1. Treillis et adjonctions

1.1. Prologue

Ce chapitre commence l’étude de méthodes permettant de rassembler de nombreux objets et raisonnements qui paraissent différents à première vue. Il introduit des outils élémentaires qui sont directement utilisables et préparent également à la théorie des catégories. Pour motiver ces outils, nous allons donner trois démonstrations de l’énoncé suivant.

Proposition 1.1.1

Soit 𝐺 et 𝐺 des groupes. Soit 𝑓:𝐺𝐺 un morphisme de groupes. Soit 𝑆𝐺 une partie de 𝐺. On a

Démonstration : On a une description concrète des éléments du sous-groupe engendré par une partie.

On peut donc calculer

en utilisant le fait que 𝑓 est un morphisme de groupes pour passer 𝑓 à l’intérieur du produit et sous les élévations à la puissance 𝜀𝑖.

La démonstration ci-dessus est correcte et apporte de l’information expliquant l’énoncé. On peut s’en inspirer pour démontrer l’énoncé analogue pour les applications linéaires et les sous-espaces vectoriels engendrés par une partie. Il faut simplement remplacer les produits d’éléments de 𝑆 et de leurs inverses par des combinaisons linéaires d’éléments de 𝑆.

Plus généralement, on peut espérer s’en inspirer pour toute structure algébrique pour laquelle on dispose d’une description concrète des éléments de la sous-structure engendrée par une partie. Mais ces adaptations ne sont pas aussi automatiques qu’on pourrait l’espérer.

On peut également regretter que cette démonstration ne fasse pas apparaître le fait que le sous-groupe engendré par une partie est le plus petit sous-groupe la contenant. Voici une démonstration qui résout ces deux problèmes.

Démonstration : Vérifions que 𝑓(𝑆) vérifie la propriété qui caractérise 𝑓(𝑆). On note d’abord qu’il s’agit bien d’un sous-groupe contenant 𝑓(𝑆). Montrons que c’est le plus petit. Soit 𝐻 un sous-groupe de 𝐺. On a

La démonstration ci-dessus est beaucoup moins spécifique aux groupes que notre première démonstration, car elle ne fait pas intervenir la description concrète des éléments du sous-groupe engendré une partie. Par exemple, elle s’adapte directement pour démontrer l’énoncé analogue concernant l’image par une application linéaire du sous-espace vectoriel engendré par une partie.

Mais nous manquons de mots pour décrire efficacement cette démonstration et donner un énoncé abstrait qui s’applique directement aux différents cas.

Pour dégager les notions pertinentes, il est utile de rendre plus explicite les différents ensembles et applications en jeu, en précisant à chaque fois le groupe ambiant. On note 𝒫(𝐺) l’ensemble des parties de 𝐺 et 𝒮(𝐺) l’ensemble des sous-groupes de 𝐺. Le second est bien sûr inclus dans le premier. Pour bien comprendre la situation, il est fructueux de nommer l’inclusion 𝒮(𝐺) dans 𝒫(𝐺), c’est-à-dire l’application qui envoie tout sous-groupe 𝐻 sur la partie 𝐻. Nommons cette inclusion 𝜄 et notons 𝜄 l’inclusion analogue pour 𝐺. De même, on notera · l’application sous-groupe engendré pour 𝐺. Il est également utile de distinguer l’application d’image directe par 𝑓 (notée simplement 𝑓) de sa restriction à 𝒮(𝐺) qu’on notera 𝒇.

L’énoncé devient alors 𝒇·=·𝑓. Toutes les applications intervenant dans la démonstration apparaissent sur le diagramme suivant.

On peut réécrire le calcul principal en

On notera que le fait de nommer 𝜄 et 𝜄 et de distinguer les deux côtés horizontaux du diagramme a fait apparaître une ligne supplémentaire correspondant à l’égalité évidente 𝑓1𝜄=𝜄𝒇1.

Chaque côté du carré est constitué de deux applications allant en sens opposé. La relation entre ces applications apparaît clairement dans la démonstration. Par exemple, pour le côté du haut, on a utilisé : pour toutes parties 𝐴𝐺 et 𝐴𝐺 on a

Chaque côté du carré fait apparaître une paire d’applications liées de cette façon et chaque lien intervient exactement une fois dans le calcul.

On peut donc dire que le carré d’applications liées et la relation 𝑓1𝜄=𝜄𝒇1 entraîne l’énoncé voulu 𝒇·=·𝑓. Il ne reste plus qu’à définir le cadre général qui est ainsi apparu naturellement. Le lien entre paire d’applications sera appelé adjonction et nous expliquerons aussi comment construire systématiquement de telles paires.

1.2. Ensembles ordonnés, fonctions croissantes et plongements

Commençons par des rappels de vocabulaire.

Définition 1.2.1

Une relation d’ordre sur un ensemble 𝑋 est une relation telle que

  • est réflexive : 𝑥𝑋,𝑥𝑥
  • est transitive : 𝑥,𝑦,𝑧𝑋,𝑥𝑦et𝑦𝑧𝑥𝑧
  • est anti-symétrique : 𝑥,𝑦𝑋,𝑥𝑦et𝑦𝑥𝑥=𝑦

La première relation d’ordre enseignée explicitement est celle sur les nombres (entiers puis rationnels puis réels). Mais il s’agit d’un exemple très trompeur car il vérifie la condition extrêmement forte de totalité : pour tous nombres 𝑥 et 𝑦, on a 𝑥𝑦 ou 𝑦𝑥. Cette condition ne découle pas du tout de la définition de relation d’ordre. Un bien meilleur exemple à garder en tête est celui de 𝑋=𝒫(𝐴) muni de la relation d’inclusion.

On rappelle que, pour toute relation 𝑅, l’opposé de 𝑅 est la relation 𝑅 définie par 𝑥𝑅𝑦 si 𝑦𝑅𝑥. On montre facilement que l’opposé d’une relation d’ordre est aussi une relation d’ordre. Lorsqu’un ensemble 𝑋 est muni d’une relation d’ordre claire, on écrira 𝑋op pour désigner 𝑋 muni de la relation opposée.

Définition 1.2.2

Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction entre ensembles ordonnés.

  • On dit que 𝑓 est croissante si (𝑥,𝑥),𝑥𝑥𝑓(𝑥)𝑓(𝑥).
  • On dit que 𝑓 est un plongement (d’ensembles ordonnés) si (𝑥,𝑥),𝑥𝑥𝑓(𝑥)𝑓(𝑥).

On notera que les plongements sont des applications croissantes. On montre facilement qu’un plongement est toujours une application injective et induit un isomorphisme d’ensembles ordonnés entre la source du plongement et son image.

