5. Foncteurs et adjonctions

5.1. Prologue

Dans le chapitre 3, nous avons vu que de très nombreuses variantes de la notion de composition sont rassemblées dans la notion de catégorie. Les entités pouvant être composées sont appelées morphismes d’une catégorie et incluent en particulier les fonctions, les éléments d’un groupe, les inégalités et aussi certains diagrammes commutatifs.

L’objectif de ce chapitre est d’étudier les opérations qui respectent la composition. Ces opérations sont appelées foncteurs. Par exemple, les foncteurs entre groupes (vus comme des catégories) sont les morphismes de groupes, car ce sont les fonctions préservant la loi de composition interne. Dans cet exemple, la catégorie source et la catégorie but n’ont qu’un seul objet. En général les foncteurs n’agissent pas seulement sur les morphismes d’une catégorie, chaque morphisme a une source et un but qui sont des objets de la catégorie et doivent également être transportés par le foncteur. Par exemple, les foncteurs entre ensembles ordonnés (vus comme des catégories) sont les fonctions croissantes, car ils doivent envoyer les objets de la source sur les objets du but et les inégalités de la source sur les inégalités du but. Ainsi la notion de foncteur permet plus précisément de discuter globalement les opérations qui agissent à la fois sur les objets et les morphismes d’une catégorie en préservant la composition et les identités. Par exemple, le foncteur « parties » envoie tout ensemble 𝑋 sur l’ensemble ordonné 𝒫(𝑋) des parties de 𝑋 et l’image d’une fonction 𝑓:𝑋𝑌 est 𝑓:𝒫(𝑋)𝒫(𝑌). La condition de préservation de la composition est l’égalité (𝑔𝑓)=𝑔𝑓 et la préservation des identités est (Id𝑋)=Id𝒫(𝑋).

L’étape suivante consiste à étudier les relations entre foncteurs. Le premier étage de cette étude est la notion de transformation naturelle. Comme son nom l’indique, son premier rôle est de donner un sens précis à des phrases comme « tout espace vectoriel 𝑉 peut être envoyé naturellement dans son bidual 𝑉 » ou « la définition du déterminant dépend naturellement du corps de base », ou au contraire « tout groupe abélien 𝐴 de type fini est isomorphe à Tor(𝐴)𝐴/Tor(𝐴) mais cet isomorphisme n’est pas naturel ». Les transformations naturelles permettent également de préciser en quel sens les applications équivariantes sont les applications naturelles à considérer entre ensembles munis d’une action d’un même groupe.

Enfin l’objectif majeur de ce chapitre est d’approfondir la notion de propriété universelle. Le chapitre 3 fournit un cadre satisfaisant pour parler de la propriété universelle d’un objet mathématique isolé, en le voyant comme objet initial (ou final) dans une catégorie. Mais ce cadre ne permet pas de discuter la façon dont ces objets universels dépendent des ingrédients fournis. Par exemple la propriété universelle des filtres commence par se concentrer sur un ensemble 𝑋 et sa fonction 𝑃:𝒫(𝑋)(𝑋). Mais le fait de voir ((𝑋),𝑃) comme objet initial dans une catégorie ne dit rien de la façon dont cette paire dépend de 𝑋. Ce qui manque ici, outre la notion de foncteur déjà évoquée, est une notion d’adjonction qui généralise celle du chapitre 1 à toutes les catégories et leurs foncteurs. Cette notion donnera en particulier un cadre à la procédure utilisée pour passer d’une famille de propriétés universelles à une opération compatible avec la composition.

En effet, nous avons vu dans le chapitre 2 comment la propriété universelle des filtres permet d’étendre les fonctions entre ensembles de parties en fonctions entre ensembles de filtres en respectant la composition. Voyons deux autres exemples très similaires. En topologie des espaces métriques, l’opération de complétion construit, pour tout espace métrique 𝑋, un espace métrique complet 𝑋̂ et une fonction uniformément continue (et injective) 𝜄𝑋:𝑋𝑋̂ qui vérifie la propriété universelle suivante : pour toute fonction uniformément continue 𝜑 de 𝑋 vers un espace métrique complet 𝑌, il existe une unique fonction 𝜑_:𝑋̂𝑌 qui étend 𝜑, au sens où 𝜑=𝜑_𝜄𝑋 (par exemple est une complétion de ). On peut commencer par reformuler cette affirmation en terme d’ensembles de morphismes : en notant 𝑈 l’inclusion de la sous-catégorie des espaces métriques complets dans celle des espaces métriques, on a une bijection entre Hom(𝑋,𝑈𝑌) et Hom(𝑋̂,𝑌) qui envoie 𝜑 sur 𝜑_ et dont la réciproque est 𝜓𝜓𝜄𝑋. Par analogie avec le cas des ensembles ordonnés, on note cela ·̂𝑈. Ensuite, on peut expliquer comment cette propriété universelle se comporte vis-à-vis des morphismes comme dans la proposition suivante.

Proposition 5.1.1

Pour toute fonction uniformément continue 𝑓:𝑋𝑌 entre deux espaces métriques, il existe une unique fonction uniformément continue 𝑓̂:𝑋̂𝑌̂ telle que

commute.

De plus cette opération est compatible avec les identités et la composition : Id𝑋̂=Id𝑋̂ et 𝑔𝑓̂=𝑔̂𝑓̂.

Démonstration : Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction uniformément continue. La propriété universelle de (𝑋̂,𝜄𝑋), appliquée à la fonction 𝜄𝑌𝑓 qui est uniformément continue et à valeurs dans un espace complet, assure l’existence et l’unicité de 𝑓̂.

Montrons maintenant la compatibilité avec l’identité. Le diagramme

est commutatif et Id𝑋̂ est uniformément continue, donc l’unicité dans la définition de Id𝑋̂ assure que Id𝑋̂=Id𝑋̂.

Soit 𝑓:𝑋𝑌 et 𝑔:𝑌𝑍 des fonctions uniformément continues. On veut calculer 𝑔𝑓̂. On contemple le diagramme suivant.

Par définition, les deux carrés commutent. Donc le grand rectangle commute : (𝑔̂𝑓̂)𝜄𝑋=𝜄𝑍(𝑔𝑓). Or 𝑔𝑓̂ est la seule fonction uniformément continue de 𝑋̂ dans 𝑍̂ qui vérifie cette condition. Ainsi 𝑔𝑓̂=𝑔̂𝑓̂.

Il y a deux observations cruciales à faire à propos de la démonstration précédente. Tout d’abord, il s’agit exactement de la même démonstration que celle du corollaire 2.4.12 (en retirant l’énoncé de croissance qui n’a pas d’analogue ici). La seconde observation explique pourquoi la première est possible : cette démonstration n’a absolument rien à voir avec les espaces métriques et les fonctions uniformément continues, tout comme la démonstration du corollaire 2.4.12 n’avait rien à voir avec les filtres.

Ces deux exemples font intervenir une famille de fonctions injectives 𝜄𝑋:𝑋𝑋̂ et 𝑃:𝒫(𝑋)(𝑋), mais cette injectivité ne joue aucun rôle dans la démonstration. Pour s’en convaincre, voyons un troisième exemple en provenance de la théorie des groupes. Soit 𝐺 un groupe, 𝐻 un sous-groupe distingué de 𝐺 et 𝜋:𝐺𝐺/𝐻 la projection, qui n’est jamais injective si 𝐻 n’est pas trivial. La propriété universelle des quotients de groupes rappelée dans le chapitre 3 assure que, pour tout groupe 𝐺 et tout morphisme 𝜑:𝐺𝐺 tel que 𝐻ker𝜑, il existe un unique 𝜑_:𝐺/𝐻𝐺 tel que 𝜑_𝜋=𝜑.

Proposition 5.1.2
Soit (𝐺1,𝐻1) et (𝐺2,𝐻2) des groupes munis de sous-groupes distingués. Pour tout morphisme 𝜑:𝐺1𝐺2 tel que 𝜑𝐻1𝐻2, il existe un unique 𝜑̂:𝐺1/𝐻1𝐺2/𝐻2 qui fait commuter
De plus, pour toute paire (𝐺,𝐻), Id𝐺̂=Id𝐺/𝐻 et pour tous (𝐺1,𝐻1), (𝐺2,𝐻2) et (𝐺3,𝐻3) et tous morphismes 𝑓:𝐺1𝐺2 et 𝑔:𝐺2𝐺3 tels que 𝑓𝐻1𝐻2 et 𝑔𝐻2𝐻3 (et donc (𝑔𝑓)𝐻1𝐻3) on a 𝑔𝑓̂=𝑔̂𝑓̂.

Démonstration : Pour l’existence et l’unicité de 𝑓̂, on applique la propriété universelle de 𝐺1/𝐻1 à 𝜋2𝑓 qui est bien un morphisme de groupes dont le noyau contient 𝐻1 puisque 𝐻2=ker𝜋2.

Montrons maintenant la compatibilité avec l’identité. Le diagramme

est commutatif et Id𝐺/𝐻 est un morphisme de groupes, donc l’unicité dans la définition de Id𝐺̂ assure que Id𝐺̂=Id𝐺/𝐻.

Enfin montrons la compatibilité avec la composition. On contemple le diagramme suivant.

Par définition, les deux carrés commutent. Donc le grand rectangle commute : (𝑔̂𝑓̂)𝜋1=𝜋3(𝑔𝑓). Or 𝑔𝑓̂ est le seul morphisme de groupe qui vérifie cette condition. Ainsi 𝑔𝑓̂=𝑔̂𝑓̂.

Ainsi, en plus d’un cadre permettant de parler de familles de propriétés universelles, il nous faut un théorème unique pour rassembler toutes ces démonstrations mécaniques qui n’utilisent rien de spécifique à la théorie topologique ou algébrique ambiante. Ce sera le théorème 5.4.8.

