3. Catégories

3.1. Prologue

Les notions de composition et d’élément neutre jouent un rôle central en mathématique. Elles recouvrent de nombreux concepts. Dès le début de l’apprentissage mathématique, on rencontre des lois de composition interne, par exemple l’addition et la multiplication des entiers, avec les neutres 0 et 1 respectivement. Plus tard, on rencontre la notion de composition de fonctions, avec les neutres fournit par les fonctions Id𝑋. Cette notion de composition ne rentre pas vraiment dans le cadre des lois de composition interne (sauf si on se limite au cas des fonctions d’un ensemble fixé dans lui-même), mais on sent bien une parenté. On rencontre également les compositions d’inégalités : si 𝑎≤𝑏 et 𝑏≤𝑐 alors 𝑎≤𝑐. Les éléments neutres sont fournis par la réflexivité 𝑎≤𝑎. Ici, on peut trouver que l’analogie avec les lois de composition internes ou la composition de fonctions est tirée par les cheveux. Pourtant, les trois démonstrations suivantes montreront que cette analogie est fructueuse.

Lemme 3.1.1
Soit 𝑋 un ensemble ordonné. Si 𝑥0 et 𝑥1 sont des minimums3 de 𝑋 alors 𝑥0=𝑥1.
Démonstration : Supposons 𝑥0 et 𝑥1 minimums. Comme 𝑥0 est minimum, 𝑥0≤𝑥1. Comme 𝑥1 est minimum, 𝑥1≤𝑥0. Par antisymétrie de la relation d’ordre, on en déduit 𝑥0=𝑥1. □

Voyons maintenant un analogue de cette démonstration avec des compositions de fonctions. On dit qu’un anneau 𝐴0 est initial si, pour tout anneau 𝐴, il existe un unique morphisme d’anneaux de 𝐴0 dans 𝐴 (ici, on suppose que tous les anneaux sont unitaires, mais pas nécessairement commutatifs). C’est le cas de l’anneau ℤ et le lemme suivant montre que cette propriété caractérise ℤ en un sens très fort.

Lemme 3.1.2
Si deux anneaux 𝐴0 et 𝐴1 sont initiaux alors il existe un unique isomorphisme d’anneaux entre 𝐴0 et 𝐴1.
Démonstration : Supposons que 𝐴0 et 𝐴1 sont initiaux. Comme 𝐴0 est initial, on obtient un unique morphisme d’anneaux 𝜑:𝐴0→𝐴1. Montrons que 𝜑 convient. Comme 𝐴1 est initial, on obtient un unique morphisme d’anneaux 𝜓:𝐴1→𝐴0. La composition 𝜓∘𝜑 est un morphisme d’anneaux de 𝐴0 dans 𝐴0. Comme 𝐴0 est initial il y a exactement un tel morphisme. Or Id𝐴0 est également un morphisme d’anneaux. On en déduit que 𝜓∘𝜑=Id𝐴0. On montre de même, en utilisant que 𝐴1 est initial, que 𝜑∘𝜓=Id𝐴1. Ainsi 𝜑 est un isomorphisme (d’inverse 𝜓), et on a déjà vu que 𝜑 est unique (même sans demander qu’il soit inversible). □

Cette démonstration est un peu plus compliquée que la précédente, car, a priori, il peut y avoir deux morphismes différents d’un anneau donné vers un autre, alors qu’il ne peut y avoir qu’une seule inégalité d’un élément d’un ensemble ordonné vers un autre. Mais le cœur de la démonstration est le même.

Voyons un troisième exemple. Fixons un groupe 𝐺 et un sous-groupe distingué 𝐻 dans 𝐺. Un quotient de 𝐺 par 𝐻 est un groupe 𝐺′ muni d’un morphisme de groupes 𝜋:𝐺→𝐺′ de noyau 𝐻 qui vérifie la propriété suivante : pour tout groupe 𝐾 et tout morphisme de groupes 𝜑:𝐺→𝐾, si 𝐻⊆ker𝜑 alors il existe un unique morphisme 𝜑_:𝐺′→𝐾 tel que 𝜑=𝜑_∘𝜋.

Vous avez construit en cours d’algèbre un quotient 𝐺/𝐻 pour chaque paire (𝐺,𝐻), probablement comme ensemble de classes d’équivalence. Mais, dans bien des cas, il existe d’autres constructions possibles. Par exemple, dans le cas 𝐺=ℝ et 𝐻=ℤ, on peut considérer 𝐺′=𝕌, le groupe des nombres complexes de module 1, et 𝜋:𝑡↦exp(2𝑖𝜋𝑡) qui est géométriquement bien plus parlant qu’un ensemble de parties infinies de ℝ. Malgré cela, il est très courant de dire « on considère le quotient de 𝐺 par 𝐻 ». Cela provient du lemme suivant.

Lemme 3.1.3
Soit (𝐺0,𝜋0) et (𝐺1,𝜋1) deux quotients d’un groupe 𝐺 par un sous-groupe distingué 𝐻. Il existe un unique isomorphisme de groupes 𝜑:𝐺0→𝐺1 tel que 𝜑∘𝜋0=𝜋1.

Démonstration : Comme (𝐺1,𝜋1) est un quotient de 𝐺 par 𝐻, on a en particulier 𝐻⊆ker𝜋1. Comme (𝐺0,𝜋0) est un quotient de 𝐺 par 𝐻, on en déduit l’existence d’un unique morphisme de groupes 𝜑:𝐺0→𝐺1 tel que 𝜑∘𝜋0=𝜋1 (avec les notations de la définition, 𝜑=𝜋1_).

Montrons que 𝜑 convient. Le même argument en échangeant les rôles de (𝐺0,𝜋0) et (𝐺1,𝜋1) fournit un unique morphisme de groupes 𝜓:𝐺1→𝐺0 tel que 𝜓∘𝜋1=𝜋0.

Dans le diagramme suivant, les deux petits triangles commutent donc le grand aussi.

On peut voir cela géométriquement (en déformant progressivement des chemins dans le diagramme) ou en calculant (𝜓∘𝜑)∘𝜋0=𝜓∘(𝜑∘𝜋0)=𝜓∘𝜋1=𝜋0. Comme 𝐻⊆ker𝜋0 et (𝐺0,𝜋0) est quotient de 𝐺 par 𝐻, il existe au plus un morphisme 𝜃:𝐺0→𝐺0 tel que 𝜃∘𝜋0=𝜋0 (ici, on applique l’hypothèse sur (𝐺0,𝜋0) à 𝜋0 et plus à 𝜋1 comme dans le paragraphe précédent).

Nous avons vu que 𝜓∘𝜑 convient, mais Id𝐺0 convient également. Ainsi 𝜓∘𝜑=Id𝐺0. On montre de même que 𝜑∘𝜓=Id𝐺1 donc 𝜑 est bien l’isomorphisme recherché (et on a déjà vu son unicité comme morphisme vérifiant 𝜑∘𝜋0=𝜋1). □

La complexité de la situation est encore montée d’un cran, mais l’air de famille avec la démonstration précédente est indéniable.

Il est probable que vous ayez rencontré la définition ci-dessus non pas comme étant une définition de « un quotient de 𝐺 par 𝐻 » mais sous le nom de « propriété universelle de 𝐺/𝐻 (et de la projection canonique 𝜋:𝐺→𝐺/𝐻) ». Dans ce cas, on peut reformuler le lemme en « la propriété universelle de 𝐺/𝐻 caractérise (𝐺/𝐻,𝜋) modulo unique isomorphisme compatible avec 𝜋 ». Le thème des propriétés universelles est un thème central en mathématique fondamentale. Et la phrase « la propriété universelle caractérise… modulo unique isomorphisme » est un refrain qui revient de plus en plus souvent lorsqu’on avance dans les études mathématiques. En plus des propriétés universelles de quotients de structures algébriques, nous avons croisé dans le chapitre précédent la propriété universelle des algèbres de polynômes. Mais qu’appelle-t-on une propriété universelle exactement ?