Remarque 1.2.3
Dans le cas des ensembles totalement ordonnés (comme par exemple les ensembles de nombres), une application est un plongement si et seulement si elle est strictement croissante : (𝑥,𝑥),𝑥<𝑥𝑓(𝑥)<𝑓(𝑥). On peut écrire la définition d’application strictement croissante dans le cas général mais elle n’a plus aucune bonne propriété. Par exemple, une application strictement croissante n’est pas nécessairement injective (penser au cas où la relation à la source est triviale : tout élément n’est inférieur qu’à lui-même, ce qui fait que toute application ayant cette source est strictement croissante). Pire, une bijection strictement croissante n’est pas nécessairement un plongement (considérer par exemple 𝑋={0,1} muni de la relation triviale, 𝑌={0,1} muni de la relation usuelle et 𝑓=Id). La bonne notion est vraiment celle de plongement.
Définition 1.2.4

Soit 𝑋 une famille d’ensembles ordonnés indexée par un ensemble 𝐼. La relation d’ordre produit sur 𝑖𝐼𝑋𝑖 est la relation définie par 𝑥𝑥 si 𝑖,𝑥𝑖𝑥𝑖.

En particulier, pour tout ensemble ordonné 𝑋 et tout ensemble 𝐼, on a la relation produit sur l’ensemble des fonctions de 𝐼 dans 𝑋 vu comme 𝑖𝐼𝑋 : pour toutes fonctions 𝑓 et 𝑔, on a 𝑓𝑔 si 𝑖,𝑓(𝑖)𝑔(𝑖).

1.3. Adjonctions

Nous pouvons maintenant écrire la définition centrale de ce chapitre.

Définition 1.3.1

Une adjonction —ou connexion de Galois— entre ensembles ordonnées 𝑋 et 𝑌 est une paire d’applications (𝑙:𝑋𝑌,𝑟:𝑌𝑋) telles que

On note alors 𝑙𝑟, on dit que 𝑙 est adjoint à gauche de 𝑟 et que 𝑟 est adjoint à droite de 𝑙.
Exemple 1.3.2
Soit 𝑓:𝑋𝑌 un isomorphisme d’ensemble ordonnés, d’inverse 𝑓1. On a 𝑓𝑓1 et 𝑓1𝑓. En un sens, la notion d’adjonction est un affaiblissement de la relation d’isomorphismes inverses l’un de l’autre.
Exemple 1.3.3
Soit 𝑓:𝐴𝐵 une fonction. L’image directe par 𝑓 et l’image réciproque par 𝑓 forment une adjonction entre 𝒫(𝐴) et 𝒫(𝐵). On la notera 𝑓𝑓 pour éviter de confondre 𝑓 et l’image directe par 𝑓 ou confondre une éventuelle fonction inverse de 𝑓 et l’image réciproque.
Exemple 1.3.4
Soit 𝐺 un groupe. On a une adjonction entre l’ensemble des parties de 𝐺 et celui de ses sous-groupes formée de l’application qui envoie une partie 𝐺 sur le sous-groupe qu’elle engendre et de l’inclusion des sous-groupes dans les parties. On verra plus loin comment utiliser la théorie abstraite des treillis complets pour obtenir l’existence et l’unicité du sous-groupe engendré par une partie. Pour l’instant on suppose que cet exemple est fourni par le cours d’algèbre.
Exemple 1.3.5
On note 𝜄: l’application d’inclusion. On note ·: l’application partie entière (inférieure) et ·: l’application partie entière supérieure. On a ·𝜄 et 𝜄·.
Exemple 1.3.6
Soit 𝑋 un espace topologique. On note 𝑖 l’inclusion de l’ensemble des fermés de 𝑋 dans 𝒫(𝑋) et 𝑗 celle des ouverts. On note ·_ l’opération d’adhérence et ·̊ l’opération d’intérieur. On a ·_𝑖 et 𝑗·̊.
Exercice 1.1

Dans un espace topologique, en utilisant la définition

montrer qu’on a bien une adjonction ·_𝑖𝑖 est l’inclusion des fermés de 𝑋 dans les parties de 𝑋.

On commence par noter que la définition donnée pour 𝐴_ fournit bien un fermé car une intersection de fermés est fermée. Soit 𝐴 une partie de 𝑋 et 𝐶 un fermé de 𝑋. On doit montrer que 𝐴_𝐶𝐴𝑖(𝐶)𝑖(𝐶) est simplement la partie 𝐶, en oubliant qu’elle est fermée. Supposons d’abord que 𝐴_𝐶. Comme 𝐴 est inclus dans tous les 𝐹 dont on prend l’intersection, 𝐴𝐴_ et donc 𝐴𝑖(𝐶). Ici on pourrait s’inquiéter du fait que la collection dont on prend l’intersection pourrait être vide. D’une part elle ne l’est pas car 𝑋 en fait partie et d’autre part cela n’a aucune importance car l’intersection d’une famille vide de parties de 𝑋 est 𝑋 tout entier. En effet, pour tout 𝑆𝒫(𝑋), par définition, 𝑈𝑆𝑈={𝑥𝑋|𝑈𝑆,𝑥𝑈} qui définit sans ambigüité 𝑈=𝑋 (la définition 1.4.6 et la remarque 1.4.10 donneront une explication plus conceptuelle). Le point cruciale est qu’il ne s’agit pas d’une intersection dans l’univers de tous les ensembles mais bien d’une intersection de parties de 𝑋.

Réciproquement, supposons 𝐴𝑖(𝐶). Ainsi 𝐶 fait partie de la collection de fermés intersectés dans la définition de 𝐴_ donc 𝐴_𝐶.

Remarque : ces vérifications un peu fastidieuses seront complètement systématisées dans le corollaire 1.4.18.

À partir des exemples précédents, nous pouvons engendrer de nouveaux exemples à l’aide des deux observations suivantes.

Lemme 1.3.7
Soit 𝑋, 𝑌 et 𝑍 des ensembles ordonnés. Si (𝑙,𝑟) est une adjonction entre 𝑋 et 𝑌 et (𝑙,𝑟) est une adjonction entre 𝑌 et 𝑍 alors (𝑙𝑙,𝑟𝑟) est une adjonction entre 𝑋 et 𝑍.
Démonstration : La vérification est immédiate.
Remarque 1.3.8
Soit (𝑙,𝑟) une adjonction entre 𝑋 et 𝑌. Soit 𝑋 et 𝑌 des parties de 𝑋 et 𝑌 respectivement. Si 𝑙 envoie 𝑋 dans 𝑌 et 𝑟 envoie 𝑌 dans 𝑋 alors les restrictions de 𝑙 et 𝑟 forment clairement une adjonction entre 𝑋 et 𝑌.
Exemple 1.3.9
Si 𝑓 est un morphisme entre deux groupes 𝐺 et 𝐻 alors la remarque précédente assure que l’image directe et l’image réciproque par 𝑓 forment une adjonction entre les sous-groupes de 𝑋 et les sous-groupes de 𝑌.