5.2. Foncteurs

La première définition cruciale de ce chapitre est celle d’opération compatible avec la composition.

Définition 5.2.1

Soit 𝒞 et 𝒟 des catégories. Un foncteur 𝐹:𝒞𝒟 est la donnée de

  • pour tout objet 𝑋 de 𝒞 un objet 𝐹𝑋 de 𝒟 ;
  • pour tout morphisme 𝑓:𝑋𝑌 dans 𝒞, un morphisme 𝐹𝑓:𝐹𝑋𝐹𝑌 qui dépend de 𝑓 de façon fonctorielle : pour tout 𝑋, 𝐹1𝑋=1𝐹𝑋 et pour tous morphismes 𝑔 et 𝑓 composables, 𝐹(𝑔𝑓)=𝐹𝑔𝐹𝑓.

Remarque : on peut bien sûr écrire 𝐹(𝑋) et 𝐹(𝑓) plutôt que 𝐹𝑋 et 𝐹𝑓, mais dans la suite cela engendrerait beaucoup de parenthèses difficiles à lire.

La condition de compatibilité avec la composition assure en particulier qu’un foncteur envoie tout diagramme commutatif sur un diagramme commutatif. On commence par deux familles d’exemples triviaux (mais qui joueront un rôle malgré tout).

Voyons maintenant des exemples plus intéressants. Une première famille d’exemples consiste à utiliser les diverses opérations d’image directe et réciproque rencontrées jusqu’ici.

Voyons maintenant des exemples provenant de l’algèbre.

Exercice 5.54

Soit 𝑛 un entier strictement positif. Montrer qu’on peut définir un foncteur GL𝑛 des anneaux commutatifs vers les groupes en envoyant tout anneau 𝐴 sur le groupe GL𝑛(𝐴) et tout morphisme 𝑓:𝐴𝐵 vers la fonction GL𝑛(𝑓) qui applique 𝑓 à tous les coefficients d’une matrice.

Il y a deux choses à vérifier : l’action annoncée sur les morphismes envoie bien les morphismes d’anneaux sur des morphismes de groupes et elle est compatible avec la composition (la compatibilité avec les identités est claire).

Soit 𝑓:𝐴𝐵 un morphisme d’anneaux. Montrons que GL𝑛(𝑓) est un morphisme de groupes. Soit 𝑀 et 𝑁 dans GL𝑛(𝐴). Pour tous 𝑖 et 𝑗 entre 1 et 𝑛, on a

Montrons maintenant la compatibilité avec la composition. Soit 𝑓:𝐴𝐵 et 𝑔:𝐵𝐶 des morphismes d’anneaux. Soit 𝑀GL𝑛(𝐴). On a, pour tous 𝑖 et 𝑗, [GL𝑛(𝑔𝑓)(𝑀)]𝑖,𝑗=(𝑔𝑓)(𝑀𝑖,𝑗)=𝑔(𝑓(𝑀𝑖,𝑗))=𝑔([GL𝑛(𝑓)(𝑀)]𝑖,𝑗=[GL𝑛(𝑔)(GL𝑛(𝑓)(𝑀))]𝑖,𝑗.

Voyons maintenant des exemples provenant de la topologie.

Tous les exemples précédents concernent des catégories concrètes. Au passage, voici la définition plus satisfaisante de la notion de catégorie concrète promise dans le chapitre 3.

Définition 5.2.2
Une catégorie concrète est une catégorie 𝒞 équipée d’un foncteur 𝑈 vers Ens qui est fidèle, c’est-à-dire que pour tous objets 𝑋 et 𝑌 dans 𝒞, l’application 𝑓𝑈𝑓 de Hom(𝑋,𝑌) vers Hom(𝑈𝑋,𝑈𝑌) est injective.

Par exemple, la catégorie Grp des groupes est concrète, le foncteur d’oubli vérifie bien la condition d’injectivité : deux morphismes de groupes qui sont égaux en tant que fonctions sont bien égaux en tant que morphismes de groupes. Dans cette définition, le foncteur 𝑈 fait partie de la donnée, on ne se contente pas d’en supposer l’existence. Quand on écrit « la catégorie Grp est concrète », il s’agit d’un raccourci pour « la paire (Grp,𝑈), où 𝑈:GrpEns est le foncteur d’oubli, est une catégorie concrète ».

Une définition allant de pair avec celle de foncteur fidèle est celle de foncteur plein

Définition 5.2.3
Un foncteur 𝐹:𝒞𝒟 est plein si, pour tous objets 𝑋 et 𝑌 dans 𝒞, l’application 𝑓𝐹𝑓 de Hom(𝑋,𝑌) dans Hom(𝐹𝑋,𝐹𝑌) est surjective. On dit qu’une sous-catégorie est pleine si le foncteur d’inclusion (qui est automatiquement fidèle) est plein.

Par exemple la catégorie des corps (commutatifs) est une sous-catégorie pleine de la catégorie des anneaux commutatifs : tout morphisme d’anneaux entre deux corps est un morphisme de corps. Par contre, le foncteur d’oubli de Top vers Ens n’est pas plein : il existe des fonctions discontinues entre certains espaces topologiques.

Voyons maintenant des exemples de foncteurs pour laquelle au moins une des deux catégories n’est pas concrète.

Le lemme suivant est très simple à démontrer, mais suffit à lui seul à expliquer une bonne partie de la puissance de la notion de foncteur en topologie algébrique par exemple.

Lemme 5.2.4
Soit 𝐹:𝒞𝒟 un foncteur. Pour tout isomorphisme 𝑓 dans 𝒞, 𝐹𝑓 est un isomorphisme.
Démonstration : Soit 𝑓:𝑋𝑋 un isomorphisme dans 𝒞 et 𝑔:𝑋𝑋 son inverse. Le morphisme 𝐹𝑔 est inverse de 𝐹𝑓, car 𝐹𝑔𝐹𝑓=𝐹(𝑔𝑓)=𝐹1𝑋=1𝐹𝑋 et 𝐹𝑓𝐹𝑔=𝐹(𝑓𝑔)=𝐹1𝑋=1𝐹𝑋.

Parfois une opération n’a pas l’air fonctorielle. Par exemple, l’opération de dérivée des fonctions peut sembler ne pas être fonctorielle, car 𝐷(𝑔𝑓)𝐷𝑔𝐷𝑓. Mais cela peut simplement signifier que nous n’avons pas identifié la notion de composition pertinente. La solution expliquée ci-dessous pour la dérivation peut sembler ad hoc mais cette impression provient du manque d’un cadre géométrique adapté qui sera fourni par la géométrie différentielle.

Notons 𝒪 la catégorie dont les objets sont les ouverts dans un -espace vectoriel normé et dont les morphismes sont les fonctions lisses. Notons 𝒱 la catégorie dont les objets sont les produits 𝑈×𝐸𝑈 est un ouvert d’un -espace vectoriel normé et 𝐸 est un -espace vectoriel normé. Les morphismes de 𝑈×𝐸 dans 𝑉×𝐹 sont les fonctions lisses (𝑎,𝐴) de 𝑈 dans 𝑉×𝐿(𝐸,𝐹) avec l’opération de composition

On peut définir un foncteur 𝑇:𝒪𝒱 qui envoie tout ouvert 𝑈 d’un espace 𝐸 sur le produit 𝑈×𝐸 et toute fonction 𝑓 sur 𝑥(𝑓(𝑥),𝐷𝑓(𝑥)). La seule chose qui demande vérification est la compatibilité de 𝑇 avec la composition. Par définition de 𝑇 et de la composition dans 𝒱, on a 𝑇(𝑔𝑓)=(𝑥(𝑔(𝑓(𝑥)),𝐷(𝑔𝑓)(𝑥))) et 𝑇𝑔𝑇𝑓=(𝑥(𝑔(𝑓(𝑥)),𝐷𝑔(𝑓(𝑥))𝐷𝑓(𝑥))). Ainsi la fonctorialité de 𝑇 est exactement la règle de dérivation des fonctions composées.

5.3. Transformations naturelles

Nous passons maintenant à la notion de transformations entre foncteurs annoncée dans le prologue.

Définition 5.3.1

Étant donnés deux foncteurs 𝐹,𝐺:𝒞𝒟, une transformation naturelle 𝛼:𝐹𝐺 de 𝐹 vers 𝐺 associe à chaque objet 𝑋 de 𝒞 un morphisme 𝛼𝑋:𝐹𝑋𝐺𝑋 en vérifiant la condition dite de naturalité : pour tout morphisme 𝑓:𝑋𝑌 dans 𝒞, le diagramme

commute. Pour chaque objet 𝑋, le morphisme 𝛼𝑋 est appelé composante de 𝛼 en 𝑋.

Un dit que 𝛼 est un isomorphisme naturel si toutes ses composantes sont des isomorphismes.

Pour chaque foncteur 𝐹, un exemple trivial mais important d’isomorphisme naturel est la transformation identité 𝟙𝐹:𝐹𝐹 qui à tout 𝑋 associe (𝟙𝐹)𝑋1𝐹𝑋.

Exercice 5.55

Soit 𝒞 et 𝒟 des catégories, 𝐹, 𝐺 et 𝐻 des foncteurs de 𝒞 dans 𝒟. Soit 𝛼:𝐹𝐺 et 𝛽:𝐺𝐻. À chaque objet 𝑋 de 𝒞, on associe le morphisme 𝛽𝑋𝛼𝑋:𝐹𝑋𝐻𝑋. Montrer que ces morphismes forment une transformation naturelle de 𝐹 vers 𝐻.