Les objectifs de ce chapitre sont de donner un cadre à l’analogie entre les différentes notions de composition rencontrées dans ce prologue, puis un énoncé unifiant les parties communes aux trois lemmes ci-dessus et une définition précise de la notion de propriété universelle, ainsi qu’une notion générale de produits de structures. Il s’agit du tout début de la théorie des catégories. Le chapitre 5 poursuivra l’introduction à cette théorie.

Il y a deux choses cruciales à comprendre dès maintenant. Tout d’abord la diversité des exemples de ce prologue (qui n’est qu’un minuscule aperçu de la diversité à venir) montre que le cadre englobant ces exemples sera nécessairement un cran plus abstrait que les mathématiques de licence. Mais ce n’est rien d’insurmontable avec un peu d’habitude. Essayez de vous souvenir de vos années de lycée. À l’époque, vous entendiez parler de vecteurs en cours de géométrie (et de physique). Vous entendiez également parler de fonctions de ℝ dans ℝ. Plus tard, vous avez appris la notion d’espace vectoriel réel qui englobe les vecteurs du lycée et les fonctions de ℝ dans ℝ. Les définitions et théorèmes de l’algèbre linéaire s’appliquent à ces deux exemples. Une telle généralisation est-elle un délire abstrait réservé aux algébristes les plus irrécupérables ? Faites l’effort de vous imaginer au lycée en train d’entendre quelqu’un discuter de l’analogie entre ces deux situations et l’existence d’une théorie abstraite (avec son nom ésotérique d’algèbre linéaire).

Une fois ce cap psychologique passé, il devient possible de profiter des nombreux rapprochements permis par ce nouveau cadre. Mieux, cette théorie, et la notion de propriété universelle en particulier, permettent un point de vue focalisé sur les propriétés attendues plutôt que sur les détails d’implémentation. Par exemple, la propriété universelle des groupes quotients est le cœur de la notion de groupe quotient, par opposition à la question de savoir si ℝ/ℤ est un ensemble d’ensembles de nombres réels ou l’ensemble des nombres complexes de module 1. Cette philosophie apparaissait déjà dans le chapitre 1, ce qui n’est pas un hasard puisque nous verrons que les ensembles ordonnés sont des cas particuliers de catégories.

La deuxième chose à garder en tête est que les arguments généralisés sont en général les parties répétitives des théories, celles qu’on peut dérouler sans rien utiliser de spécifique. Ainsi, on voit que le lemme 3.1.2 n’utilise rien de la théorie des anneaux et que lemme 3.1.3 n’utilise pas vraiment non plus de théorie des groupes. C’est à la fois la force et la faiblesse de la théorie des catégories qui permet de rapprocher de nombreux concepts et d’unifier de nombreuses preuves, mais qui ne suffira jamais à établir à elle seule un théorème difficile à propos d’objets externes à la théorie des catégories (ceci dit, il y a des théorèmes difficiles en théorie des catégories au-delà de ce cours).

Comme dernier avertissement, signalons un problème sociologique. Chez certaines personnes, le vocabulaire abstrait de la théorie des catégories sert principalement à frimer ou à intimider. Un des objectifs de ce cours est de vous immuniser contre ce comportement en vous expliquant cette théorie.

3.2. Catégories

Définition 3.2.1

Une catégorie 𝒞 est la donnée de :

  • une collection d’objets 𝒪︀𝑏(𝒞) ;
  • pour chaque paire d’objets 𝑋 et 𝑌, un ensemble Hom(𝑋,𝑌) dont les éléments sont appelés morphismes de 𝑋 vers 𝑌 ;
  • pour chaque triplet d’objets 𝑋, 𝑌 et 𝑍, une opération de composition

    associative ;
  • pour chaque objet 𝑋, un morphisme identité 1𝑋∈Hom(𝑋,𝑋) qui est neutre pour la composition.

Le mot « collection » est volontairement vague. On peut penser qu’il s’agit d’un ensemble, mais techniquement ces collections sont parfois trop grandes pour être des ensembles (par exemple, il n’existe pas d’ensemble de tous les ensembles). Il s’agit d’un problème technique qui ne jouera aucun rôle dans ce cours. On pourrait également autoriser des collections de morphismes qui ne soient pas des ensembles (même en fixant la source et le but) mais nous n’en aurons pas besoin dans ce cours.

De façon beaucoup plus intéressante, les mots « objets » et « morphismes » sont vagues parce qu’il y a beaucoup de possibilités.

Les premiers exemples sont les catégories dites concrètes, c’est-à-dire dont les objets sont des ensembles, éventuellement munis de structures supplémentaires, et dont les morphismes sont des fonctions, vérifiant éventuellement des conditions. On verra une définition plus satisfaisante dans le chapitre 5.

Par exemple, Ens est la catégorie dont les objets sont tous les ensembles, dont les morphismes entre 𝑋 et 𝑌 sont toutes les fonctions entre 𝑋 et 𝑌 et dont la composition et les identités sont les compositions et identités usuelles.

Ensuite viennent tous les exemples correspondant aux structures algébriques. Par exemple Grp est la catégorie dont les objets sont les groupes et dont les morphismes sont les morphismes de groupes. De même la catégorie Ann des anneaux a pour objets les anneaux et pour morphismes les morphismes d’anneaux. C’est le cadre du lemme 3.1.2 concernant l’unicité modulo unique isomorphisme des anneaux initiaux. Il y a également des exemples analogues en provenance d’autres branches des mathématiques. Par exemple, la catégorie Top dont les objets sont les espaces topologiques et dont les morphismes sont les fonctions continues et la catégorie Ord dont les objets sont les ensembles ordonnés et les morphismes sont les fonctions croissantes.

Dans toutes ces catégories, il y a beaucoup d’objets (trop pour qu’ils forment un ensemble) et, pour chaque paire d’objets, il y a pas mal de morphismes (mais ceux-ci forment tout de même un ensemble). Voyons maintenant des exemples n’ayant qu’un seul objet. Tout groupe 𝐺 peut être vu comme une catégorie n’ayant qu’un objet, qu’on peut noter par exemple ∗𝐺 et pour laquelle Hom(∗𝐺,∗𝐺)=𝐺 muni de sa loi de composition interne et de son élément neutre. Il ne faut pas confondre cet exemple avec celui de la catégorie Grp discuté précédemment. Ici, nous avons fixé un groupe 𝐺. On remarquera que l’inversion dans 𝐺 ne joue aucun rôle dans cette discussion, nous aurions pu nous contenter de supposer 𝐺 muni d’une structure de monoïde (vous pouvez ignorer cette remarque si vous ne savez pas ce qu’est un monoïde).

L’extrême inverse est de considérer les catégories ayant le moins possible de morphismes. Tout ensemble 𝑋 pour être vu comme une catégorie dont les objets sont les éléments de 𝑋 et dont les seuls morphismes sont les identités.

Voyons maintenant comment les inégalités rentrent dans ce cadre. Tout ensemble ordonné 𝑋 peut être vu comme une catégorie dont les objets sont les éléments de 𝑋 et dont les morphismes sont les inégalités dans 𝑋. Ainsi, étant donné deux éléments 𝑥 et 𝑦 vus comme objets de 𝑋, il y a exactement un morphisme dans Hom(𝑥,𝑦) si 𝑥≤𝑦 et aucun sinon. On peut noter un tel morphisme 𝑚𝑥,𝑦 si on veut, mais, en pratique, on le notera simplement 𝑥≤𝑦. Il faut bien prendre le temps de comprendre comment la transitivité de la relation d’ordre se traduit en existence d’opération de composition ici. On notera que l’antisymétrie de la relation d’ordre ne joue aucun rôle dans cette histoire, on peut donc se contenter de supposer que 𝑋 est muni d’une relation de préordre (mais, plus loin, on utilisera la condition d’antisymétrie). Ces catégories provenant des ensembles ordonnés sont le cadre du lemme 3.1.1 concernant l’unicité du minimum.