Commençons maintenant notre étude des propriétés des adjonctions.

Lemme 1.3.10

Si (𝑙,𝑟) une adjonction entre 𝑋 et 𝑌 alors 𝑙 et 𝑟 sont croissantes.

De plus Id𝑋𝑟𝑙 et 𝑙𝑟Id𝑌. Le première relation est appelée l’unité de l’adjonction tandis que la seconde est appelée co-unité.

Réciproquement, si deux applications 𝑙:𝑋𝑌 et 𝑟:𝑌𝑋 soit croissantes et vérifient Id𝑋𝑟𝑙 et 𝑙𝑟Id𝑌 alors 𝑙𝑟.

Démonstration : Soit 𝑥𝑋. Comme 𝑙(𝑥)𝑙(𝑥), on a 𝑥𝑟(𝑙(𝑥)). On montre de même que 𝑙𝑟Id. Montrons maintenant la croissance de 𝑙. Soit 𝑥 et 𝑥 dans 𝑋 tels que 𝑥𝑥. Comme Id𝑋𝑟𝑙, on obtient 𝑥𝑥𝑟(𝑙(𝑥)) et donc 𝑙(𝑥)𝑙(𝑥) par adjonction. La croissance de 𝑟 découle de ce résultat pour (𝑟,𝑙) vu comme adjonction entre 𝑌op et 𝑋op (on peut aussi donner une démonstration directe tout à fait analogue).

Montrons maintenant la réciproque. On suppose 𝑙 et 𝑟 croissante, Id𝑋𝑟𝑙 et 𝑙𝑟Id𝑌. Soit 𝑥𝑋 et 𝑦𝑌. Supposons 𝑙(𝑥)𝑦. Comme 𝑟 est croissante, on en déduit 𝑟(𝑙(𝑥))𝑟(𝑦) puis, comme Id𝑋𝑟𝑙, 𝑥𝑟(𝑦). Réciproquement, supposons 𝑥𝑟(𝑦). Comme 𝑙 est croissante, on en déduit 𝑙(𝑥)𝑙(𝑟(𝑦)) puis, comme 𝑙𝑟Id𝑌, 𝑙(𝑥)𝑦.

Exercice 1.2

Montrer directement que tout adjoint à droite est croissant, sans se ramener au cas des adjoints à gauche.

Soit (𝑙,𝑟) une adjonction entre des ensembles ordonnés 𝑋 et 𝑌. Montrons que 𝑟 est croissante. Soit 𝑦 et 𝑦 dans 𝑌 tels que 𝑦𝑦. Montrons que 𝑟(𝑦)𝑟(𝑦). Par unité de 𝑙𝑟, on a 𝑦𝑙(𝑟(𝑦)). Par transitivité, on en déduit 𝑦𝑙(𝑟(𝑦)). Par adjonction, on conclut que 𝑟(𝑦)𝑟(𝑦).

On notera que les inégalités d’unité et de co-unité précisent l’idée selon laquelle une adjonction est une version affaiblie d’un isomorphisme d’ensemble ordonnés (cf. exemple 1.3.2). Parfois, comme dans les exemples exemple 1.3.12 et exemple 1.3.13 ci-dessous, une des deux inégalités est une égalité.

Exemple 1.3.11
Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction entre deux ensembles. L’unité de l’adjonction 𝑓𝑓 assure que, pour toute partie 𝐴 de 𝑋, 𝐴𝑓𝑓𝐴 tandis que la co-unité assure que, pour toute partie 𝐵 de 𝑌, 𝑓𝑓𝐵𝐵. On voit déjà sur cet exemple que la théorie des adjonctions permet de mettre de l’ordre dans la grande collection d’égalités ou inclusions faisant intervenir l’image directe et l’image réciproque (ce thème continuera plus loin avec les formules faisant aussi intervenir des intersections ou des réunions).

Il faut parfois plisser un peu les yeux pour reconnaître ces deux inégalités, particulièrement lorsqu’une des deux moitiés de l’adjonction est notée par un symbole invisible, par exemple parce qu’il s’agit d’une inclusion.

Exemple 1.3.12
Soit 𝑆 une partie d’un groupe 𝐺. On a 𝑆𝑆, c’est l’unité de l’adjonction entre · et l’inclusion des sous-groupes de 𝐺 dans les parties de 𝐺. La co-unité est une égalité dans ce cas.
Exemple 1.3.13
Soit 𝐴 une partie d’un espace topologique. On a 𝐴𝐴_ (unité de l’adjonction adhérenceinclusion) et 𝐴̊𝐴 (co-unité de l’adjonction inclusionintérieur). Les deux autres inégalités sont des égalités : l’adhérence d’un fermé est lui-même et l’intérieur d’un ouvert est lui-même.
Lemme 1.3.14
Une application entre ensembles ordonnés admet au plus un adjoint à gauche, et au plus un adjoint à droite.

Démonstration : Supposons que 𝑟 et 𝑟 sont adjoints à droite d’une application 𝑙 entre deux ensembles ordonnés 𝑋 et 𝑌. Soit 𝑦 dans 𝑌. Comme (𝑙,𝑟) est une adjonction, le lemme 1.3.10 assure que 𝑙(𝑟(𝑦))𝑦. Comme (𝑙,𝑟) est une adjonction, on en déduit 𝑟(𝑦)𝑟(𝑦). En échangeant les rôles de 𝑟 et 𝑟 on montre de même que 𝑟(𝑦)𝑟(𝑦) et donc 𝑟(𝑦)=𝑟(𝑦).

L’unicité de l’adjoint à gauche en découle en passant aux relations opposées.

Exercice 1.3

Montrer directement qu’une application entre ensembles ordonnés admet au plus un adjoint à gauche, sans se ramener au cas des adjoints à droite.

Supposons que 𝑙 et 𝑙 sont adjoints à gauche d’une application 𝑟 entre deux ensembles ordonnés 𝑌 et 𝑋. Soit 𝑥 dans 𝑋. La co-unité de 𝑙𝑟 assure que 𝑥𝑟(𝑙(𝑥)). Comme 𝑙𝑟, on en déduit que 𝑙(𝑥)𝑙(𝑥). En échangeant les rôles de 𝑙 et 𝑙 on montre de même que 𝑙(𝑥)𝑙(𝑥) et donc 𝑙(𝑥)=𝑙(𝑥).

Nous pouvons maintenant donner l’énoncé qui permet de démontrer le résultat du prologue.

Corollaire 1.3.15

Soit 𝑋, 𝑌, 𝑍 et 𝑊 des ensembles ordonnés. On suppose qu’on a le diagramme suivant où toutes les paires de flèches opposées sont des adjonctions (avec 𝑙 à gauche et 𝑟 à droite).