Il s’agit de montrer la condition de naturalité par rapport aux morphismes dans 𝒞. Soit 𝑋 et 𝑌 des objets de 𝒞 et 𝑓:𝑋𝑌.

Le carré de gauche commute car 𝛼 est une transformation naturelle, celui de droite car 𝛽 est une transformation naturelle. Ainsi le grand rectangle commute comme désiré.

En premier lieu, la notion d’isomorphisme naturel permet d’exprimer l’idée que deux foncteurs contiennent la même information.

Voyons un exemple trivial, mais illustrant le vocabulaire transformation naturelle.

Exercice 5.56

On veut exprimer (et démontrer) le fait que les deux seules façons naturelles de produire, pour tout ensemble 𝑋, une partie de 𝑋 à partir de tout élément de 𝑋 sont l’application envoyant tout élément sur l’ensemble vide et l’application singleton 𝑥{𝑥}.

  1. Montrer que la famille de fonctions 𝑣𝑋:𝑋𝒫(𝑋) qui associe à tout ensemble 𝑋 la fonction 𝑣𝑋:𝑥 est une transformation naturelle de IdEns vers 𝒫 (ici, on n’utilise pas la relation d’inclusion, on voit 𝒫 comme un foncteur de Ens vers Ens).

    Chaque 𝑠𝑋 est bien un morphisme de IdEns(𝑋) vers 𝒫(𝑋), car les morphismes dans Ens sont simplement les fonctions. Vérifions la condition de naturalité. Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction. On veut la commutativité du diagramme
    Soit 𝑥𝑋. Les deux composées appliquées à 𝑥 donnent et 𝑓 qui sont bien égaux.
  2. Montrer que la famille de fonctions 𝑠𝑋:𝑋𝒫(𝑋) qui associe à tout ensemble 𝑋 la fonction 𝑠𝑋:𝑥{𝑥} est une transformation naturelle de IdEns vers 𝒫.

    Chaque 𝑠𝑋 est bien un morphisme de IdEns(𝑋) vers 𝒫(𝑋), car les morphismes dans Ens sont simplement les fonctions. Vérifions la condition de naturalité. Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction. On veut la commutativité du diagramme
    Soit 𝑥𝑋. Les deux composées appliquées à 𝑥 donnent {𝑓(𝑥)} et 𝑓{𝑥} qui sont bien égaux.
  3. Montrer qu’il s’agit des deux seules transformations naturelles entre ces foncteurs (on pourra appliquer la condition de naturalité aux fonctions d’inclusion de singletons dans des ensembles).

    Soit 𝛼:IdEns𝒫 une transformation naturelle. Montrons que 𝛼=𝑣 ou 𝛼=𝑠. Soit 𝑋 un ensemble et 𝑥𝑋. La naturalité de 𝛼𝑋 appliquée à l’inclusion 𝜄 de {𝑥} dans 𝑋 donne la commutativité de

    qu’on peut appliquer à 𝑥 pour obtenir 𝛼𝑋(𝑥)=𝜄(𝛼{𝑥}(𝑥)).

    On distingue deux cas. Si 𝑥,𝛼{𝑥}(𝑥)= (la quantification porte sur tous les éléments de tous les ensembles) alors la formule ci-dessus montre que 𝛼=𝑣. Supposons maintenant 𝑥,𝛼{𝑥}(𝑥) et fixons un tel 𝑥0. Comme 𝒫({𝑥0})={,{𝑥0}}, on a 𝛼{𝑥0}(𝑥0)={𝑥0}. On retourne maintenant au 𝑋 que nous avons fixé et son élément 𝑥. La naturalité de 𝛼 appliquée à l’unique fonction 𝑓 de {𝑥0} dans {𝑥} montre que 𝛼{𝑥}(𝑥)=𝑓{𝑥0}={𝑥}. Ainsi 𝛼=𝑠.

L’exercice suivant introduit un autre exemple issu de l’algèbre linéaire et promis dans le prologue.

Exercice 5.57

Soit 𝐾 un corps. On lit parfois que, en l’absence de structure supplémentaire sur un 𝐾-espace vectoriel 𝑉, il n’y a pas de moyen d’envoyer 𝑉 dans son dual, mais qu’on peut l’envoyer naturellement dans son bidual 𝑉. Le but de cet exercice est de montrer que cette discussion entre bien dans le cadre des transformations naturelles. On note Ev𝐾 la catégories des 𝐾-espaces vectoriels (les morphismes étant les fonctions 𝐾-linéaires).

  1. Montrer qu’on obtient bien un foncteur (·):Ev𝐾Ev𝐾op en envoyant tout 𝐾-ev 𝑉 sur 𝐿(𝑉,𝐾) et toute application 𝐾-linéaire 𝜑:𝑉𝑊 sur sa transposée 𝜑:𝑊𝑉 définie par 𝜆𝜆𝜑.

    Pour chaque 𝜑, la formule proposée définie bien une application linéaire de 𝑊 dans 𝑉. Il faut vérifier que 𝜑𝜑 est compatible avec les identités et avec la composition. Le seul point un peu délicat est que (𝜑𝜓)(𝜆)=𝜆(𝜑𝜓)=(𝜆𝜑)𝜓=(𝜓𝜑)(𝜆), c’est pour cela qu’on utilise Ev𝐾op comme catégorie but.
  2. On note (·):Ev𝐾Ev𝐾 le foncteur obtenu en composant (·) avec lui-même (en utilisant que, pour toute catégorie 𝒞, (𝒞op)op=𝒞). À chaque espace vectoriel 𝑉, on associe l’application linéaire ev𝑉:𝑉𝑉 qui envoie 𝑥 sur 𝜆𝜆(𝑥). Montrer que ces applications sont les composantes d’une transformation naturelle ev:IdEv𝐾(·).

    Montrons la naturalité. Soit 𝜑:𝑉𝑊 une application 𝐾-linéaire. Montrons que 𝜑ev𝑉=ev𝑊𝜑 dans 𝐿(𝑉,𝑊). Pour tester une égalité dans 𝐿(𝑉,𝑊) il suffit d’évaluer sur tout 𝑣𝑉 puis sur tout 𝜇𝑊. On calcule

Les exemples précédents exprimaient que certaines relations sont naturelles. L’exercice 5.59 à la fin de cet section discute un exemple de relation importante dont on peut démontrer qu’elle n’est pas naturelle.

Voyons maintenant des exemples de transformations naturelles qui ne sont pas entre catégories concrètes.

Exercice 5.58

Soit 𝑋 un espace topologique. On note Ouv(𝑋) l’ensemble des ouverts de 𝑋 muni de la relation d’inclusion. On voit Ouv(𝑋) comme catégorie, de la façon habituelle pour les ensembles ordonnés. Soit 𝒞 une catégorie. Par définition, un pré-faisceau sur 𝑋 à valeurs dans 𝒞 est un foncteur de Ouv(𝑋)op dans 𝒞. Un morphisme de pré-faisceaux entre 𝐹 et 𝐺 est, par définition, une transformation naturelle de 𝐹 vers 𝐺. Dans la suite de l’exercice, on supposera que 𝒞 est la catégorie des -espaces vectoriels et on écrira simplement pré-faisceau sans préciser 𝒞.

  1. Soit 𝐹 un pré-faisceau sur 𝑋. Par définition, 𝐹 associe à chaque ouvert 𝑈 de 𝑋 un -espace vectoriel 𝐹𝑈 et à chaque inclusion 𝑈𝑉 une application linéaire 𝐹𝑈,𝑉:𝐹𝑉𝐹𝑈. Écrire concrètement ce que signifie la fonctorialité de 𝐹 (c’est-à-dire sa compatibilité aux morphismes identité et aux compositions).

    Soit 𝑈 un ouvert de 𝑋. Comme 𝐹1𝑈=1𝐹𝑈, on a 𝐹𝑈,𝑈=Id. Soit 𝑈, 𝑉 et 𝑊 des ouverts avec 𝑈𝑉𝑊. La fonctorialité associée à la composition de ces inégalités est 𝐹𝑈,𝑊=𝐹𝑈,𝑉𝐹𝑉,𝑊.
  2. Soit 𝐹 et 𝐺 deux pré-faisceaux sur 𝑋. Soit 𝛼 un morphisme de 𝐹 vers 𝐺. Par définition, 𝛼 associe à chaque ouvert 𝑈 de 𝑋 une application linéaire de 𝐹𝑈 dans 𝐺𝑈. Écrire concrètement ce que signifie la naturalité de 𝛼 (c’est-à-dire sa compatibilité avec les morphismes dans Ouv(𝑋)).

    Soit 𝑈 et 𝑉 des ouverts de 𝑋 avec 𝑈𝑉. La compatibilité de 𝛼 avec ces inclusions est l’égalité 𝛼𝑈𝐹𝑈,𝑉=𝐺𝑈,𝑉𝛼𝑉.
  3. À chaque ouvert 𝑈 de 𝑋, on associe l’espace vectoriel 𝐶(𝑈) des fonctions continues de 𝑈 dans . À toute inclusion 𝑈𝑉, on associe la fonction de restriction à 𝑈. Montrer que 𝐶 est un pré-faisceau sur 𝑋.

    D’après la première question, il s’agit d’observer que la restriction d’une fonction continue sur 𝑈 à 𝑈 lui-même est la même fonction et que, pour tous ouverts 𝑈𝑉𝑊, restreindre une fonction de 𝑊 à 𝑉 puis à 𝑈 est la même chose que restreindre cette fonction à 𝑈 directement.