À première vue, on pourrait penser que le cadre du lemme 3.1.3 concernant les groupes quotients est la catégorie des groupes. Mais la situation est plus subtile. Les groupes intervenant ne sont pas n’importe quels groupes, mais les groupes munis d’un morphisme depuis un groupe 𝐺 fixé dont le noyau contient un sous-groupe distingué 𝐻 fixé. De plus les morphismes entre tels groupes qui interviennent dans l’argument sont uniquement ceux qui sont compatibles avec le morphisme depuis 𝐺. On peut donc définir une catégorie Grp(𝐺,𝐻) dont les objets sont les paires (𝐺′,𝜋′) où 𝐺′ est un groupe et 𝜋′:𝐺→𝐺′ est un morphisme dont le noyau contient 𝐻. Dans cette catégorie, les éléments de Hom((𝐺′,𝜋′),(𝐺″,𝜋″)) sont les morphismes de groupes 𝜑:𝐺′→𝐺″ tels que 𝜋″∘𝜑=𝜋′. On vérifie facilement que la composition de morphismes de groupes fournit une opération de composition pour cette catégorie et que les fonctions identité fournissent des identités.

On peut encore voir cette catégorie comme une catégorie concrète en voyant des objets comme des ensembles munis d’une structure additionnelle formée d’une structure de groupe et d’un morphisme depuis 𝐺. Et les morphismes sont encore des fonctions vérifiant certaines conditions. Mais ce point de vue n’est pas très naturel. Il vaut vraiment mieux penser à cet exemple comme étant une catégorie de diagrammes. Ses objets sont vraiment des diagrammes et les morphismes sont également des diagrammes :

Revenons maintenant à la théorie générale. Comme dans le cas des relations d’ordre, il est commode d’avoir une façon formelle de renverser les morphismes afin d’éviter de dupliquer trop de démonstrations. Dans la définition suivante, la notation Hom est décorée d’un indice indiquant quelle est la catégorie ambiante afin de lever l’ambigüité.

Définition 3.2.2
La catégorie opposée à une catégorie 𝒞 est la catégorie 𝒞op ayant les mêmes objets que 𝒞 et pour laquelle Hom𝒞op(𝑋,𝑌)=Hom𝒞(𝑌,𝑋).

Dans le cas particulier des ensembles ordonnés, on retrouve bien la notion d’ordre opposé.

Bien souvent, nous écrirons 𝑓:𝑋→𝑌 plutôt que 𝑓∈Hom(𝑋,𝑌), même lorsque les morphismes ne sont pas des fonctions.

La définition suivante est un premier exemple d’utilisation de la composition et des identités dans une catégorie. L’exercice suivant, qui montre que cette définition se comporte comme attendu, utilise également de façon cruciale l’associativité des compositions.

Définition 3.2.3
Soit 𝒞 une catégorie et 𝑓:𝑋→𝑌 un morphisme dans 𝒞. On dit que 𝑓 est un isomorphisme s’il existe 𝑔:𝑌→𝑋 tel que 𝑔∘𝑓=1𝑋 et 𝑓∘𝑔=1𝑌.
Exercice 3.33

Montrer que, dans la définition d’un isomorphisme, le morphisme 𝑔 est unique. On l’appelle l’inverse de 𝑓.

Soit 𝑔 et ℎ des morphismes qui conviennent. On calcule

3.3. Objets initiaux et finaux

On peut maintenant donner la définition et le théorème qui généralisent les trois lemmes du prologue.

Définition 3.3.1

Soit 𝒞 une catégorie.

  • On dit qu’un objet 𝐼 de 𝒞 est initial si, pour tout objet 𝑋 de 𝒞, il existe un unique morphisme de 𝐼 vers 𝑋.
  • On dit qu’un objet 𝐹 de 𝒞 est final si, pour tout objet 𝑋 de 𝒞, il existe un unique morphisme de 𝑋 vers 𝐹.

On notera que 𝐹 est final dans 𝒞 si et seulement si il est initial dans 𝒞op. On pourra donc démontrer tous les théorèmes abstraits concernant les objets finaux en se ramenant aux énoncés concernant les objets initiaux. Cependant, il ne faut pas en déduire que l’on peut confondre ces deux notions. Comme les exemples le montreront, pour une catégorie donnée, les objets initiaux et finaux peuvent être très différents.

Dans la liste suivante, on notera la grande diversité de situations entre les catégories ayant ou pas des objets initiaux ou finaux, ou des objets qui sont à la fois initiaux et finaux.

Exemple 3.3.2

L’ensemble vide est initial dans Ens. Tout singleton est final dans Ens.

Tout groupe trivial est à la fois initial et final dans Grp.

Dans la catégorie des anneaux, on retrouve la notion d’anneau initial du prologue de ce chapitre. En particulier ℤ est initial. Tout anneau trivial (c’est-à-dire ayant exactement un élément) est final.

Dans la catégorie des corps, il n’y a ni objet initial ni objet final. En effet il ne peut y avoir un morphisme entre deux corps que s’ils ont la même caractéristique. Si on fixe la caractéristique alors il y a un objet initial qui est soit ℚ soit ℤ/𝑝 selon qu’on a fixé une caractéristique nulle ou égale à un nombre premier 𝑝.

Dans un groupe vu comme catégorie, il n’y a ni objet initial ni objet final, sauf si le groupe est trivial.

Dans un ensemble ordonné, un élément est initial si et seulement si c’est un minimum. Il est final si et seulement c’est un maximum.

Dans la catégorie Grp(𝐺,𝐻) introduite dans le dernier exemple avant la définition 3.2.2, un objet initial est exactement un quotient de 𝐺 par 𝐻 au sens du lemme 3.1.3. En particulier 𝐺/𝐻 muni de sa projection canonique est initial.

Exercice 3.34

Soit 𝑋 un ensemble et ∼ une relation d’équivalence sur 𝑋. On note 𝒞(𝑋,∼) la catégorie dont les objets sont les paires (𝑌,𝑓) où 𝑌 est un ensemble et 𝑓:𝑋→𝑌 est une fonction compatible avec ∼ (ce qui signifie ∀(𝑥,𝑥′),𝑥∼𝑥′⇒𝑓(𝑥)=𝑓(𝑥′)) et pour laquelle les morphismes de (𝑌,𝑓) dans (𝑍,𝑔) sont les fonctions 𝜑:𝑌→𝑍 telles que 𝜑∘𝑓=𝑔.

  1. Montrer soigneusement qu’il s’agit bien d’une catégorie en détaillant pourquoi l’opération de composition est bien définie.

    La seule chose à vérifier est que la composition de morphisme donne bien un morphisme. Soit (𝑌,𝑓), (𝑍,𝑔) et (𝑊,ℎ) des objets de 𝒞(𝑋,∼). Soit 𝜑:(𝑌,𝑓)→(𝑍,𝑔) et 𝜓:(𝑍,𝑔)→(𝑊,ℎ). Montrons que la composition ordinaire de fonctions fournit bien 𝜓∘𝜑:(𝑌,𝑓)→(𝑊,ℎ).

    Les deux petits triangles commutent donc le grand triangle commute. On peut le voir « géométriquement » en déformant des chemins dans le diagramme ou algébriquement en écrivant (𝜓∘𝜑)∘𝑓=𝜓∘(𝜑∘𝑓)=𝜓∘𝑔=ℎ.

  2. Tout objet initial de 𝒞(𝑋,∼) est appelé quotient de 𝑋 par ∼. Montrer qu’un objet (𝑌,𝜋) est initial si et seulement si 𝜋 est surjective et, pour tous 𝑥1 et 𝑥2 dans 𝑋, 𝜋(𝑥1)=𝜋(𝑥2) seulement si 𝑥1∼𝑥2.