Les adjoints à droite commutent si et seulement si les adjoints à gauche commutent :

Démonstration : Le lemme 1.3.7 assure qu’on a les adjonctions (𝑙𝑊𝑍𝑙𝑍𝑋,𝑟𝑋𝑍𝑟𝑍𝑊) et (𝑙𝑊𝑌𝑙𝑌𝑋,𝑟𝑋𝑌𝑟𝑌𝑊). On conclut par l’unicité du lemme 1.3.14.
Exemple 1.3.16

Soit 𝑓 un morphisme entre des groupes 𝐺 et 𝐺. On a vu dans l’exemple 1.3.3 et la remarque 1.3.8 que les images directe et réciproque par 𝑓 forment des adjonctions entre les parties de 𝐺 et 𝐺 et entre les sous-groupes de 𝐺 et 𝐺. Par ailleurs l’exemple 1.3.4 assure que la construction de sous-groupe engendré et l’inclusion des parties forment des adjonctions entre les parties et les sous-groupes, à la fois dans 𝐺 et dans 𝐺.

De plus on sait que, pour tout sous-groupe 𝐻 dans 𝐺, 𝜄(𝑓𝐻)=𝑓(𝜄𝐻). Le corollaire précédent donne donc, pour toute partie 𝑆 de 𝐺, 𝑓𝑆=𝑓𝑆.

La même démonstration montre que le sous-espace vectoriel engendré par l’image d’une partie par une application linéaire est l’image du sous-espace engendré par cette partie. Cela fonctionne avec les sous-anneaux, les sous-algèbres etc. Il faut bien sûr se méfier des cas où l’opération d’image directe pose problème. Par exemple, l’image d’un sous-groupe distingué par un morphisme de groupes n’est pas distingué en général.

Exercice 1.4
  1. On note 𝜄:+ l’inclusion. Montrer que l’application partie entière · est, par définition, adjointe à droite de 𝜄.

    Soit 𝑘 un entier et 𝑥 un réel positif. On a bien 𝑘𝑥𝜄(𝑘)𝑥 puisque 𝑥 est le plus grand entier inférieur à 𝑥.
  2. Dans toute la suite de cet exercice, on fixe un entier 𝑛>0. Montrer que ·×𝑛:, la multiplication par 𝑛, est adjointe à gauche de ·//𝑛:, le quotient dans la division euclidienne par 𝑛. Quel est l’énoncé analogue pour ·×𝑛:++ ?

    Soit 𝑘 et 𝑙 des entiers. On a 𝑘𝑛𝑙𝑘𝑙/𝑛 où la division est à valeur dans a priori. Or 𝑙//𝑛 est le plus grand entier inférieur à 𝑙/𝑛 donc cette condition équivaut à 𝑘𝑙//𝑛 comme annoncé. Pour la multiplication des réels par 𝑛 on a l’adjonction avec 𝑥𝑥𝑛 par l’exemple 1.3.2 puisque ces deux fonctions croissantes sont inverses l’une de l’autre.
  3. Montrer que, pour tout 𝑥+, 𝑥/𝑛=𝑥//𝑛.

    Il s’agit d’une conséquence directe des questions précédentes et du corollaire 1.3.15 puisque 𝜄(·×𝑛)=(·×𝑛)𝜄.

1.4. Treillis complets et théorème de l’application adjointe

Notre objectif suivant est de caractériser les applications entre ensembles ordonnés qui admettent un adjoint. Pour cela, le bon cadre est celui des treillis complets. Avant de définir ce terme, rappelons du vocabulaire de base concernant les parties d’un ensemble ordonné (en gardant bien en tête qu’on ne suppose pas la relation d’ordre totale).

Définition 1.4.1

Soit 𝑋 un ensemble ordonné, 𝑆 une partie de 𝑋 et 𝑥0 un élément de 𝑋.

  • On dit que 𝑥0 est un minorant de 𝑆 si 𝑦𝑆,𝑥0𝑦.

  • On dit que 𝑥0 est un infimum (ou borne inférieure) de 𝑆 si

    En particulier 𝑥0 est alors un minorant de 𝑆.

  • On dit que 𝑥0 est un majorant de 𝑆 si 𝑦𝑆,𝑦𝑥0.

  • On dit que 𝑥0 de 𝑋 est un supremum (ou borne supérieure) de 𝑆 si

    En particulier 𝑥0 est alors un majorant de 𝑆.

Remarque 1.4.2
Les définitions ci-dessus sont très symétriques et se généraliseront bien en théorie des catégories. Mais, en pratique, il est souvent commode d’observer qu’un élément 𝑥 est une borne inférieure d’une partie 𝑆 si 𝑥 est un minorant de 𝑆 et si tout autre minorant est inférieure à 𝑥. Autrement dit 𝑥 est borne inférieure de 𝑆 s’il est un élément maximum de l’ensemble des minorants de 𝑆. De même un élément 𝑥 est une borne supérieure d’une partie 𝑆 si 𝑥 est un majorant de 𝑆 et si tout autre majorant est supérieure à 𝑥.
Lemme 1.4.3
Soit 𝑋 un ensemble ordonné. Toute partie 𝑆 de 𝑋 admet au plus un infimum et au plus un supremum.

Démonstration : Soit 𝑆 une partie d’un ensemble ordonné 𝑋. Supposons que 𝑥 et 𝑥 sont des inf de 𝑆 et montrons que 𝑥=𝑥. Vu que 𝑥 et 𝑥 jouent des rôles symétriques et que la relation d’ordre est antisymétrique, il suffit de montrer que 𝑥𝑥.

Comme 𝑥 est un inf de 𝑆, c’est en particulier un minorant de 𝑆, donc 𝑥𝑥 puisque 𝑥 est un inf de 𝑆.

La démonstration de l’unicité du sup est complètement analogue (on peut aussi appliquer le résultat sur l’inf à la relation d’ordre opposée).

Afin de faire le lien avec la notion étudiée en analyse élémentaire, on commence par l’exemple très peu représentatif des ensembles de nombres

Exemple 1.4.4
Dans , l’intervalle ouvert ]𝑎,𝑏[ admet 𝑎 comme borne inférieure et 𝑏 comme borne supérieure. L’ensemble tout entier n’admet ni borne inférieure ni borne supérieure.
Exercice 1.5

Montrer que si la relation d’ordre sur 𝑋 est totale alors, pour toute partie 𝑆, un élément 𝑥0 de 𝑋 est borne inférieure de 𝑆 si et seulement s’il minore 𝑆 et, 𝑥>𝑥0,𝑠𝑆,𝑠<𝑥.

Il suffit d’utiliser la remarque 1.4.2 et de contraposer 𝑥minore𝑆𝑥𝑥0 en utilisant que, parce que la relation d’ordre est totale, pour tous 𝑥 et 𝑦, la négation de 𝑥𝑦 est 𝑦<𝑥.