  4. Soit 𝑥 un point de 𝑋 et 𝐸 un -espace vectoriel. Le faisceau gratte-ciel en 𝑥 de fibre 𝐸 est le faisceau 𝐸𝑥 qui à 𝑈 associe 𝐸 si 𝑥 est dans 𝑈 et l’espace vectoriel trivial sinon. À toute inclusion 𝑈𝑉 il associe l’identité de 𝐸 si 𝑥 est dans 𝑈 et l’application linéaire nulle sinon. Montrer qu’il s’agit bien d’un pré-faisceau sur 𝑋. Montrer que l’évaluation en 𝑥 fournit un morphisme de 𝐶 vers 𝑥.

    Montrons que 𝐸𝑥 est un faisceau. Soit 𝑈 un ouvert. On doit montrer que (𝐸𝑥)𝑈,𝑈=Id𝐸𝑥(𝑈). C’est vrai par définition si 𝑥 est dans 𝑈. Sinon c’est également vrai car l’application linéaire nulle coïncide avec l’identité pour les espaces vectoriels nuls. Soit 𝑈𝑉𝑊 des ouverts. On veut montrer que 𝐹𝑈,𝑊=𝐹𝑈,𝑉𝐹𝑉,𝑊. Si 𝑥 est dans 𝑈 alors il est dans les trois ouverts et les trois applications linéaires intervenant sont l’identité de 𝐸, donc c’est bon. Sinon l’égalité à démontrer est une égalité entre deux applications linéaires arrivant dans un espace vectoriel nul. Donc ces applications sont nulles et donc égales.

    Montrons maintenant que l’évaluation en 𝑥 est un morphisme de 𝐶 dans 𝑥. Soit 𝑈𝑉 des ouverts. On doit montrer que 𝑒𝑣𝑈𝐶𝑈,𝑉=(𝑥)𝑈,𝑉𝑒𝑣𝑉. Si 𝑥 est dans 𝑈 alors il est également dans 𝑉 et (𝑥)𝑈,𝑉=Id, et l’égalité à montrer affirme que l’évaluation en 𝑥 d’une fonction continue sur 𝑉 coïncide avec celle de sa restriction à 𝑈, ce qui est vrai. Si 𝑥 n’est pas dans 𝑈, on obtient de nouveau une égalité entre applications linéaires dont l’espace d’arrivée est nul.

Exercice 5.59

Soit 𝐴 un groupe abélien. Le sous-groupe de torsion de 𝐴 est

La partie libre de 𝐴 est le groupe 𝐹𝐴𝐴/𝑇𝐴. Si 𝐴 est de type fini, on peut montrer que 𝐴 est isomorphe à 𝐹𝐴𝑇𝐴. Le but de cet exercice est de montrer qu’un tel isomorphisme ne saurait être naturel.

  1. Étendre 𝑇 en foncteur des groupes abéliens vers les groupes abéliens. Plus précisément, pour chaque morphisme de groupes abéliens 𝑓:𝐴𝐵, montrer qu’il existe un unique morphisme 𝑇𝑓:𝑇𝐴𝑇𝐵 qui fasse commuter

    où les applications verticales sont les inclusions.

    Il s’agit de montrer que tout morphisme de 𝐴 dans 𝐵 envoie 𝑇𝐴 dans 𝑇𝐵. Soit 𝑥 dans 𝑇𝐴. Par définition on obtient 𝑛 non nul tel que 𝑛𝑥=0. On a 𝑛𝑓(𝑥)=𝑓(𝑛𝑥)=0 donc 𝑓(𝑥) est bien dans 𝑇𝐵.
  2. Étendre 𝐹 en foncteur des groupes abéliens vers les groupes abéliens. Plus précisément, pour chaque morphisme de groupe abéliens 𝑓:𝐴𝐵, montrer qu’il existe un unique morphisme 𝐹𝑓:𝐹𝐴𝐹𝐵 qui fasse commuter

    où les applications verticales sont les projections sur les quotients. Montrer que les 𝜋𝐴 forment une transformation naturelle 𝜋:IdAb𝐹.

    Pour montrer que 𝑓 descend en morphisme de 𝐹𝐴 dans 𝐹𝐵, il suffit de montrer qu’il envoie 𝑇𝐴 dans 𝑇𝐵. C’est assuré par la question précédente.

    Montrons qu’on obtient bien une transformation naturelle. Soit 𝑓:𝐴𝐵 un morphisme de groupe. On doit vérifier la commutativité de :

    C’est exactement le fait que 𝐹𝑓 est obtenu en descendant 𝑓, même si le diagramme est dessiné de façon inhabituelle.

  3. On note 𝐹𝑇 le foncteur qui envoie 𝐴 sur 𝐹𝐴𝑇𝐴 et 𝑓:𝐴𝐵 vers 𝐹𝑓×𝑇𝑓. Pour chaque 𝐴, on note 𝜄𝐴 l’inclusion de 𝐹𝐴 dans 𝐹𝐴𝑇𝐴. Montrer que ce sont les composantes d’une transformation naturelle 𝜄:𝐹𝐹𝑇.

    Soit 𝐴 et 𝐵 des groupes abéliens et 𝑓 un morphisme de 𝐴 dans 𝐵. On doit montrer la commutativité de :
    qui est évidente.

On restreint 𝐹𝑇 en foncteur de la catégorie Ab𝑓 des groupes abéliens de type fini dans elle-même. Le cours d’algèbre assure que, pour tout 𝐴 abélien de type fini, 𝐴 est isomorphe à 𝐹𝐴𝑇𝐴. Le but est de montrer que ces isomorphismes ne sont pas naturels : il n’existe pas d’isomorphisme naturel de IdAb𝑓 vers 𝐹𝑇. Supposons qu’il existe un tel isomorphisme 𝛼. La notion de composition de transformations naturelles de l’exercice 5.55 permet de construire 𝛼1𝜄𝜋:IdAb𝑓IdAb𝑓.

  1. Soit 𝛽:IdAb𝑓IdAb𝑓. Montrer que, pour tout 𝐴, 𝛽𝐴=(𝑥𝛽(1)𝑥).

    Soit 𝐴 un groupe abélien et 𝑥 un de ses éléments. Soit 𝑓:𝐴 l’unique morphisme de groupe qui envoie 1 sur 𝑥 (l’existence et l’unicité de ce morphisme peut être exprimée en disant que est un groupe abélien libre engendré par 1). La naturalité de 𝛽 assure que le diagramme suivant commute.

    On obtient ainsi 𝑓(𝛽(1))=𝛽𝐴(𝑓(1)), c’est-à-dire 𝛽(1)𝑓(1)=𝛽𝐴(𝑥) ou encore 𝛽(1)𝑥=𝛽𝐴(𝑥), comme annoncé.

  2. On note 𝛽=𝛼1𝜄𝜋. Montrer que 𝛽(1){1,1}, puis montrer que 𝛽/2=0 et conclure.

    Comme 𝑇=0, 𝜋 et 𝜄 sont des isomorphismes. Comme 𝛼 est également un isomorphisme par hypothèse, on obtient que 𝛽 est un automorphisme de . Il doit donc envoyer le générateur 1 sur un générateur, c’est-à-dire 1 ou 1.

    Par ailleurs 𝑇(/2)=/2 donc 𝐹(/2)=0 et 𝜋 est le morphisme nul, donc 𝛽/2 aussi. Or la question précédente assure que 𝛽/2=(𝑥𝛽(1)𝑥) donc on a une contradiction et 𝛼 n’existe pas.

Isomorphismes naturels et propriétés universelles

La notion d’isomorphisme naturel permet une autre approche de la notion de propriété universelle d’un objet mathématique. Nous ne détaillerons pas cette approche, mais allons la voir en action sur deux exemples.

Soit 𝑋 un espace topologique et une relation d’équivalence sur 𝑋. On considère le foncteur 𝐹:TopEns défini par

Ces données définissent bien un foncteur, car 𝐹 préserve les identités et la composition (en utilisant l’associativité de la composition). Soit (𝑄,𝜋) un quotient de 𝑋 par 𝜋, c’est-à-dire un espace topologique 𝑄 muni d’une application continue 𝜋:𝑋𝑄 compatible avec et vérifiant que toute autre telle application se factorise par 𝜋, comme dans le corollaire 4.3.7.

À tout espace topologique 𝑌, on associe 𝛼𝑌:Hom(𝑄,𝑌)𝐹(𝑌) qui envoie toute fonction continue 𝜑:𝑄𝑌 sur 𝜑𝜋 qui est bien continue et compatible avec , car 𝜋 l’est.

Proposition 5.3.2
Les fonctions 𝛼𝑌 introduites ci-dessus forment les composantes d’un isomorphisme naturel de Hom(𝑄,) vers 𝐹. Réciproquement, pour tout espace topologique 𝑄 muni d’un isomorphisme naturel 𝛼:Hom(𝑄,)𝐹, il existe une unique fonction continue 𝜋:𝑋𝑄 telle que (𝑄,𝜋) soit un quotient de 𝑋 par pour lequel la construction ci-dessus redonne 𝛼.
Démonstration : Montrons que ces fonctions 𝛼𝑌 forment un isomorphisme naturel. La propriété universelle de (𝑄,𝜋) affirme exactement que chaque 𝛼𝑌 est une bijection. Il reste à vérifier la naturalité. Soit 𝜑:𝑌𝑍 une fonction continue. Le diagramme
commute par associativité de la composition : pour tout 𝜓:𝑄𝑌, 𝜑(𝜓𝜋)=(𝜑𝜓)𝜋. On remarque au passage que 𝛼 se souvient de 𝜋, car 𝜋=𝛼𝑄(1𝑄) (où 1𝑄 est la fonction Id𝑄). Réciproquement, supposons qu’on dispose d’un espace topologique 𝑄 et d’un isomorphisme naturel 𝛼 de Hom(𝑄,) vers 𝐹. Montrons qu’il existe une unique fonction continue 𝜋:𝑋𝑄 compatible avec et faisant de (𝑄,𝜋) un quotient de 𝑋 par et redonnant 𝛼 par la construction précédente. Vu le calcul précédent, il y a unicité : la seule possibilité pour 𝜋 est 𝛼𝑄(1𝑄). Montrons que (𝑄,𝜋) vérifie la propriété universelle attendue. Soit 𝑍 un espace topologique et 𝑓:𝑋𝑍 une fonction continue compatible avec . La naturalité de 𝛼 appliquée à 𝑌=𝑄 et 𝑍 donne, pour toute fonction continue 𝜑:𝑄𝑌, la commutativité de
En appliquant cette commutativité à 1𝑄, on obtient 𝜑𝜋=𝛼𝑍(𝜑). Comme 𝛼𝑍 est bijective, l’équation 𝜑𝜋=𝑓 admet exactement une solution, à savoir 𝛼𝑍1(𝑓).