    Soit (𝑌,𝜋) un objet de 𝒞(𝑋,∼). Supposons que (𝑌,𝜋) est initial. Montrons que 𝜋 est surjective. Intuitivement, il est clair que l’unicité dans la propriété universelle de (𝑌,𝜋) assure cela. Pour le voir précisément, il faut un peu de technique. Soit 𝑍 un ensemble à deux éléments, disons 0 et 1. Soit 𝑓:𝑋→𝑍 la fonction constante de valeur 0. Cette fonction est compatible avec ∼. Notons 𝜑0:𝑌→𝑍 la fonction constante de valeur 0 et 𝜑1 la fonction qui envoie 𝑦 sur 0 si 𝑦∈𝜋∗𝑋 et 1 sinon. Ces deux fonctions vérifient 𝜑𝑖∘𝜋=𝑓 donc l’unicité dans la propriété universelle de 𝜋 assure que 𝜑0=𝜑1 donc 𝜋∗𝑋=𝑌.

    Soit 𝑥1 et 𝑥2 dans 𝑋. Supposons que 𝜋(𝑥1)=𝜋(𝑥2) et montrons 𝑥1∼𝑥2. Cette fois, c’est l’existence dans la propriété universelle qui doit nous aider. Soit 𝑓:𝑋→{0,1} qui envoie 𝑥 sur 1 si 𝑥∼𝑥1 et 0 sinon. Cette fonction est compatible avec ∼ donc on obtient 𝜑:𝑌→𝑍 telle que 𝑓=𝜑∘𝜋. On a donc 𝑓(𝑥2)=𝜑(𝜋(𝑥2))=𝜑(𝜋(𝑥1))=𝑓(𝑥1)=1. On en déduit que 𝑥2∼𝑥1.

    Réciproquement, supposons que 𝜋 est surjective et, pour tous 𝑥 et 𝑥′ dans 𝑋, 𝜋(𝑥)=𝜋(𝑥′) seulement si 𝑥∼𝑥′.

    Soit (𝑍,𝑓) un objet de 𝒞(𝑋,∼). Montrons qu’il existe une unique fonction 𝜑:𝑌→𝑋 telle que 𝜑∘𝜋=𝑓. L’unicité est claire, car la relation force les valeurs de 𝜑 sur l’image de 𝜋 qui est supposée surjective. C’est l’existence qui est un peu subtile. Il s’agit d’un énoncé tellement fondamental que la démonstration est sensible aux fondements choisis. La façon imagée de raconter cette histoire est de dire que, pour chaque 𝑦, pour définir 𝜑(𝑦), on utilise la surjectivité de 𝜋 pour obtenir 𝑥 tel que 𝜋(𝑥)=𝑦 et on pose 𝜑(𝑦)=𝑓(𝑥) (et ensuite, on utilise l’hypothèse sur 𝑓 et l’autre hypothèse sur 𝜋 pour montrer que 𝜑∘𝜋=𝑓). Il s’agit d’une façon très pudique d’utiliser l’axiome du choix (et la surjectivité de 𝜋) pour obtenir 𝜎:𝑌→𝑋 telle que 𝜋∘𝜎=Id𝑌 puis poser 𝜑=𝑓∘𝜎. Montrons que 𝜑∘𝜋=𝑓. Soit 𝑥∈𝑋. On a (𝜑∘𝜋)(𝑥)=𝑓(𝜎(𝜋(𝑥)). Vu l’hypothèse sur 𝑓, il suffit de montrer 𝜎(𝜋(𝑥))∼𝑥. Vu la seconde hypothèse sur 𝜋, il suffit de montrer que 𝜋(𝜎(𝜋(𝑥))=𝜋(𝑥), ce qui découle de 𝜋∘𝜎=Id𝑌.

    Si on ne veut pas utiliser l’axiome du choix, on peut choisir d’utiliser des fondements des maths où les fonctions jouent le premier rôle et l’existence de 𝜑 est un axiome. Si on tient à utiliser des fondements où les ensembles jouent le premier rôle, les fonctions de 𝑌 dans 𝑍 sont définies comme les parties Γ de 𝑌×𝑍 telles que ∀𝑦,∃!𝑧,(𝑦,𝑧)∈Γ. Ici, on peut poser Γ={(𝑦,𝑧)|∀𝑥,𝜋(𝑥)=𝑦⇒𝑓(𝑥)=𝑧}. Montrons la condition de graphe. Soit 𝑦∈𝑌. Montrons l’existence et l’unicité de 𝑧. Comme 𝜋 est surjective, on obtient 𝑥 tel que 𝜋(𝑥)=𝑦. Montrons que 𝑧=𝑓(𝑥) convient. Soit 𝑥′ tel que 𝜋(𝑥′)=𝑦. La seconde hypothèse sur 𝜋 assure que 𝑥∼𝑥′ puis l’hypothèse sur 𝑓 assure que 𝑓(𝑥′)=𝑓(𝑥)=𝑧. Montrons maintenant l’unicité. Soit 𝑧 et 𝑧′ deux éléments qui conviennent. Comme ils conviennent, on a en particulier 𝑧=𝑓(𝑥)=𝑧′ donc 𝑧=𝑧′. Ainsi, nous avons bien une fonction 𝜑 de graphe Γ. Montrons que 𝜑 convient, c’est-à-dire 𝜑∘𝜋=𝑓. Soit 𝑥∈𝑋. On veut montrer que 𝜑(𝜋(𝑥))=𝑓(𝑥). On sait que (𝜋(𝑥),𝜑(𝜋(𝑥)))∈Γ. Comme 𝜋(𝑥)=𝜋(𝑥) on obtient 𝑓(𝑥)=𝜑(𝜋(𝑥)).

  3. On note 𝑋/∼ l’ensemble des classes d’équivalence pour ∼, et 𝜋:𝑋→𝑋/∼ l’application qui envoie tout élément sur sa classe d’équivalence. Montrer que (𝑋/∼,𝜋) est un quotient de 𝑋 par ∼.

    C’est clair d’après la question précédente et la définition des classes d’équivalence.
  4. Montrer que ((𝑋/∼)×(𝑋/∼),𝜋×𝜋) est un quotient de 𝑋×𝑋 par la relation produit ∼×∼.

    Il suffit de vérifier les conditions de la question 2. La surjectivité de 𝜋 entraîne celle de 𝜋×𝜋. Soit (𝑥1,𝑥2) et (𝑥1′,𝑥2′). On a

  5. A-t-on (𝑋/∼)×(𝑋/∼)=(𝑋×𝑋)/(∼×∼) ?

    Non, sauf si 𝑋 est vide. Par exemple si 𝑋={0}, muni de la relation d’équivalence triviale, (𝑋/∼)×(𝑋/∼)={({0},{0})} tandis que (𝑋×𝑋)/(∼×∼)={(0,0)}.
  6. La question précédente n’est pas pertinente. Formuler le bon énoncé et y répondre.

    La question précédente s’intéresse de trop près à la construction de quotients comme ensembles de classes d’équivalence. L’important est la propriété universelle des quotients. Cette propriété assure qu’il existe une unique bijection 𝜑:(𝑋/∼)×(𝑋/∼)→(𝑋×𝑋)/(∼×∼) telle que
    commute.
Exercice 3.35

Soit 𝐼 un ensemble et 𝐾 un corps. On considère la catégorie dont les objets sont les paires (𝐸,𝑒) où 𝐸 est un 𝐾-ev et 𝑒:𝐼→𝐸 une fonction, et Hom((𝐸,𝑒),(𝐹,𝑓))={𝜑∈𝐿(𝐸,𝐹)|𝜑∘𝑒=𝑓}. Montrer que (𝐸,𝑒) est initial si et seulement si 𝑒 est une base de 𝐸.