Voyons maintenant un exemple plus intéressant, car faisant une intervenir une relation d’ordre qui n’est pas totale.

Exemple 1.4.5
Dans muni de la relation de divisibilité, pour tous éléments 𝑎 et 𝑏, pgcd(𝑎,𝑏) est borne inférieure de {𝑎,𝑏} et ppcm(𝑎,𝑏) est borne supérieure de {𝑎,𝑏}.
Définition 1.4.6

Un treillis complet est un ensemble ordonné 𝑋 pour lequel toute partie admet un infimum et un supremum. Vu le lemme 1.4.3, on a donc des fonctions

qui envoient toute partie sur son unique infimum et son unique supremum respectivement.

L’exemple majeur qui sera le modèle de tous les autres est le suivant.

Exemple 1.4.7

Soit 𝐴 un ensemble. L’ensemble 𝒫(𝐴) des parties de 𝐴 muni de l’inclusion est un treillis complet. Pour tout 𝑆𝐴,

Lemme 1.4.8
Dans un treillis complet, la fonction inf:𝒫(𝑋)𝑋 est décroissante et la fonction sup est croissante, étant entendu que l’on munit 𝒫(𝑋) de la relation d’inclusion.

Démonstration : Montrons que la fonction inf est décroissante. Soit 𝑆 et 𝑇 des parties de 𝑋 telles que 𝑆 est incluse dans 𝑇. Montrons que inf𝑇inf𝑆. Par définition de inf, il suffit de montrer que inf𝑇 est un minorant de 𝑆. Or, on sait que c’est un minorant de 𝑇 et 𝑆 est incluse dans 𝑇.

Là encore un raisonnement tout à fait analogue montre que sup est croissante. Notons qu’on peut déduire cela du résultat du paragraphe précédant appliqué à l’ordre opposé. Comme la relation d’ordre sur les parties ne change pas, la conclusion devient la croissance et non la décroissance.

La notion de treillis complet est en fait un renforcement de la notion de treillis qui ne demande l’existence d’inf et sup que pour les parties à deux éléments. Nous n’aurons pas besoin de cette notion plus faible, mais nous utiliserons une notation qui provient de ce contexte.

Notation 1.4.9

Pour 𝑥 et 𝑦 dans un treillis complet (ou plus généralement un treillis), on note

Pour toute fonction 𝑓:𝐴𝑋 à valeurs dans un treillis complet et toute partie 𝑆𝐴, on notera

Les notations ci-dessus sont parfois utilisées en arithmétique dans le cas 𝑋= muni de la relation de divisibilité. On a alors 𝑥𝑦=pgcd(𝑥,𝑦) et 𝑥𝑦=ppcm(𝑥,𝑦).

Exercice 1.6

Soit 𝑋 un treillis complet (ou plus généralement un treillis).

  1. Montrer que les opérations d’inf et de sup binaires sont associatives et commutatives : pour tous 𝑥, 𝑦 et 𝑧,

    Démontrons les formules pour les infs, le cas des sup s’en déduit par passage à la relation d’ordre opposée (ou s’établit directement par des arguments complètement analogues). La commutativité est claire : 𝑥𝑦 et 𝑦𝑥 sont tous deux inf({𝑥,𝑦}) par définition. Pour l’associativité, l’idée est que les deux expressions calculent inf({𝑥,𝑦,𝑧}), mais il y a un petit quelque chose à démontrer, en utilisant essentiellement l’associativité de la conjonction en logique. Soit 𝑤 un élément de 𝑋. On a

    Ainsi, on a bien 𝑥(𝑦𝑧)=inf({𝑥,𝑦,𝑧}), et un raisonnement analogue montre que (𝑥𝑦)𝑧=inf({𝑥,𝑦,𝑧}).
  2. Montrer que, pour tous 𝑥, 𝑦 et 𝑧,

    Lorsqu’il y a toujours égalité, on dit que le treillis est distributif.

    Soit 𝑥, 𝑦 et 𝑧 dans 𝑋. Montrons que (𝑥𝑦)(𝑥𝑧)𝑥(𝑦𝑧). Par définition de l’inf, il suffit de montrer que le membre de gauche minore {𝑥,𝑦𝑧}. Pour cela, par définition du sup, il suffit de montrer que 𝑥 et 𝑦𝑧 majorent {𝑥𝑦,𝑥𝑧}, ce qui est clair, car 𝑥𝑦 minore {𝑥,𝑦}, 𝑥𝑧 minore {𝑥,𝑧} et 𝑦𝑧 majore {𝑦,𝑧}.

    Remarque : l’inégalité dans l’autre direction n’est pas toujours vraie. Par exemple les sous-espaces vectoriels d’un espace vectoriel fixé forment un treillis où l’inf est donné par l’intersection et le sup est le sous-espace vectoriel engendré par la réunion (on peut le vérifier directement et cela découle de résultats généraux suite du chapitre). Dans 2, on peut considérer pour 𝑥, 𝑦 et 𝑧 les droites engendrées par (1,1), (1,0) et (0,1) respectivement. On a 𝑥𝑦=𝑥𝑧={0}, 𝑦𝑧=2 et 𝑥(𝑦𝑧)=𝑥.

Exercice 1.7

Montrer que tout produit de treillis complets est un treillis complet (pour la relation d’ordre produit de la définition 1.2.4).

Soit 𝑋 une famille de treillis complets indexée par un ensemble 𝐼. D’après le théorème 1.4.11, il suffit de montrer que toute partie du produit admet une borne inférieure (on pourrait aussi faire directement la démonstration analogue pour la borne supérieure). Soit 𝑆 une partie de 𝑖𝑋𝑖. Pour tout 𝑖𝐼, on définit 𝑥𝑖=inf𝑠𝑆𝑠𝑖 (il s’agit d’un inf dans 𝑋𝑖). On note 𝑥 l’élément du produit dont les composantes sont les 𝑥𝑖. Montrons que 𝑥 est borne inférieure de 𝑆. Soit 𝑥𝑋. On a

Exercice 1.8

Soit 𝑋 et 𝑌 des ensembles et 𝑍 un treillis complet. Soit 𝑓:𝑋×𝑌𝑍 une fonction. Montrer que, pour toutes parties 𝐴 de 𝑋 et 𝐵 de 𝑌, on a

On peut donc utiliser la notation inf𝑥𝐴,𝑦𝐵𝑓(𝑎,𝑏) pour cette valeur commune.

Montrons que inf𝑥𝐴(inf𝑦𝐵𝑓(𝑥,𝑦))=inf(𝑓(𝐴×𝐵)), l’autre égalité étant complètement analogue (et pouvant s’en déduire). On utilise bien sûr la définition de borne inférieure. Soit 𝑧𝑍. On a

Nous avons vu que les notions de sup et d’inf sont déjà intéressantes pour des parties à deux éléments. En fait même le cas de la partie vide est intéressante, comme l’explique la remarque suivante.