La discussion précédente suggère un nouveau point de vue sur les propriétés universelles en termes d’isomorphismes naturels entre un foncteur 𝐹:𝒞Ens (ou 𝐹:𝒞opEns) et un foncteur de la forme Hom(𝑋,) (ou Hom(,𝑌)). On dit alors que 𝐹 est un foncteur représentable. L’étude générale de cette notion déborde du cadre de ce cours, mais l’exercice suivant détaille un autre exemple.

Exercice 5.60

Soit 𝒞 une catégorie, 𝐼 un ensemble et 𝑋 une famille d’objets de 𝒞 indexée par 𝐼.

  1. Soit (𝑃,𝑝) un produit de 𝑋 dans 𝒞. Par définition des produits, on obtient, pour chaque objet 𝑍 de 𝒞, une bijection

    de Hom(𝑍,𝑃) vers 𝑖Hom(𝑍,𝑋𝑖). Montrer que les Θ𝑍 sont les composantes d’un isomorphisme naturel entre Hom(,𝑃) et 𝑖Hom(,𝑋𝑖) de 𝒞op dans Ens (la définition du foncteur 𝑖Hom(,𝑋𝑖) est analogue à celle de Hom(,𝑃) déjà discutée, en travaillant composante par composante du produit). Calculer Θ𝑃(1𝑃).

    On sait que les Θ𝑍 sont bijectives donc il s’agit seulement de vérifier la condition de naturalité : pour tout morphisme 𝑔:𝑍𝑌 dans 𝒞 (vu comme morphisme de 𝑌 dans 𝑍 dans 𝒞op), le diagramme suivant commute :
    Cette commutation est immédiate par définition de Θ et associativité de la composition dans 𝒞. Par définition Θ𝑃(1𝑃)=(𝑖𝑝𝑖1𝑃) donc Θ𝑃(1𝑃)=𝑝 (ce calcul trivial est une indication pour la question suivante).
  2. Réciproquement, on suppose donné un objet 𝑃 de 𝒞 et un isomorphisme naturel Θ entre Hom(,𝑃) et 𝑖Hom(,𝑋𝑖). Montrer qu’il existe une unique famille de morphismes 𝑝𝑖Hom(𝑃,𝑋𝑖) telle que (𝑃,𝑝) est un produit de 𝑋 pour lequel Θ est bien l’isomorphisme naturel de la première question.

    La seconde partie de la première question assure déjà l’unicité : on a nécessairement 𝑝=Θ𝑃(1𝑃). Montrons maintenant l’existence, à savoir que 𝑝Θ𝑃(1𝑃) convient toujours. Soit 𝑍 un objet de 𝒞 et 𝜑𝑖Hom(𝑍,𝑋𝑖). Montrons qu’il existe un unique morphisme Φ:𝑍𝑃 tel que, pour tout 𝑖, 𝑝𝑖Φ=𝜑𝑖. La naturalité de Θ (exprimée par le diagramme dans la correction de la première question) appliquée à 𝑌=𝑃 et 𝑔=Φ puis évaluée en 1𝑃 assure que, pour toute application Φ:𝑍𝑃, on a (𝑖𝑝𝑖Φ)=Θ𝑍(1𝑃Φ). Ainsi la condition (𝑖𝑝𝑖Φ)=𝜑 est équivalente à 𝜑=Θ𝑍(Φ). Comme Θ𝑍 est bijective, il existe une unique solution Φ, comme voulu.

La section suivante fournira de nombreux autres exemples de transformations naturelles.

5.4. Adjonctions

Définition 5.4.1

Une adjonction entre deux catégories 𝒞 et 𝒟 est la donnée d’une paire de foncteurs 𝐿:𝒞𝒟 et 𝑅:𝒟𝒞 et d’une famille 𝜑 de bijections

pour chaque objet 𝑋 de 𝒞 et chaque objet 𝑌 de 𝒟, qui sont compatible avec la composition :

  • Pour tout morphisme 𝑓:𝑋𝑋 dans 𝒞,
    commute.
  • Pour tout morphisme 𝑔:𝑌𝑌 dans 𝒟,
    commute.

Les bijections 𝜑𝑋,𝑌 et leurs inverses 𝜑𝑋,𝑌1 sont appelées les transpositions de l’adjonction. Les conditions de commutativité sont appelées condition de compatibilité ou de naturalité.

On utilise couramment la synecdoque « une adjonction (𝐿,𝑅) » plutôt que la version plus correcte « une adjonction (𝐿,𝑅,𝜑) ». Comme dans le cas particulier des foncteurs entre ensembles ordonnés, on utilise également la notation 𝐿𝑅, qui cache aussi la donnée de 𝜑. Le fait de donner un nom 𝜑 aux bijections est utile pour discuter la définition et ses propriétés fondamentales, mais en pratique ces bijections ne sont pas nommées. Et le fait de nommer les applications depuis Hom(𝐿𝑋,𝑌) vers Hom(𝑋,𝑅𝑌) plutôt que dans l’autre sens est complètement arbitraire.

Remarque 5.4.2
Dans la définition d’une adjonction, on peut recoller les deux diagrammes le long de leur ligne commune pour obtenir une unique condition quantifiée sur les (𝑋,𝑋,𝑌,𝑌,𝑓,𝑔) et obtenir une définition équivalente, mais cela ne clarifie pas vraiment la discussion.
Remarque 5.4.3
Dans la définition d’une adjonction, les diagrammes commutatifs sont des conditions de naturalité. On peut reformuler la définition en associant à 𝐿 et 𝑅 et à tout objet 𝑌 de 𝒟, des foncteurs 𝐹𝑌 et 𝐺𝑌 de 𝒞op dans Ens dont les actions sur les objets sont 𝑋Hom(𝐿𝑋,𝑌) et 𝑋Hom(𝑋,𝑅𝑌) respectivement. La condition de compatibilité aux morphismes de 𝒞 devient alors la condition que, à 𝑌 fixé, les 𝜑𝑋,𝑌 sont les composantes d’un isomorphisme naturel de 𝐹𝑌 vers 𝐺𝑌. De même en fixant 𝑋 on obtient deux foncteurs de 𝒟 dans Ens et la condition de compatibilité aux morphismes dans 𝒟 affirme que les 𝜑𝑋,𝑌 sont les composantes d’un isomorphisme naturel entre ces foncteurs.

La première famille d’exemples d’adjonctions est fournie par le premier chapitre : une adjonction 𝑙𝑟 entre ensembles ordonnés 𝑋 et 𝑌 est bien une adjonction entre les catégories correspondantes. En effet, pour tous 𝑥 et 𝑦, la condition 𝑙(𝑥)𝑦𝑥𝑟(𝑦) correspond bien à une bijection de Hom(𝑙(𝑥),𝑦) vers Hom(𝑥,𝑟(𝑦)), car ces ensembles de morphismes ont exactement un élément si les inégalités sont vraies et zéro sinon. Dans ce cas l’existence de la bijection apporte autant d’information que la donnée de la bijection, car les ensembles concernés sont de cardinal au plus un.

Nous avons vu les foncteurs 𝐷 et 𝐺 des ensembles vers les espaces topologiques qui munissent tout ensemble de la topologie discrète pour 𝐷 ou grossière pour 𝐺. Nous avons également le foncteur d’oubli 𝑈:TopEns qui oublie la topologie pour ne retenir que l’ensemble. On a 𝐷𝑈𝐺. Les transpositions sont données dans les deux cas par l’identité. En effet, pour tout ensemble 𝐸 et tout espace topologique 𝑌, Hom(𝐷𝐸,𝑌)=Hom(𝐸,𝑈𝑌), car toute fonction partant d’un espace discret est continue. De même pour tout espace topologique 𝑋 et tout ensemble 𝐹, Hom(𝑈𝑋,𝐹)=Hom(𝑋,𝐺𝐹), car toute fonction arrivant dans un espace grossier est continue.