Supposons d’abord que 𝑒 est une base de 𝐸. Soit 𝑓 une application de 𝐼 dans un 𝐾-ev 𝐹. D’après le cours d’algèbre linéaire, il existe une unique application 𝜑 linéaire de 𝐸 dans 𝐹 telle que, pour tout 𝑖, 𝜑(𝑒𝑖)=𝑓𝑖. C’est exactement la propriété annoncée.

Réciproquement, supposons que (𝐸,𝑒) est initial. On veut montrer que tout élément de 𝐸 s’écrit de façon unique comme combinaison linéaire des 𝑒𝑖.

Pour montrer l’existence, il suffit de montrer que l’image de 𝑒 engendre 𝐸 comme 𝐾-ev. Une façon élémentaire de le voir est d’argumenter que le contraire mettrait en défaut l’unicité dans la définition d’objet initial. En effet, étant donné une application 𝑓 de 𝐼 dans un 𝐾-ev 𝐹 et 𝜑∈𝐿(𝐸,𝐹) telle que 𝜑∘𝑒=𝑓, on peut changer 𝜑 sur un supplémentaire du sous-espace 𝐸′ engendré par l’image de 𝑒 sans perdre 𝜑∘𝑒=𝑓. Plus abstraitement, on peut considérer la projection 𝜋:𝐸→𝐸/𝐸′. Cette projection et l’application nulle sont deux applications linéaires 𝜑∈𝐿(𝐸,𝐸/𝐸′) vérifiant 𝜑∘𝑒=0. L’unicité dans la définition d’objet initial assure que 𝜋=0. Or 𝜋 est surjective donc 𝐸/𝐸′=0 et donc 𝐸′=𝐸. On notera comment cette variante remplace la discussion d’un supplémentaire de 𝐸′ par l’utilisation de 𝐸/𝐸′, avec l’avantage qu’on voit immédiatement un espace but pertinent.

Montrons maintenant l’unicité d’une décomposition en combinaison linéaire. Pour tout 𝑖 dans 𝐼, on note 𝛿𝑖:𝐼→𝐾 la fonction qui envoie 𝑖 sur 1 et les autres éléments sur 0. On note Δ𝑖∈𝐿(𝐸,𝐾) la fonction linéaire associée à 𝛿𝑖 par la définition d’objet initial. Soit 𝑣∈𝐸. On sait par le paragraphe précédent que 𝑣 s’écrit ∑𝑖𝑎𝑖𝑒𝑖 pour une fonction 𝑎:𝐼→𝐾 à support fini. Pour chaque 𝑖0∈𝐼 on applique Δ𝑖0 à cette égalité pour obtenir Δ𝑖0(𝑣)=∑𝑖𝑎𝑖Δ𝑖0(𝑒𝑖)=∑𝑖𝑎𝑖𝛿𝑖0(𝑖)=𝑎𝑖0. Ainsi la fonction 𝑎 est déterminée par 𝑣.

On peut maintenant énoncer et démontrer la partie commune aux trois lemmes du prologue.

Théorème 3.3.3
Si 𝐼 et 𝐼′ sont des objets initiaux dans une catégorie 𝒞 alors il existe un unique isomorphisme de 𝐼 vers 𝐼′. L’énoncé analogue pour les objets finaux est vrai aussi.

Démonstration : Supposons que 𝐼 et 𝐼′ sont initiaux. Comme 𝐼 est initial, on obtient un unique 𝜑:𝐼→𝐼. Comme 𝐼′ est initial, on obtient un unique 𝜓:𝐼′→𝐼. Comme 𝐼 est initial et que 1𝐼 et 𝜓∘𝜑 sont deux morphismes de 𝐼 vers 𝐼, on obtient 𝜓∘𝜑=1𝐼. Comme 𝐼′ est initial et que 1𝐼′ et 𝜑∘𝜓 sont deux morphismes de 𝐼′ vers 𝐼′, on obtient 𝜑∘𝜓=1𝐼′. Ainsi 𝜑 est bien un isomorphisme, et on a vu qu’il est l’unique morphisme de 𝐼 vers 𝐼′.

L’énoncé analogue pour les objets finaux s’obtient en passant à la catégorie 𝒞op. □

Au vu de la démonstration précédente, on peut se demander ce que sont devenues les différences de complexité entre les trois lemmes du prologue. Le cas des ensembles ordonnés est clairement particulier, car la condition d’antisymétrie qui intervient dans la définition d’une relation d’ordre assure que deux objets isomorphes dans un ensemble ordonnés sont en fait égaux. De plus le fait qu’il y ait au plus une inégalité entre deux objets fait essentiellement disparaître la condition d’unicité dans la définition d’objet initial.

On peut modifier un peu la situation en considérant le cas des relations de préordre, c’est-à-dire les relations réflexives et transitives mais pas nécessairement antisymétriques. C’est le cas de la relation de divisibilité dans ℤ par exemple, ou plus généralement dans un anneau commutatif intègre. Dans ce cas général, on obtient toujours une catégorie, mais, dans le cas de ℤ, tout élément est isomorphe à son opposé (et dans le cas général tout élément 𝑥 est isomorphe à tous les 𝑢𝑥 pour 𝑢 inversible). On retrouve la difficulté familière de non-unicité du pgcd défini comme élément minimum de l’ensemble des diviseurs d’une famille d’éléments.

Il est encore plus intéressant de s’interroger sur la différence de complexité entre les démonstrations des lemmes lemme 3.1.2 et lemme 3.1.3. Une partie de la complexité du lemme 3.1.3 a été déplacée dans la discussion de la définition de la catégorie Grp(𝐺,𝐻). Mais surtout une bonne partie de la complexité apparente a disparu sous l’abstraction de notre nouveau cadre qui permet de se concentrer sur l’essentiel sans se laisser distraire par des notations lourdes et un contexte sophistiqué.

Comme promis, nous avons déjà gagné une définition de l’expression « propriété universelle ».

Définition 3.3.4
On appelle propriété universelle la propriété d’être un objet initial dans une catégorie. De façon équivalente, il s’agit de la propriété d’être un objet final dans une catégorie.

On peut ainsi reformuler le théorème en « toute propriété universelle spécifie l’objet concerné modulo unique isomorphisme ».

Voyons deux autres exemples algébriques (il y aura bien sûr des exemples topologiques dans le chapitre suivant).

Exercice 3.36

Soit 𝐺 un groupe. On rappelle que le commutateur de deux éléments 𝑥 et 𝑦 de 𝐺 est [𝑥,𝑦]≔𝑥𝑦𝑥−1𝑦−1. Le sous-groupe engendré par ces commutateurs est appelé sous-groupe dérivé de 𝐺 et noté 𝐷(𝐺).

  1. Montrer que, pour tout morphisme de groupes 𝑓:𝐺→𝐺′ et tous 𝑥 et 𝑦 dans 𝐺, 𝑓([𝑥,𝑦])=[𝑓(𝑥),𝑓(𝑦)].

    Il s’agit d’un calcul direct : 𝑓([𝑥,𝑦])=𝑓(𝑥𝑦𝑥−1𝑦−1)=𝑓(𝑥)𝑓(𝑦)𝑓(𝑥)−1𝑓(𝑦)−1)=[𝑓(𝑥),𝑓(𝑦)].
  2. Montrer que, pour tout morphisme de groupes 𝑓:𝐺→𝐺′, 𝑓∗(𝐷(𝐺))⊆𝐷(𝐺′).

    Notons 𝑆 (resp. 𝑆′) l’ensemble des commutateurs d’éléments de 𝐺 (resp. 𝐺′). Par définition, 𝐷(𝐺)=⟨𝑆⟩ et 𝐷(𝐺′)=⟨𝑆′⟩. La question précédente assure que 𝑓∗(𝑆)⊆𝑆′. Comme l’opération ⟨·⟩ est croissante, on en déduit ⟨𝑓∗(𝑆)⟩⊆⟨𝑆′⟩=𝐷(𝐺′). On a vu dans le chapitre 1 que l’image directe commute avec le sous-groupe engendré donc ⟨𝑓∗(𝑆)⟩=𝑓∗(𝐷(𝐺)).
  3. Montrer que 𝐷(𝐺) est un sous-groupe distingué.