Remarque 1.4.10
Dans un ensemble ordonné, un élément 𝑥0 est inf de la partie vide si et seulement s’il est maximum : 𝑥,𝑥𝑥0. En effet, tout élément minore la partie vide : 𝑥,𝑥,𝑥𝑥. De façon analogue, un élément 𝑥1 est sup de la partie vide si et seulement si il est minimum : 𝑥,𝑥1𝑥. En effet, tout élément majore la partie vide. Ainsi, dans un treillis complet, il existe exactement un minimum noté et un maximum noté . Par exemple dans 𝒫(𝑋), = et =𝑋. Dans muni de la relation de divisibilité, =1 et =0.

L’énoncé suivant est très important, car, dans de nombreux exemples d’ensembles ordonnés, les bornes inférieures sont bien plus faciles à construire que les bornes supérieures ou le contraire.

Théorème 1.4.11

Pour vérifier qu’un ensemble ordonné 𝑋 est un treillis complet, il suffit de montrer qu’il admet une des deux fonctions inf ou sup. De plus on a, pour toute partie 𝑆 de 𝑋,

Démonstration : Supposons que 𝑋 admet une fonction inf. Pour toute partie 𝑆 de 𝑋, on pose 𝑠(𝑆)=inf{majorants de𝑆}. Vérifions pour 𝑠 la propriété universelle requise d’une fonction sup. Soit 𝑦 un élément de 𝑋. Supposons que 𝑦 est un majorant de 𝑆. Alors 𝑠(𝑆)𝑦, car l’inf d’un ensemble en est un minorant. Réciproquement si 𝑠(𝑆)𝑦. Montrons que 𝑦 est un majorant de 𝑆. Soit 𝑥 dans 𝑆. Par définition, tous les majorants de 𝑆 sont supérieurs à 𝑥 donc 𝑥 est un minorant de l’ensemble des majorants de 𝑆. On en déduit 𝑥inf{majorants de𝑆}=𝑠(𝑆) puis 𝑥𝑦 par transitivité.

De plus le lemme 1.4.3 assure l’unicité du sup donc ce lien entre sup et inf est toujours valable.

En passant aux relations d’ordres opposées, on en déduit que l’existence de sup garantie celle de inf.

Exemple 1.4.12
L’ensemble des sous-groupes d’un groupe fixé est un treillis complet pour l’inclusion. En effet l’intersection d’un ensemble de sous-groupes est un sous-groupe qui est clairement borne inférieure de cet ensemble. L’existence de bornes supérieures est offerte par le théorème 1.4.11.
Exercice 1.9

Expliciter les bornes supérieures fournies par le théorème 1.4.11 dans l’exemple des sous-groupes d’un groupe fixé.

Soit 𝐺 un groupe et 𝒮(𝐺) l’ensemble des sous-groupes de 𝐺. Soit 𝐴 une partie de 𝒮(𝐺). Le théorème 1.4.11 assure que la borne supérieure de 𝐴 est l’inf de l’ensemble des majorants de 𝑆, c’est-à-dire l’ensemble des sous-groupes contenant tous les éléments de 𝑆. Vu la construction de l’inf dans cet exemple, sup𝑆 est l’intersection des sous-groupes contenant tous les éléments de 𝑆.

La situation de cet exemple est très courante et il est utile d’en extraire un corollaire du théorème. Pour énoncer ce corollaire, on a besoin d’une définition qui jouera un rôle central dans la suite.

Définition 1.4.13
Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction entre treillis complets. On dit que 𝑓 commute aux infs si 𝑆𝑋,inf(𝑓(𝑆))=𝑓(inf(𝑆)). On dit qu’elle commute aux sups si 𝑆𝑋,sup(𝑓(𝑆))=𝑓(sup(𝑆)).
Corollaire 1.4.14

Soit 𝑋 un treillis complet et 𝑋 une partie de 𝑋. On munit 𝑋 de la relation d’ordre induite. On suppose que, pour tout 𝑆𝑋, inf(𝑆)𝑋 (où l’inf est pris dans 𝑋). Alors inf(𝑆) est également borne inférieure de 𝑆 dans 𝑋 et 𝑋 est un treillis complet. Ainsi l’inclusion 𝜄 de 𝑋 dans 𝑋 commute aux infs. Mais, en général, elle ne commute pas aux sups.

L’énoncé analogue dans le cas où pour tout 𝑆𝑋, sup(𝑆)𝑋 est vrai aussi.

Exercice 1.10

Expliciter les sups dans le treillis des fermés d’un espace topologique et les infs dans celui des ouverts :

Soit 𝑋 un espace topologique. Comme les parties de 𝑋 forment un treillis complet et qu’une intersection de fermés est fermée, les fermés de 𝑋 forment un treillis complet 𝐹(𝑋) et l’inclusion de ce treillis dans 𝒫(𝑋) préserve les infs. De plus la borne supérieure d’un ensemble 𝑆 de fermés est l’intersection de tous les fermés contenant tous les éléments de 𝑆, c’est-à-dire l’adhérence de la réunion des éléments de 𝑆.

De même l’ensemble 𝑂(𝑋) est un treillis complet car toute réunion d’ouverts est un ouvert. La borne inférieure d’un ensemble 𝑆 d’ouverts est la réunion de tous les ouverts contenus dans tous les éléments de 𝑆, c’est-à-dire l’intérieur de l’intersection des éléments de 𝑆.

Le thème de la commutation aux infs et aux sups sera le thème majeur de toute la fin de cette section. Voyons d’abord ce qui est vrai pour toute fonction croissante.

Lemme 1.4.15
Soit 𝑋 et 𝑌 des treillis complets et 𝑆 une partie de 𝑋. Pour toute fonction croissante 𝑓 de 𝑋 dans 𝑌, on a 𝑓(inf𝑆)inf𝑓(𝑆) et 𝑓(sup𝑆)sup𝑓(𝑆).
Démonstration : Il suffit de montrer la première inégalité, l’autre s’en déduisant par passage aux relations opposées. Vu la propriété universelle de inf𝑓(𝑆), il suffit de montrer que 𝑓(inf𝑆) est un minorant de 𝑓(𝑆). Soit 𝑠 dans 𝑆. On a inf𝑆𝑠 et par croissance de 𝑓 on en déduit 𝑓(inf𝑆)𝑓(𝑠).
Exercice 1.11

Soit 𝑋 et 𝑌 des treillis complets, 𝑆 une partie de 𝑋 et 𝑓:𝑋𝑌 une fonction croissante. Montrer directement, sans se ramener au cas de l’inf, que 𝑓(sup𝑆)sup𝑓(𝑆).