Liberté et oubli

Une famille très importante est formée par les adjonctions entre liberté et oubli. Nous avons vu, pour chaque anneau commutatif 𝐴, le foncteur L𝐴:EnsMod𝐴 qui envoie tout ensemble 𝐼 sur le 𝐴-module des fonctions à support fini de 𝐼 dans 𝐴. Par exemple, si 𝐼={1,,𝑛}, L𝐴𝐼=𝐴𝑛. Ce foncteur est adjoint à gauche du foncteur d’oubli 𝑈:Mod𝐴Ens. Soit 𝐼 un ensemble et 𝑉 un 𝐴-espace vectoriel. La transposition 𝜑𝐼,𝑉:Hom(L𝐴𝐼,𝑉)Hom(𝐼,𝑈𝑉) associe à tout 𝑓 sa précomposition par la base canonique de 𝑒:𝐼L𝐴𝐼. Si on veut écrire très précisément, 𝜑𝐼,𝑉(𝑓)=(𝑈𝑓)𝑒. Le fait que 𝜑𝐼,𝑉 soit bijective est la propriété universelle de la base canonique. Montrons la première condition de naturalité. Soit 𝐼 et 𝐼 des ensembles, 𝑓:𝐼𝐼 une fonction et 𝑉 un 𝐴-module. Montrons que 𝜑𝐼,𝑉(𝐿𝐴𝑓)=(𝑓)𝜑𝐼,𝑉 entre Hom(𝐿𝐴𝐼,𝑉) et Hom(𝐼,𝑈𝑉). Soit Hom(𝐿𝐴𝐼,𝑉). On doit montrer que (𝑈(𝐿𝐴𝑓))𝑒=(𝑈𝑒)𝑓, ce qui découle de l’associativité de la composition et de la définition de 𝐿𝐴𝑓 comme l’unique application linéaire telle que 𝑈(𝐿𝐴𝑓)𝑒=𝑒𝑈𝑓 (et de la fonctorialité de 𝑈). Montrons la seconde condition de naturalité. Soit 𝐼 un ensemble, 𝑉 et 𝑉 des 𝐴-modules et 𝑔:𝑉𝑉 une application linéaire. Montrons que 𝜑𝐼,𝑉(𝑔)=(𝑈𝑔)𝜑𝐼,𝑉 entre Hom(𝐿𝐴𝐼,𝑉) et Hom(𝐼,𝑈𝑉). Soit 𝑓Hom(𝐿𝐴𝐼,𝑉). On doit montrer que (𝑈(𝑔𝑓))𝑒=𝑈𝑔(𝑈𝑓𝑒), ce qui découle immédiatement de l’associativité de la composition (et de la fonctorialité de 𝑈). Remarque : en pratique, on note presque toujours 𝑈 par un symbole invisible.

La construction d’objets libres et d’une adjonction entre liberté et oubli est un passage clef dans la discussion de toute structure algébrique. Parfois la construction n’est pas évidente. C’est le cas par exemple dans la catégorie des groupes (la construction des groupes libres sera faite en cours de géométrie). Un exemple de complexité intermédiaire est celui des 𝐴-algèbres commutatives. Dans ce cas, l’objet libre associé à un ensemble 𝐼 est l’algèbre des polynômes à coefficients dans 𝐴 et d’indéterminées indexées par 𝐼. Il s’agit d’un bel exemple illustrant le lemme suivant qui est une généralisation du lemme 1.3.7.

Lemme 5.4.4

Soit 𝒞, 𝒟 et des catégories. Soit (𝐿,𝑅,𝜑) une adjonction entre 𝒞 et 𝒟 et soit (𝐿,𝑅,𝜑) une adjonction entre 𝒟 et . Alors (𝐿𝐿,𝑅𝑅,𝜑) est une adjonction entre 𝒞 et avec les transpositions composées 𝜑𝑋,𝑍=𝜑𝑋,𝑅𝑍𝜑𝐿𝑋,𝑍

Démonstration : Une composée de bijection est bijective donc il suffit de vérifier les conditions de compatibilité aux morphismes. Les vérifications sont immédiates, il suffit de juxtaposer les diagrammes de compatibilité des deux adjonctions.

Voyons maintenant l’application à la propriété universelle des polynômes. On commence par la propriété universelle des monoïdes commutatifs libres. Le foncteur d’oubli 𝑈 de MonComm dans Ens admet un adjoint à gauche qui envoie tout ensemble 𝑆 sur le monoïde L𝑆 des fonctions des fonctions à support fini de 𝑆 dans (cela fonctionne exactement comme dans le cas des espaces vectoriels ou des modules et on peut en fait voir les monoïdes commutatifs comme des semi-modules sur le semi-anneau pour englober les trois constructions dans le cadre des semi-modules sur les semi-anneaux). Fixons maintenant un anneau commutatif 𝐴. Le foncteur d’oubli 𝑈 de la catégorie Alg𝐴 des 𝐴-algèbres vers la catégorie Mon des monoïdes oublie la structure additive et l’action de 𝐴 pour ne retenir que la multiplication. Il admet un adjoint à gauche qui envoie tout monoïde 𝑀 sur son algèbre de monoïde notée 𝐴[𝑀]. Comme 𝐴-module, 𝐴[𝑀] est L𝐴𝑀, et la multiplication est l’unique application bilinéaire qui étend la multiplication de 𝑀. Le foncteur d’oubli envoie bien sûr les algèbres commutatives sur des monoïdes commutatifs et on vérifie facilement que son adjoint envoie les monoïdes commutatifs sur des 𝐴-algèbres commutatives. On a donc les adjonctions

La composée de ces deux adjonctions est l’adjonction entre les foncteurs algèbre de polynômes et oubli. La composée 𝑈𝑈 est le foncteur d’oubli 𝑈 qui envoie toute 𝐴-algèbre sur l’ensemble de ses éléments. L’adjoint à gauche envoie tout ensemble 𝐼 sur 𝐴[𝑋𝑖;𝑖𝐼]𝐴[L𝐼] l’algèbre des polynômes à coefficients dans 𝐴 et dont les indéterminées sont indexées par 𝐼. Les transpositions 𝜑𝐼,𝐵 associées à un ensemble 𝐼 et une 𝐴-algèbre 𝐵 vont de Hom(𝐼,𝑈𝐵) vers Hom(𝐴[𝑋𝑖;𝑖𝐼],𝐵). On retrouve bien la propriété universelle de 𝐴[𝑋𝑖;𝑖𝐼] : pour toute fonction 𝑏:𝐼𝐵, il existe un unique morphisme de 𝐴-algèbres ev𝑏:𝐴[𝑋𝑖;𝑖𝐼]𝐵 tel que, pour tout 𝑖, ev𝑏(𝑋𝑖)=𝑏(𝑖). Pour finir remarquons qu’on peut étendre cette propriété universelle aux algèbres non commutatives, mais en demandant que les images de 𝑏 commutent deux à deux, de sorte que la sous-algèbre engendrée par 𝑏𝐼 soit commutative. Bien sûr, ce n’est pas une contrainte pour les polynômes à une indéterminée, puisque 𝐼 est un singleton dans ce cas.

Quotients et égalité

Une deuxième famille importante d’exemples est donnée par la notion de quotient.

Notons Ens la catégorie dont les objets sont les paires (𝑋,)𝑋 est un ensemble et est une relation d’équivalence sur 𝑋, et les morphismes entre (𝑋,) et (𝑌,) sont les fonctions 𝑓:𝑋𝑌 compatibles aux relations : (𝑥,𝑥),𝑥𝑥𝑓(𝑥)𝑓(𝑥). À chaque objet 𝑋 de Ens on peut associer l’objet (𝑋,=) de Ens. Comme toute fonction 𝑓:𝑋𝑌 est compatible avec les relations d’égalité sur 𝑋 et 𝑌, on a bien un foncteur de (·,=):EnsEns. La propriété universelle des quotients fournit, pour tout (𝑋,) et tout 𝑌, une bijection entre Hom((𝑋,),(𝑌,=)) et Hom(𝑋/,𝑌). Le schéma de démonstration discuté dans le prologue de ce chapitre permet utiliser cette propriété universelle pour construire un adjoint à gauche de (·,=) qui envoie tout (𝑋,) sur 𝑋/.

La construction ci-dessus est purement ensembliste, mais on sait qu’elle s’adapte à de très nombreux contextes algébriques ou topologiques. Par exemple, on peut définir Grp dont les objets sont les paires (𝐺,𝐻)𝐺 est un groupe et 𝐻 est un sous-groupe distingué de 𝐺 et les morphismes de (𝐺,𝐻) vers (𝐺,𝐻) sont les morphismes 𝑓:𝐺𝐺 tels que 𝑓𝐻𝐻. On construit facilement un foncteur de Grp vers Grp qui envoie tout 𝐺 sur (𝐺,{1}). Il admet pour adjoint à droite un foncteur qui envoie tout (𝐺,𝐻) sur 𝐺/𝐻 et dont l’action sur les morphismes est décrite par la proposition 5.1.2 du prologue. Il ne faut pas confondre la catégorie Grp discutée ici et la catégorie Grp(𝐺,𝐻) discutée dans le chapitre 3 qui fixe (𝐺,𝐻). Nous sommes passés de la propriété universelle individuelle de 𝐺/𝐻, décrite au moyen de Grp(𝐺,𝐻), à un point de vue plus global mettant en jeu toutes les paires constituées d’un groupe et d’un sous-groupe distingué. C’est exactement l’enjeu de l’approfondissement de la notion de propriété universelle au moyen de la notion d’adjonction.

La diversité des exemples algébriques de ce type justifie à elle seule la technologie qui sera développée dans le théorème 5.4.8 pour éviter de répéter sans fin le passage d’une propriété universelle isolée à la construction d’un foncteur de passage au quotient.

Produits et morphismes

La famille suivante (qu’on peut appeler adjonction fraternité-morphismes pour compléter la devise) relie les produits et les ensembles de morphismes. Soit 𝑍 un ensemble. Les foncteurs ×𝑍 et Hom(𝑍,) de Ens vers Ens sont adjoints avec comme transpositions 𝜑𝑋,𝑌:Hom(𝑍×𝑋,𝑌)Hom(𝑋,Hom(𝑍,𝑌)) les applications de currifycation 𝑓(𝑥(𝑧𝑓(𝑥,𝑧))). La construction d’analogues de cette adjonction pour d’autres catégories que Ens est un thème important.