    Soit 𝑔 un élément de 𝐺. On note 𝑐𝑔 la conjugaison par 𝑔. Il s’agit d’un morphisme de groupes donc la question précédente assure que (𝑐𝑔)∗𝐷(𝐺)⊆𝐷(𝐺), ce qu’il fallait démontrer.
  4. On note 𝐺ab le quotient de 𝐺 par 𝐷(𝐺) et 𝜋:𝐺→𝐺ab la projection. Montrer que 𝐺ab est un groupe abélien.

    Soit 𝑥 et 𝑦 dans 𝐺ab. Comme 𝜋 est surjective on obtient 𝑔 et ℎ dans 𝐺 tels que 𝑥=𝜋(𝑔) et 𝑦=𝜋(ℎ). On calcule

  5. On note Ab𝐺 la catégorie dont les objets sont des groupes abéliens munis d’un morphisme depuis 𝐺. Les morphismes dans cette catégorie sont définis comme dans la définition de Grp(𝐺,𝐻). Montrer que (𝐺ab,𝜋) est initial dans la catégorie Ab𝐺 : pour tout groupe abélien 𝐴 et tout morphisme de groupes 𝜑:𝐺→𝐴, il existe un unique morphisme 𝜑_:𝐺ab→𝐴 tel que 𝜑=𝜑_∘𝜋.

Soit 𝜑:𝐺→𝐴 un morphisme de groupes vers un groupe abélien. On veut factoriser 𝜑. La propriété universelle des groupes quotients assure qu’il suffit de vérifier que 𝐷(𝐺)⊆ker(𝜑), c’est-à-dire 𝜑∗(𝐷(𝐺))⊆{1}. Or, on a vu que 𝜑∗(𝐷(𝐺))⊆𝐷(𝐴) et 𝐷(𝐴) est engendré par les commutateurs de 𝐴 qui sont tous triviaux, car 𝐴 est abélien.
Exercice 3.37

Soit 𝐾 un corps. On note 𝒞︀ la catégorie dont les objets sont les paires (𝐴,𝑎) où 𝐴 est une 𝐾-algèbre et 𝑎 un élément de 𝐴, et les morphismes entre (𝐴,𝑎) et (𝐵,𝑏) sont les morphismes de 𝐾-algèbre de 𝐴 dans 𝐵 qui envoient 𝑎 sur 𝑏.

  1. Montrer que (𝐾[𝑋],𝑋) est un objet initial dans 𝒞︀. Pour tout objet (𝐴,𝑎) on appelle évaluation en 𝑎 et on note 𝑒𝑣𝑎 l’unique morphisme depuis (𝐾[𝑋],𝑋). Dans la suite, on utilisera uniquement l’existence et l’unicité de ev𝑎, pas sa construction. On dit que 𝑎 est une racine de 𝑃∈𝐾[𝑋] dans 𝐴 si ev𝑎(𝑃)=0.

    Soit (𝐴,𝑎) un objet de 𝒞︀. Montrons qu’il existe un unique morphisme de (𝐾[𝑋],𝑋) vers (𝐴,𝑎). Montrons d’abord l’unicité. Soit 𝜑 un tel morphisme. Par définition, 𝜑 est un morphisme de 𝐾-algèbre de 𝐾[𝑋] vers 𝐴 qui envoie 𝑋 sur 𝑎. Soit 𝑃 dans 𝐾[𝑋]. On peut écrire 𝑃=∑𝑖𝑏𝑖𝑋𝑖 pour une unique fonction 𝑏 à support fini de ℕ dans 𝐾. En utilisant que 𝜑 est un morphisme de 𝐾-algèbre, on obtient 𝜑(𝑃)=∑𝑖𝑏𝑖𝜑(𝑋)𝑖. Comme 𝜑(𝑋)=𝑎, on en déduit 𝜑(𝑃)=∑𝑖𝑏𝑖𝑎𝑖. Ainsi 𝜑 est entièrement déterminé. Pour l’existence, on montre que la formule précédente définit bien une solution.

On fixe un polynôme 𝑃 dans 𝐾[𝑋]. On note 𝐴𝑃 la 𝐾-algèbre 𝐾[𝑋]/(𝑃) et 𝜋 la projection de 𝐾[𝑋] sur 𝐴𝑃.

  1. Montrer que 𝜋 et ev𝜋(𝑋) sont des morphismes de 𝐾-algèbres qui envoient 𝑋 sur 𝜋(𝑋).

    Par construction de la structure de 𝐾-algèbre sur 𝐴𝑃, 𝜋 est un morphisme de 𝐾-algèbre. Il envoie évidemment 𝑋 sur 𝜋(𝑋). La propriété analogue pour ev𝜋(𝑋) est exactement ce qui est promis par la propriété universelle de 𝐾[𝑋] (c’est-à-dire le fait que (𝐾[𝑋],𝑋) est initial dans 𝒞︀).

  2. Montrer que 𝜋(𝑋) est une racine de 𝑃 dans 𝐴𝑃.

    La propriété de la question précédente caractérise ev𝜋(𝑋) donc on obtient ev𝜋(𝑋)=𝜋. Comme 𝑃∈(𝑃), 𝜋(𝑃) est nul, et donc ev𝜋(𝑋)(𝑃) également. On méditera avec profit la comparaison avec les démonstrations plus élémentaires de ce fait.

  3. On note 𝒞︀′ la sous-catégorie de 𝒞︀ formée des objets (𝐴,𝑎) pour lesquels 𝑎 est une racine de 𝑃. Montrer que (𝐴𝑃,𝜋(𝑋)) est un objet initial de 𝒞︀′.

    On a vu dans la question précédente que (𝐴𝑃,𝜋(𝑋)) est bien un objet de 𝒞︀′. Soit (𝐴,𝑎) un autre objet de 𝒞︀′. Montrons qu’il existe un unique morphisme de 𝐾-algèbre 𝜑:𝐴𝑃→𝐴 tel que 𝜑(𝜋(𝑋))=𝑎. Comme (𝐾[𝑋],𝑋) est initial dans 𝒞︀, on obtient un unique morphisme de 𝐾-algèbres ev𝑎:𝐾[𝑋]→𝐴 tel que 𝑒𝑣𝑎(𝑋)=𝑎. Pour montrer que ce morphisme descend (de façon unique) au quotient 𝐾[𝑋]/(𝑃)=𝐴𝑃, il suffit de montrer que (𝑃)⊆ker𝑒𝑣𝑎. La propriété universelle de l’idéal engendrée assure qu’il suffit de montrer que 𝑃∈ker𝑒𝑣𝑎, ce qui est précisément l’hypothèse que 𝑎 est racine de 𝑃. On a bien obtenu une solution 𝜑.

    Montrons l’unicité. Soit 𝜑′:𝐴𝑃→𝐴 un autre morphisme solution. Comme 𝜑′∘𝜋 est un morphisme de 𝐾-algèbre qui envoie 𝑋 sur 𝑎, on obtient 𝜑′∘𝜋=ev𝑎 car cette propriété caractérise ev𝑎. L’unicité dans la descente au quotient de ev𝑎 garantie ensuite que 𝜑′=𝜑.

  4. Dans le cas 𝐾=ℝ et 𝑃=𝑋2+1, en déduire qu’il existe un unique isomorphisme de ℝ-algèbres entre ℂ et 𝐴𝑃 qui envoie 𝑖 sur 𝜋(𝑋) (en supposant qu’on ait construit ℂ de façon élémentaire, comme ensemble de paires de nombres réels muni d’opérations étranges).