Vu la propriété universelle de sup𝑓(𝑆), il suffit de montrer que 𝑓(sup𝑆) est un majorant de 𝑓(𝑆). Soit 𝑠𝑆. Montrons que 𝑓(sup𝑆)𝑓(𝑠). Comme sup𝑆 majore 𝑆, on a sup𝑆𝑠. Comme 𝑓 est croissante, on en déduit 𝑓(sup𝑆)𝑓(𝑠).

Nous arrivons au deuxième énoncé central de cette section qui caractérise les applications ayant des adjoints. Cette caractérisation est utile dans les deux directions, pour obtenir des propriétés des adjoints et pour les construire.

Théorème 1.4.16

Une application 𝑙 entre des treillis complets 𝑋 et 𝑌 admet un adjoint à droite si et seulement si elle commute aux sup. Cet adjoint est alors 𝑦sup{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦}.

De même, une application 𝑟 entre treillis complets 𝑌 et 𝑋 admet un adjoint à gauche si et seulement si elle commute aux inf. Cet adjoint est alors 𝑥inf{𝑦|𝑥𝑟(𝑦)}.

Démonstration : Il suffit de montrer la première partie puisque la seconde s’en déduit en passant aux relations d’ordre opposées. Supposons d’abord que 𝑙 admet un adjoint à droite 𝑟. Soit 𝑆 une partie de 𝑋. Montrons que 𝑙(sup𝑆) vérifie la propriété universelle qui caractérise sup𝑓(𝑆). Soit 𝑦 dans 𝑌. On calcule en utilisant la propriété d’adjonction dans la troisième et la cinquième équivalence et la propriété de sup(𝑆) dans la quatrième :

Réciproquement supposons que 𝑙 vérifie cette propriété. On commence par remarquer que 𝑙 est croissante. En effet, supposons que 𝑥 et 𝑥 dans 𝑋 vérifient 𝑥𝑥. On a 𝑥=sup{𝑥,𝑥} donc 𝑙(𝑥)=sup{𝑙(𝑥),𝑙(𝑥)} et donc 𝑙(𝑥)𝑙(𝑥).

Soit 𝑟:𝑌𝑋 qui envoie 𝑦 sur sup{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦}. Montrons que (𝑙,𝑟) est une adjonction. Soit 𝑥0𝑋 et 𝑦0𝑌. Supposons d’abord que 𝑙(𝑥0)𝑦0. On a alors 𝑥0{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦0} donc 𝑥0sup{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦0}=𝑟(𝑦0). Réciproquement supposons 𝑥0𝑟(𝑦0). Comme 𝑙 est croissante, on obtient 𝑙(𝑥0)𝑙(sup{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦0}). Vu l’hypothèse sur 𝑙 on en déduit que 𝑙(𝑥0)sup𝑙{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦0}. Or 𝑦0 majore 𝑙{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦0} donc sup𝑙{𝑥|𝑙(𝑥)𝑦0}𝑦0 et on conclut par transitivité.

Exemple 1.4.17

Soit 𝑓 une application entre deux ensembles 𝐴 et 𝐵. L’application d’image réciproque 𝑓:𝒫(𝐵)𝒫(𝐴) commute aux intersections donc elle admet un adjoint à gauche : 𝑓. Bien sûr, on connait déjà cet adjoint à gauche, c’est l’application d’image directe par 𝑓 (rappelons que l’adjoint à gauche est unique d’après le lemme 1.3.14). On en déduit que l’image directe commute aux réunions.

Comme l’image directe 𝑓 ne commute pas aux intersections (penser à une application constante et à 𝑆 constitué de deux parties non vides disjointes par exemple), elle n’a pas d’adjoint à droite.

Par contre, 𝑓 commute également aux réunions donc elle admet également un adjoint à droite. Cet adjoint à droite est nettement moins courant que l’image directe et n’a pas de nom universellement utilisé. On le notera 𝑓!.

Exercice 1.12

Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction. Calculer 𝑓!:𝒫(𝑋)𝒫(𝑌) de deux façons différentes : en utilisant la formule fournie par le théorème 1.4.16 pour l’adjoint ou en utilisant l’involution de passage au complémentaire qui commute aux images réciproques et renverse les inclusions.

On peut « calculer » cette opération en utilisant la formule fournie par le théorème pour l’adjoint. Soit 𝑆𝐴.

Ainsi les éléments de 𝑓!(𝑆) sont les éléments de 𝑌 qui soit n’appartiennent pas à l’image de 𝑆 soit sont uniquement des images d’éléments de 𝑆.

On peut également trouver une formule pour 𝑓!(𝑆) en utilisant l’involution · de passage au complémentaire qui commute aux images réciproques et l’adjonction 𝑓𝑓. En effet, pour tout 𝑆𝑋 et 𝑇𝑌

Ainsi 𝑓!(𝑆)=(𝑓(𝑆)).

Exercice 1.13

Soit 𝐺 un groupe. Nous avons vu que l’application sous-groupe engendré ·:𝒫(𝐺)𝒮(𝐺) admet comme adjoint à droite l’inclusion de 𝒮(𝐺) dans 𝒫(𝐺). Admet-elle un adjoint à gauche ?

D’après le théorème de l’application adjointe, un tel adjoint existe si et seulement si · commute aux intersections. Or cette commutation est fausse en général. Par exemple, on peut trouver 𝐺 non trivial et deux parties 𝑆 et 𝑆 tels que 𝑆=𝑆=𝐺, mais 𝑆𝑆=. Par exemple 𝐺=2, 𝑆={(1,0),(0,1) et 𝑆={(1,1),(2,1).

Comme corollaire du théorème 1.4.16, on retrouve une version du corollaire 1.4.14 :

Corollaire 1.4.18

Soit 𝜄:𝑋𝑌 un plongement d’ensembles ordonnés (par exemple une inclusion). On suppose que 𝑌 est un treillis complet et que, pour chaque 𝑆𝑋, il existe 𝑥𝑋 tel que inf𝜄𝑆=𝜄(𝑥). Alors 𝑋 est un treillis complet, 𝜄 commute aux infs et admet un adjoint à gauche 𝑙:𝑦inf{𝑥|𝑦𝜄(𝑥)}. Dans ce cas, on a 𝑙𝜄=Id𝑋 et, pour tout 𝑆𝑋, sup(𝑆)=𝑙(sup(𝜄𝑆)).

De même si, pour chaque 𝑆𝑋, il existe 𝑥𝑋 tel que sup𝜄𝑆=𝜄𝑥. Alors 𝑋 est un treillis complet, 𝜄 commute aux sups et admet un adjoint à droite 𝑟:𝑦sup{𝑥|𝜄(𝑥)𝑦} qui vérifie 𝑟𝜄=Id𝑋 et, pour tout 𝑆𝑋, inf(𝑆)=𝑟(inf(𝜄𝑆)).