Parfois le challenge vient de l’adjoint à gauche. Par exemple, en algèbre linéaire, il n’y a aucun problème à voir Hom(𝑍,) comme un foncteur de Ev𝐾 dans Ev𝐾, mais le foncteur ×𝑍 ne convient pas comme adjoint à gauche, car la currifycation d’une fonction linéaire de 𝑋×𝑍 dans 𝑌 n’est pas une application linéaire de 𝑋 dans Hom(𝑍,𝑌). Il faudrait partir d’une application bilinéaire de 𝑋×𝑍 dans 𝑌. La solution est la construction d’un espace vectoriel 𝑋𝑍 appelé produit tensoriel de 𝑋 et 𝑍 (ainsi qu’une action également sur les morphismes) pour obtenir 𝑍Hom(𝑍,).

Parfois le problème vient de l’adjoint à droite. En topologie, il n’y a pas de bonne façon générale de voir Hom(𝑍,𝑌) comme un espace topologique tout en assurant qu’une fonction de 𝑍×𝑋 dans 𝑌 est continue si et seulement si la fonction correspondante de 𝑋 dans Hom(𝑍,𝑌) est continue. Il faut restreindre les espaces topologiques considérés pour avoir une solution.

Adjoints d’inclusions

La dernière famille très importante d’adjonctions est donnée par les adjoints de foncteurs d’inclusion d’une sous-catégorie (la sous-catégorie est alors dite réflexive si l’inclusion admet un adjoint à gauche et coréflexive si elle admet un adjoint à droite).

Par exemple, l’inclusion des groupes abéliens dans les groupes admet un adjoint à gauche : le foncteur d’abélianisation. À tout groupe 𝐺 on peut associer un groupe abélien 𝐺ab muni d’un morphisme de groupes 𝜋𝐺:𝐺𝐺ab vérifiant la propriété universelle suivante : pour tout morphisme 𝜑:𝐺𝐴 vers un groupe abélien, il existe un unique morphisme de groupes 𝜑_:𝐺ab𝐴 tel que 𝜑_𝜋𝐺=𝜑. Le groupe 𝐺ab est construit comme quotient de 𝐺 par le sous–groupe distingué engendré par les commutateurs 𝑔𝑔11, comme rappelé dans l’exercice 3.36 . Le schéma de démonstration discuté dans le prologue de ce chapitre permet d’associer à tout morphisme de groupes 𝑓:𝐺𝐻 un morphisme 𝑓ab:𝐺ab𝐻ab de façon compatible avec les identités et la composition. On a donc bien un foncteur d’abélianisation.

Le foncteur d’inclusion des groupes dans les monoïdes admet un adjoint à droite qui associe à tout monoïde le groupe de ses éléments inversibles. Le foncteur d’inclusion des groupes abéliens dans les monoïdes commutatifs admet un adjoint à gauche, c’est par exemple ainsi qu’on construit le groupe abélien à partir du monoïde commutatif .

En topologie, nous avons déjà évoqué le foncteur de complétion qui est adjoint à gauche à l’inclusion de la catégorie des espaces métriques complets dans celle des espaces métriques et fera l’objet de l’exercice 5.64. L’inclusion de la catégorie des espaces topologiques compacts dans celle de tous les espaces topologiques admet également un adjoint à gauche appelé foncteur de Stone-Čech.

Il est également naturel de se demander si le passage de 𝒫(𝑋) à (𝑋) correspond à une adjonction. La réponse est oui bien sûr, mais cela demande une explication un peu longue qui fait l’objet de l’exercice 5.67. Au passage on y verra un exemple d’adjoint de foncteur d’inclusion d’une sous-catégorie ayant exactement les mêmes objets que la catégorie ambiante, mais moins de morphismes.

Unité et co-unité d’une adjonction

Pour toute adjonction 𝐿𝑅 entre des catégories 𝒞 et 𝒟, et pour tous objets 𝑋 de 𝒞 et 𝑌 de 𝒟, on dispose des transpositions entre Hom(𝐿𝑋,𝑌) et Hom(𝑋,𝑅𝑌). En particulier pour 𝑌=𝐿𝑋 on peut transposer 1𝐿𝑋 et pour 𝑋=𝑅𝑌 on peut transposer 1𝑅𝑌. Les morphismes ainsi obtenus forment des transformations naturelles qui jouent un rôle important dans la théorie.

Proposition 5.4.5

Soit (𝐿,𝑅,𝜑) une adjonction.

  • La famille de morphismes 𝜂𝑋:𝑋𝑅𝐿𝑋 définis par 𝜂𝑋=𝜑𝑋,𝐿𝑋(1𝐿𝑋) forme une transformation naturelle 𝜂:Id𝒞𝑅𝐿 appelée unité de l’adjonction.
  • La famille de morphismes 𝜀𝑌:𝐿𝑅𝑌𝑌 définis par 𝜀𝑌=𝜑𝑅𝑌,𝑌1(1𝑅𝑌) forme une transformation naturelle 𝜀:𝐿𝑅Id𝒟 appelée co-unité de l’adjonction.

Démonstration : Montrons que 𝜂 est bien naturelle (le cas de 𝜀 est dual et fait l’objet de l’exercice 5.61). Soit 𝑓:𝑋𝑋 un morphisme dans 𝒞. On veut la commutation de

c’est-à-dire 𝑅𝐿𝑓𝜂𝑋=𝜂𝑋𝑓. La clef est d’empiler verticalement les diagrammes de compatibilité de 𝜑 avec 𝑓:𝑋𝑋 dans 𝒞 et 𝐿𝑓:𝐿𝑋𝐿𝑋 dans 𝒟 et d’y injecter les identités permettant d’obtenir 𝜂𝑋 et 𝜂𝑋.

Les deux flèches courbes désignent des fonctions envoyant sur le morphisme indiqué. Elles forment avec les flèches verticales de gauche un diagramme commutatif, car les identités sont neutres pour la composition. La route de {} à Hom(𝑋,𝑅𝐿𝑋) passant par le haut calcule 𝑅𝐿𝑓𝜂𝑋 tandis que celle passant par le bas calcule 𝜂𝑋𝑓.

Algébriquement, cela correspond au calcul suivant :

Exercice 5.61

Nous avons démontré que l’unité d’une adjonction est une transformation naturelle. Montrer directement que la co-unité l’est également (sans se ramener au cas de l’unité en passant aux catégories opposées).

Soit 𝒞 et 𝒟 des catégories, 𝐿:𝒞𝒟 et 𝑅:𝒟𝒞 deux foncteurs tels que 𝐿 est adjoint à gauche de 𝑅. Ainsi, on a, pour chaque objet 𝑋 de 𝒞 et 𝑌 de 𝒟, une bijection 𝜑𝑋,𝑌 et ces bijections sont compatibles avec les morphismes de 𝒞 et 𝒟. Par définition, la co-unité de cette adjonction est une transformation naturelle de 𝐿𝑅 vers Id𝒟 dont la composante en tout objet 𝑌 est 𝜑𝑅𝑌,𝑌1(1𝑌).

Montrons la compatibilité avec les morphismes de 𝒟. Soit 𝑌 et 𝑌 des objets de 𝒟 et 𝑔:𝑌𝑌. On doit montrer la commutativité du diagramme suivant :

La compatibilité de l’adjonction aux morphismes dans 𝒟, appliquée à 𝑔 et aux morphismes dans 𝒞 appliquée à 𝑅𝑔 donne le diagramme commutatif suivant :

Le quadrilatère à droite ayant deux côtés courbes commute, car les identités sont neutres pour la composition. Donc tout le diagramme commute. Les deux chemins de {} à Hom(𝐿𝑅𝑌,𝑌) calculent 𝑔𝜀𝑌 et 𝜀𝑌𝑅𝑔 qui sont donc égaux comme annoncé.

Algébriquement, il s’agit du calcul suivant :

L’unité et la co-unité d’une adjonction permettent de retrouver des énoncés ayant explicitement la forme de propriétés universelles.

Proposition 5.4.6

Soit 𝐿𝑅 une adjonction entre deux catégories 𝒞 et 𝒟. On note 𝜂 son unité et 𝜀 sa co-unité. Soit 𝑋 et 𝑌 des objets de 𝒞 et 𝒟 respectivement. Le morphisme 𝜂𝑋 vérifie la propriété universelle suivante : pour tout 𝑓:𝑋𝑅𝑌, le transposé de 𝑓 est l’unique morphisme 𝑔:𝐿𝑋𝑌 tel que

commute. En particulier pour 𝑋=𝑅𝑌 et 𝑓=1𝑅𝑌 on obtient 𝑅(𝜀𝑌)𝜂𝑅𝑌=1𝑅𝑌.

De façon analogue, 𝜀𝑌 vérifie la propriété universelle suivante : pour tout 𝑓:𝐿𝑋𝑌, le transposé de 𝑓 est l’unique morphisme 𝑔:𝑋𝑅𝑌 tel que

commute. En particulier pour 𝑌=𝐿𝑋 et 𝑓=1𝐿𝑋 on obtient 𝜀𝐿𝑋𝐿(𝜂𝑋)=1𝐿𝑋.

Démonstration : Soit 𝑓:𝑋𝑅𝑌. La compatibilité de l’adjonction avec les morphismes dans 𝒟 appliquée à un morphisme 𝑔:𝑋𝑅𝑌 donne la commutativité du carré dans le diagramme ci-dessous

et le triangle à gauche commute, car 1𝐿𝑋 est neutre pour la composition. Ainsi le diagramme complet commute. Les deux chemins de à Hom(𝑋,𝑅𝑌) calculent (𝑅𝑔)𝜂𝑋 et 𝜑𝑋,𝑌(𝑔) respectivement, donc 𝑔 convient si et seulement si 𝑔=𝜑𝑋,𝑌1(𝑓).

Pour la propriété universelle de 𝜀, on peut utiliser le résultat pour (𝑅,𝐿) vu comme adjonction de 𝒟op dans 𝒞op ou bien faire l’exercice suivant.