    Par unicité modulo unique isomorphisme des objets initiaux, il suffit de montrer que (ℂ,𝑖) est un objet initial dans 𝒞︀′ (pour 𝐾=ℝ et 𝑃=𝑋2+1). Soit 𝐴 une ℝ-algèbre et 𝑥 une racine de 𝑋2+1 dans 𝐴. Montrons qu’il existe un unique morphisme de ℝ-algèbre de ℂ dans 𝐴 qui envoie 𝑖 sur 𝑥.

    On sait que (1,𝑖) est une ℝ-base de ℂ donc il existe une unique application ℝ-linéaire de ℂ dans 𝐴 qui envoie 1 sur 1 et 𝑖 sur 𝑥. Montrons que cette application est un morphisme de ℝ-algèbre. Comme elle est déjà ℝ-linéaire, et envoie 1 sur 1 par construction, il suffit de vérifier qu’elle préserve les produits. Soit 𝑧 et 𝑧′ dans ℂ. On écrit 𝑧=𝑎+𝑖𝑏 et 𝑧′=𝑎′+𝑖𝑏′ pour des réels 𝑎, 𝑏, 𝑎′ et 𝑏′. On a 𝜑(𝑧𝑧′)=𝜑(𝑎𝑎′−𝑏𝑏′+𝑖(𝑎𝑏′+𝑎′𝑏)) en utilisant l’étrange définition de la multiplication sur ℂ. En utilisant ensuite que 𝜑 est ℝ-linéaire et envoie 1 sur 1 et 𝑖 sur 𝑥, on obtient 𝜑(𝑧𝑧′)=𝑎𝑎′−𝑏𝑏′+𝑥(𝑎𝑏′+𝑎′𝑏). On calcule de même 𝜑(𝑧)𝜑(𝑧′)=(𝑎+𝑥𝑏)(𝑎′+𝑥𝑏′) qu’on développe en 𝜑(𝑧𝑧′)=𝑎𝑎′+𝑥2𝑏𝑏′+𝑥(𝑎𝑏′+𝑎′𝑏)) (ici, on a utilisé que l’image de ℝ dans 𝐴 commute avec tous les éléments, par définition d’une ℝ-algèbre). Enfin on conclut en utilisant que 𝑥 est racine de 𝑋2+1 donc 𝑥2=−1.

    L’unicité est claire, car un morphisme de ℝ-algèbre est en particulier une application linéaire qui envoie 1 sur 1, et on impose l’envoi de 𝑖 sur 𝑥 donc la construction ci-dessus est la seule possible.

3.4. Produits et coproduits

Dans cette section, on se concentre sur deux cas particuliers de propriété universelle qui joueront un rôle crucial dans la suite (particulièrement le première).

Définition 3.4.1

Soit 𝒞 une catégorie et 𝑋 une famille d’objets de 𝒞 indexée par un ensemble 𝐼.

  • Un produit des 𝑋𝑖 est un objet 𝑃 de 𝒞 muni de morphismes 𝑝𝑖:𝑃→𝑋𝑖 pour tout 𝑖 dans 𝐼, appelés projections et vérifiant la propriété universelle suivante : pour tout objet 𝑍 et toute famille de morphismes 𝜑𝑖:𝑍→𝑋𝑖, il existe un unique morphisme Φ:𝑍→𝑃 tel que, pour tout 𝑖, 𝜑𝑖=𝑝𝑖∘Φ.

    Par exemple, si 𝐼={1,2} on obtient le diagramme suivant :

  • Un coproduit des 𝑋𝑖 est un objet 𝐶 de 𝒞 muni de morphismes 𝑗𝑖:𝑋𝑖→𝐶 pour tout 𝑖 dans 𝐼, appelés inclusions et vérifiant la propriété universelle suivante : pour tout objet 𝑌 et toute famille de morphismes 𝜓𝑖:𝑋𝑖→𝑌, il existe un unique morphisme Ψ:𝐶→𝑌 tel que, pour tout 𝑖, 𝜓𝑖=Ψ∘𝑗𝑖.

    Par exemple, si 𝐼={1,2} on obtient le diagramme suivant :

On notera que (𝑃,𝑝) est un produit des 𝑋𝑖 dans 𝒞 si et seulement si c’est un coproduit dans 𝒞op.

Comme le vocabulaire de propriété universelle l’indique, les produits et coproduits sont des cas particuliers d’objets finaux et initiaux. Par exemple, un produit des 𝑋𝑖 est un objet final dans la catégorie dont les objets sont les paires (𝑍,𝜑) où 𝑍 est un objet de 𝒞 et 𝜑 est une collection de morphismes 𝜑𝑖:𝑍→𝑋𝑖. Les morphismes entre (𝑍,𝜑) et (𝑍′,𝜑′) sont les morphismes 𝜃 entre 𝑍 et 𝑍′ dans 𝒞 qui vérifient ∀𝑖,𝜑𝑖′∘𝜃=𝜑𝑖.

On peut donc appliquer le théorème 3.3.3 pour voir que les produits (resp. coproduits) sont unique modulo unique isomorphisme compatible aux projections (resp. inclusions).

Exemple 3.4.2
  • Dans Ens, le produit cartésien des 𝑋𝑖 muni de ses projections sur les facteurs est bien un produit. En effet, pour tout 𝑍 et toute famille d’applications 𝜑𝑖:𝑍→𝑋𝑖, l’unique Φ qui convient est 𝑧↦(𝑖↦𝜑𝑖(𝑧)). De plus la réunion (disjointe) des 𝑋𝑖 munie des inclusions est un coproduit. En effet, pour tout 𝑌 et 𝜓 comme dans la définition, on peut associer Ψ:⨆𝑋𝑖→𝑌 qui envoie chaque 𝑥𝑖 sur 𝜓𝑖(𝑥𝑖). Dans cet exemple, on voit déjà que les produits et coproduits peuvent être très différents.

  • Dans les catégories des groupes et des anneaux, les produits sont simplement les produits cartésiens équipés des structures de groupe ou anneau qu’on imagine. Les coproduits sont nettement plus compliqués à construire. Il y a peu d’espoir de mettre une structure de groupe sur une réunion disjointe de groupes par exemple. Cependant, ces deux catégories admettent bien des coproduits pour toute famille d’objets. Dans le cas des groupes, il s’agit des produits libres de groupes. Dans le cas des anneaux commutatifs, il s’agit des produits tensoriels.

  • La catégorie des corps n’admet ni produits ni coproduits.

  • La catégorie des modules sur un anneau commutatif fixé fournit un exemple intéressant de différence subtile entre produits et coproduits qui sera discuté dans l’exercice 3.39 (la subtilité est déjà présente pour les espaces vectoriels).

Exercice 3.38

Soit 𝑋 un ensemble ordonné et 𝑥:𝐼→𝑋 une famille d’éléments de 𝑋. Montrer qu’un produit des 𝑥𝑖 est exactement un inf des 𝑥𝑖. Montrer de même qu’un coproduit est un sup.

Un élément 𝑦 est un produit des 𝑥𝑖 s’il y a des projections de 𝑦 vers les 𝑥𝑖, donc si 𝑦≤𝑥𝑖 pour tout 𝑖 et si tout objet ayant des morphismes vers les 𝑥𝑖, c’est-à-dire tout minorant des 𝑥𝑖, a un morphisme vers 𝑦, c’est-à-dire est inférieur à 𝑦. Le cas des coproduits en découle en passant à la relation d’ordre opposée, ce qui correspond à passer à la catégorie opposée et transforme donc produit en coproduit.
Remarque 3.4.3

On peut reformuler la définition de produit en termes de bijections d’ensembles de morphismes. Étant donnée une famille 𝑋 d’objets d’une catégorie, un objet 𝑃 muni de projections 𝑝𝑖:𝑃→𝑋𝑖 est un produit si, pour chaque objet 𝑍, l’application

est une bijection de Hom(𝑍,𝑃) vers ∏𝑖Hom(𝑍,𝑋𝑖), où ce dernier produit est un produit d’ensembles. On aimerait dire que l’existence d’une telle famille de bijections Θ𝑍 caractérise les produits, sans spécifier ces bijections ni les 𝑝𝑖. Mais cela ne peut fonctionner que si les Θ𝑍 varient naturellement avec 𝑍. Pour l’instant, nous n’avons pas les moyens de préciser cette idée, cela viendra dans un chapitre ultérieur (voir l’exercice 5.60).
Exercice 3.39

On fixe un corps 𝐾. Et une famille (𝐸𝑖)𝑖∈𝐼 de 𝐾-espaces vectoriels.