Démonstration : Il reste à vérifier la formule pour 𝑙𝜄 et pour sup(𝑆). Soit 𝑥𝑋. On a 𝑙(𝜄(𝑥))=inf{𝑥|𝜄(𝑥)𝜄(𝑥)}=inf{𝑥|𝑥𝑥}=𝑥 en utilisant que 𝜄 est un plongement. Comme 𝑙 est un adjoint à gauche, il commute aux sups, donc 𝑙(sup(𝜄𝑆))=sup(𝑙𝜄(𝑆))=sup(𝑆), puisque 𝑙𝜄=(𝑙𝜄)=(Id𝑋)=Id𝒫(𝑋). La deuxième partie est complètement analogue.

Le corollaire précédent montre l’existence du sous-groupe engendré par une partie d’un groupe, comme adjoint de l’inclusion des sous-groupes dans les parties. Il s’applique également à tous les autres exemples algébriques analogues (sous-espace vectoriel engendré par une partie, sous-anneau, sous-groupe distingué…), ainsi qu’à l’existence de l’adhérence et de l’intérieur en topologie.

On peut ensuite appliquer à ces exemples les propriétés générales des adjoints. Par exemple, les adjoints à gauche commutent aux sups donc le sous-espace vectoriel engendré par une réunion de parties est la somme des sous-espaces engendrés par ces parties. En effet, la somme de sous-espaces est l’opération de sup dans le treillis des sous-espaces vectoriels d’un espace vectoriel.

Le corollaire montre également l’existence des opérations d’adhérence et d’intérieur en topologie, comme adjoints de l’inclusion des fermés ou des ouverts dans les parties.

Comme promis dans l’exemple 1.3.11, la notion d’adjonction éclaire donc le foisonnement des relations entre image directe, image réciproque, intersection et réunion. Plus généralement, l’exercice suivant montre comment les résultats de ce chapitre apportent un peu d’ordre dans une multitude de résultats élémentaires disparates.

Exercice 1.14

Pour chacune des affirmations suivantes, dire s’il s’agit d’une relation d’adjonction ou bien d’un exemple d’un résultat de ce chapitre (en précisant lequel).

  1. pour 𝑓:𝑋𝑌 une fonction, 𝐴 et 𝐴 des parties de 𝑋, 𝐵 et 𝐵 des parties de 𝑌,

    • 𝑓(𝐴𝐴)𝑓𝐴𝑓𝐴
    • 𝑓(𝐴𝐴)=𝑓𝐴𝑓𝐴
    • 𝑓𝐴𝐵𝐴𝑓𝐵
    • 𝑓(𝐵𝐵)=𝑓𝐵𝑓𝐵
    • 𝑓(𝐵𝐵)=𝑓𝐵𝑓𝐵
    • 𝐴𝑓𝑓𝐴
    • 𝑓𝑓𝐵𝐵
    • 𝐴𝐴=𝐴𝐴

    • Fonction croissante et infs (lemme 1.4.15)
    • Un adjoint à gauche commute aux sups.
    • Adjonction entre image directe et image réciproque.
    • Un adjoint à gauche commute aux sups.
    • Un adjoint à droite commute aux infs.
    • Unité de l’adjonction image directe image réciproque.
    • Co-unité de l’adjonction image directe image réciproque.
    • L’inf est commutatif.
  2. pour 𝑋 un espace topologique et 𝐴, 𝐵, 𝐹 et 𝑈 des parties de 𝑋 avec 𝐹 fermée et 𝑈 ouverte,

    • 𝐴𝐴_
    • 𝐴𝐵_=𝐴_𝐵_
    • 𝐴̊𝐵̊𝐴𝐵
    • 𝐴𝐵_𝐴_𝐵_
    • 𝐴𝐵=𝐴̊𝐵̊
    • 𝐴̊𝐴

    • Unité de l’adjonction entre adhérence et inclusion des fermés.
    • Un adjoint à gauche commute aux sups.
    • Fonction croissante et sups (lemme 1.4.15)
    • Fonction croissante et infs (lemme 1.4.15)
    • Un adjoint à droite commute aux infs
    • Co-unité de l’adjonction entre inclusion des ouverts et intérieur
  3. pour 𝐸 un espace vectoriel, 𝑆 et 𝑆 des parties de 𝐸

    • Vect(𝑆𝑆)Vect(𝑆)Vect(𝑆)
    • Vect(𝑆𝑆)=Vect(Vect(𝑆)Vect(𝑆))

On termine ce chapitre par quelques exercices supplémentaires qui seront utilisés dans la suite.

Exercice 1.15

Soit 𝐴 et 𝐵 des ensembles. Soit 𝑋 un treillis complet. Soit 𝜑:𝐵𝑋 et 𝜓:𝐴𝒫(𝐵) des fonctions. Montrer que

Il s’agit de montrer que les ensembles 𝑆{𝜑(𝑏);𝑏𝑎𝐴𝜓(𝑎)} et 𝑇{inf𝑏𝜓(𝑎)𝜑(𝑏);𝑎𝐴} ont le même inf dans 𝑋. Il suffit de montrer qu’ils ont les mêmes minorants. Soit 𝑥𝑋.

Exercice 1.16

Soit 𝜑:𝑋𝑌 une fonction croissante d’un ensemble ordonné dans un treillis complet. Montrer que, pour tout 𝑥𝑋, inf𝜑{𝑥|𝑥𝑥}=𝜑(𝑥).

Il s’agit de montrer que 𝜑(𝑥) est un inf de 𝐴𝜑{𝑥|𝑥𝑥}. Comme 𝑥𝑥, on obtient 𝜑(𝑥)𝐴 donc il suffit de montrer que 𝜑(𝑥) minore 𝐴. Soit 𝑎𝐴. Montrons que 𝜑(𝑥)𝑎. Par définition de 𝜑, on obtient 𝑥 tel que 𝑥𝑥 et 𝑎=𝜑(𝑥). Comme 𝜑 est croissante, on obtient 𝜑(𝑥)𝜑(𝑥)=𝑎.

On remarquera qu’un cas particulier de ce résultat est inf{𝑥|𝑥𝑥}=𝑥.

Exercice 1.17

Soit 𝑋 un ensemble ordonné et 𝑦,𝑧:𝐼𝑋 des fonctions. Montrer que (inf𝑖𝑦𝑖)(inf𝑖𝑧𝑖)=inf𝑖(𝑦𝑖𝑧𝑖). En particulier si 𝑦 est une fonction constante de valeur 𝑥 on obtient 𝑥inf𝑖𝑦𝑖=inf𝑖(𝑥𝑦𝑖).

Il suffit de montrer que les ensembles {inf𝑖𝑦𝑖,inf𝑖𝑧𝑖} et {𝑦𝑖𝑧𝑖;𝑖𝐼} ont les mêmes minorants. Soit 𝑥 dans 𝑋. On a