  1. Montrer que l’ensemble produit des 𝐸𝑖 muni de la structure de 𝐾-espace vectoriel usuelle et des projections sur les 𝐸𝑖 est un produit des 𝐸𝑖 dans la catégorie des 𝐾-espaces vectoriels.

    Soit 𝜑 une famille d’application linéaires d’un 𝐾-ev 𝐹 dans les 𝐸𝑖. On sait que le produit cartésien d’ensembles est un produit dans la catégorie des ensembles. On obtient ainsi une fonction 𝜑̄ de 𝐹 dans le produit. Or cette application est linéaire pour la structure d’espace vectoriel produit. Donc, on a bien une unique application linéaire 𝜑̄ telle que 𝑝𝑖∘𝜑̄=𝜑𝑖 pour tout 𝑖.

  2. On considère le sous-espace ⨁𝑖𝐸𝑖 de ∏𝑖𝐸𝑖 formé des vecteurs n’ayant qu’un nombre fini de projections sur les 𝐸𝑖 non nulles (on note que ce n’est différent du produit que lorsque 𝐼 est infini). On munit ce sous-espace des inclusions 𝑗𝑘:𝐸𝑘→∏𝑖𝐸𝑖 définies par

    Montrer qu’il s’agit d’un coproduit des 𝐸𝑖 dans la catégorie 𝐾-ev.

    Soit 𝐹 un 𝐾-ev et soit 𝜑 une famille d’applications linéaires des 𝐸𝑖 dans 𝐹. On veut montrer qu’il existe une unique application linéaire 𝜑̂ de la somme des 𝐸𝑖 dans 𝐹 telle que, pour tout 𝑖, 𝜑̂∘𝑗𝑖=𝜑𝑖.

    Montrons d’abord l’unicité. Supposons qu’une telle application 𝜑̂ existe. Soit 𝑣 un vecteur de la somme. Par définition de la somme, on obtient un ensemble fini 𝐽⊆𝐼 et des vecteurs 𝑣𝑘∈𝐸𝑘 pour 𝑘∈𝐽 tels que 𝑣=∑𝑘∈𝐽𝑗𝑘(𝑣𝑘). On calcule alors 𝜑̂(𝑣)=∑𝑘∈𝐽𝜑̂(𝑗𝑘(𝑣𝑘))=∑𝑘∈𝐽𝜑𝑘(𝑣𝑘). Ainsi 𝜑̂(𝑣) est entièrement déterminé par 𝜑. On montre également facilement que le calcul ci-dessus permet de définir un 𝜑̂ qui convient. En effet, on veut définir sa valeur sur chaque vecteur par la formule ci-dessus puis les vérifications de linéarité font intervenir au plus deux vecteurs à la fois donc un ensemble fini d’indices dans 𝐼.

Exercice 3.40

Soit 𝒞 une catégorie, 𝜑1:𝑋→𝑌1 et 𝜑2:𝑋→𝑌2 des morphismes dans 𝒞. Une somme amalgamée (appelée aussi coproduit cofibré, ou pushout) de 𝑌1 et 𝑌2 le long de 𝜑1 et 𝜑2 est la donnée d’un objet 𝑍 équipé de morphismes 𝑗1:𝑌1→𝑍 et 𝑗2:𝑌2→𝑍 tels que

commute et qui est universel : pour tout autre tel (𝑍′,𝑗1′,𝑗2′), il existe un unique morphisme 𝜓:𝑍→𝑍′ tel que

commute. On dira que 𝑍 est une somme amalgamée de 𝑌1 et 𝑌2 le long de 𝑋 quand les applications 𝜑1 et 𝜑2 sont claires d’après le contexte.

  1. Montrer qu’une somme amalgamée est unique modulo unique isomorphisme commutant avec les applications 𝑗𝑖.

    Il suffit de trouver une catégorie dans laquelle (𝑍,𝑗1,𝑗2) est initial et les morphismes sont les diagrammes comme celui où apparaît 𝜓. On voit que la définition est exactement de cette forme.
  2. Montrer que si 𝑋 est initial dans 𝒞 alors cette notion est exactement celle de coproduit de 𝑌1 et 𝑌2.

    Dans ce cas les relations de commutations faisant intervenir les 𝜑𝑖 sont automatiques. Par exemple, 𝑗1∘𝜑1=𝑗2∘𝜑2 est automatique, car il n’y a qu’un morphisme entre 𝑋 et 𝑍. Ainsi 𝑋, 𝜑1 et 𝜑2 ne jouent aucun rôle et on peut les effacer et retrouver la définition de coproduit.
  3. Dans le cas où 𝒞=Ens, montrer qu’on peut choisir comme 𝑍 le quotient de 𝑌1⊔𝑌2 par la relation d’équivalence qui lie 𝜑1(𝑥) et 𝜑2(𝑥) pour tout 𝑥∈𝑋, avec les 𝑗𝑖 obtenues en composant les inclusions 𝜄𝑖:𝑌𝑖↪︎𝑌1⊔𝑌2 avec la projection 𝜋 sur le quotient. On notera cet ensemble 𝑌1⊔𝑋𝑌2 quand les 𝜑𝑖 sont clairs.

    Montrons que le diagramme commute. Soit 𝑥∈𝑋. On veut 𝑗1(𝜑1(𝑥))=𝑗2(𝜑2(𝑥)), c’est-à-dire 𝜋(𝜄1(𝜑1(𝑥)))=𝜋(𝜄2(𝜑2(𝑥))). Il suffit de vérifier que 𝜄1(𝜑1(𝑥)))∼𝜄2(𝜑2(𝑥)), et la relation d’équivalence utilisée est là pour cela.

    Montrons maintenant l’universalité. Soit (𝑍′,𝑗1′,𝑗2′) qui convient aussi. Comme 𝑗1′(𝜑1(𝑥))=𝑗2′(𝜑2(𝑥)), l’application 𝑗1′⊔𝑗2′ est compatible avec ∼ donc descend à 𝑍 pour donner 𝜓.

  4. Dans le cas où 𝒞=Mod𝑅, montrer qu’on peut choisir comme 𝑍 le quotient de 𝑌1⊕𝑌2 par le sous-module image de (𝜑1,−𝜑2), avec les 𝑗𝑖 obtenues en composant les inclusions 𝜄𝑖:𝑌𝑖↪︎𝑌1⊕𝑌2 avec la projection 𝜋 sur le quotient. On notera cet ensemble 𝑌1⊕𝑋𝑌2 quand les 𝜑𝑖 sont clairs.

    Pour tout (𝑍,𝑗1,𝑗2), la condition 𝑗1∘𝜑1=𝑗2∘𝜑2 est équivalente à (𝑗1+𝑗2)∘(𝜑1,−𝜑2)=0, ou encore (𝑗1+𝑗2)|im(𝜑1,−𝜑2)=0 (où 𝑗1+𝑗2:𝑌1⊕𝑌2→𝑍 est donnée par la propriété universelle du coproduit). Donc la propriété universelle des quotients de modules assure le résultat.

  1. 3On rappelle qu’un élément 𝑥0 d’un ensemble ordonné 𝑋 est un minimum de 𝑋 si ∀𝑥∈𝑋,𝑥0≤𝑥.