Exercice 5.62

En s’inspirant de la démonstration de la propriété universelle de l’unité d’une adjonction 𝐿𝑅, montrer la propriété universelle de la co-unité (sans se ramener au cas de l’unité en passant aux catégories opposées).

Soit 𝑓:𝐿𝑋𝑌. La compatibilité de l’adjonction avec les morphismes dans 𝒞 appliquée à un morphisme 𝑔:𝑋𝑅𝑌 donne la commutativité du carré dans le diagramme ci-dessous
et le triangle à droite commute, car 1𝑅𝑌 est neutre pour la composition. Ainsi le diagramme complet commute. Les deux chemins de à Hom(𝐿𝑋,𝑌) calculent 𝜀𝑌(𝐿𝑔) et 𝜑𝑋,𝑌1(𝑔) respectivement donc 𝑔 convient si et seulement si 𝑔=𝜑𝑋,𝑌(𝑓).
Remarque 5.4.7

Les cas particuliers énoncés dans la proposition 5.4.6

sont appelés égalités triangulaires. On peut montrer que la donnée d’une adjonction (𝐿,𝑅,𝜑) est équivalente à la donnée de (𝐿,𝑅,𝜂,𝜀) vérifiant ces égalités. On retrouve chaque 𝜑𝑋,𝑌 comme 𝑓𝑅𝑓𝜂𝑋 et 𝜑𝑋,𝑌1 comme 𝑔𝜀𝑌𝐿𝑔. Nous n’aurons pas besoin de ce résultat, mais il est bon de garder en tête que 𝜂 et 𝜀 contiennent toute l’information sur 𝜑.

Voyons maintenant quelles sont les unités et co-unités de nos exemples d’adjonctions.

Construction d’adjoints

Pour terminer ce chapitre, nous allons, comme promis dans le prologue, expliquer comment passer de familles de propriétés universelles à l’existence d’un adjoint. Il s’agit d’une réciproque de la proposition 5.4.6 qui décrit la propriété universelle des unités. C’est elle qui évite la répétition de schéma de démonstration observée dans le prologue. Bien sûr, il existe aussi une version pour les adjoints à droite et les co-unités.

Théorème 5.4.8

Soit 𝑅:𝒟𝒞 un foncteur. Pour tout objet 𝑋 de 𝒞, on note 𝑋𝑅 la catégorie dont :

  • les objets sont les paires (𝑌,𝑓)𝑌 est un objet de 𝒟 et 𝑓:𝑋𝑅𝑌 un morphisme dans 𝒞
  • les morphismes sont donnés par

Le foncteur 𝑅 admet un adjoint à gauche 𝐿 si (et seulement si) chaque catégorie 𝑋𝑅 admet un objet initial (𝐿𝑋,𝜂𝑋). De plus les 𝜂𝑋 sont alors les composantes de l’unité de 𝐿𝑅 et, pour tout morphisme 𝑓:𝑋𝑋 de 𝒞, 𝐿𝑓 est l’unique morphisme tel que

commute.

Remarque 5.4.9
Dans les exemples d’application de ce théorème, 𝑅 est souvent un foncteur d’oubli ou d’inclusion noté par un symbole invisible. Dans ce cas le diagramme intervenant dans la définition des morphismes de 𝑋𝑅 parait plus simple mais cette simplification est un peu trompeuse.

Démonstration : La proposition 5.4.6 assure que si 𝑅 admet un adjoint à gauche alors ces propriétés sont vérifiées. Montrons maintenant la nouvelle implication. Pour chaque 𝑋 on choisit un objet initial (𝐿𝑋,𝜂𝑋) de 𝑋𝑅. Ainsi on a la propriété universelle que, pour tout objet 𝑋 de 𝒞, tout objet 𝑌 de 𝒟 et tout morphisme 𝑓:𝑋𝑅𝑌, il existe un unique 𝑓_:𝐿𝑋𝑌 tel que

commute. On notera 𝜓𝑋,𝑌(𝑓) ce morphisme 𝑓_.

On a déjà l’action de 𝐿 sur les objets. Définissons son action sur les morphismes. Soit 𝑓:𝑋𝑋. La propriété universelle appliquée à 𝜂𝑋𝑓 donne un unique morphisme 𝐿𝑓𝜓𝑋,𝑅𝐿𝑋(𝑓) tel que

commute.

Montrons que cette action sur les morphismes est bien fonctorielle. Soit 𝑓:𝑋𝑋 et 𝑔:𝑋𝑋. Montrons que 𝐿(𝑔𝑓)=𝐿𝑔𝐿𝑓. On a la diagramme :

Les deux carrés commutent donc le grand rectangle commute. De plus 𝑅 est un foncteur donc 𝑅𝐿𝑔𝑅𝐿𝑓=𝑅(𝐿𝑔𝐿𝑓). Or 𝐿(𝑔𝑓) est le seul morphisme dont l’image par 𝑅 fait commuter le grand rectangle donc 𝐿(𝑔𝑓)=𝐿𝑔𝐿𝑓.

Pour calculer 𝐿1𝑋, il suffit d’observer que l’image 1𝑅𝐿𝑋 de 1𝐿𝑋 par 𝑅 fait commuter

donc 𝐿1𝑋=1𝐿𝑋.

Ainsi 𝐿 est bien un foncteur de 𝒞 dans 𝒟. Ici s’arrête la partie de la démonstration faite dans le prologue dans les cas particulier de la complétion des espaces métriques et des quotients de groupes.

Les vérifications suivantes, qui assurent qu’on a vraiment obtenu une adjonction avec l’unité attendue, sont généralement omises.

Les diagrammes

apparus plus haut garantissent exactement que les 𝜂𝑋 sont les composantes d’une transformation naturelle 𝜂 de Id𝒞 vers 𝑅𝐿.

Il reste à voir qu’on a bien une adjonction 𝐿𝑅 avec unité 𝜂. Soit 𝑋 un objet de 𝒞 et 𝑌 un objet de 𝒟. On définit

Il s’agit bien d’une bijection d’inverse 𝜓𝑋,𝑌. En effet 𝜑𝑋,𝑌𝜓𝑋,𝑌=IdHom(𝐿𝑋,𝑌) par définition de 𝜑 et 𝜓, et 𝜓𝑋,𝑌𝜑𝑋,𝑌=IdHom(𝑋,𝑅𝑌) par définition de 𝜑 et unicité dans la propriété de 𝜓.

Montrons maintenant les conditions de naturalité. Soit 𝑓:𝑋𝑋 un morphisme dans 𝒞 et 𝑌 un objet de 𝒟. On doit montrer que

commute. Par définition de 𝜑 il s’agit de montrer que le grand rectangle commute dans le diagramme suivant.

Or le carré de gauche commute car 𝑅 est un foncteur. Et celui de droite commute car

commute par définition de 𝐿 et la composition est associative. Donc le grand rectangle commute.

Soit 𝑋 un objet de 𝒞 et 𝑔:𝑌𝑌 un morphisme dans 𝒟. On doit montrer que

commute. Par définition de 𝜑, il s’agit de montrer que le grand rectangle commute dans le diagramme suivant :

Or le carré de gauche commute car 𝑅 est un foncteur et le carré de droite commute par associativité de la composition. Donc le grand rectangle commute.

On a donc bien une adjonction entre 𝐿 et 𝑅, de transpositions 𝜑 et 𝜓. Montrons que 𝜂 est bien son unité. Soit 𝑋 un objet de 𝒞. On a 𝜑𝑋,𝑅𝑋(1𝐿𝑋)=𝑅(1𝐿𝑋)𝜂𝑋=𝜂𝑋.

Exercice 5.63

Soit 𝑋 et 𝑌 des treillis complets et 𝑟:𝑌𝑋 une fonction croissante. Le théorème 1.4.16 et le théorème 5.4.8 donnent tous deux une condition nécessaire et suffisante pour que 𝑟 admette un adjoint à gauche puisque les adjonctions entre ensembles ordonnés sont des cas particuliers d’adjonctions entre foncteurs (le théorème 1.4.16 ne fait pas l’hypothèse que 𝑟 est croissante mais cela découle directement de l’hypothèse). Le but de cet exercice est de comparer ces deux critères.

  1. Soit 𝑥𝑋, montrer que la catégorie 𝑥𝑟 du théorème 5.4.8 est {𝑦|𝑥𝑟(𝑦)} muni de la relation d’ordre induite par 𝑌.

    Par définition, les objets de 𝑥𝑟 sont les paires (𝑦,𝑓)𝑦 est un objet de 𝑌, c’est-à-dire un élément de 𝑌 et 𝑓 est un morphisme de 𝑥 vers 𝑟(𝑦) dans 𝑋, c’est-à-dire une inégalité 𝑥𝑟(𝑦). Les morphismes de (𝑦,𝑓) vers (𝑦,𝑓) sont les morphismes de 𝑦 vers 𝑧 c’est-à-dire les inégalités 𝑦𝑦. La relation de commutation de la définition générale est automatique, comme toujours avec les ensembles ordonnés vus comme catégories puisqu’il y a au plus un morphisme entre deux objets.
  2. Montrer que le théorème 5.4.8 assure que 𝑟 admet un adjoint à gauche si et seulement si

    ou encore

    La condition du théorème est 𝑥,𝑥𝑟admet un objet initial. Or dans un ensemble ordonné un objet initial est un minimum donc la première condition est claire. Pour passer à la deuxième condition, on utilise que 𝑌 est un treillis complet donc chaque 𝑥𝑟 admet un inf dans 𝑌 et demander l’existence d’un minimum est équivalent à ce que cet inf soit dans l’ensemble 𝑥𝑟.
  3. Montrer directement (sans utiliser les théorèmes) que la condition de la question précédente est équivalente à la condition du théorème 1.4.16 : 𝑟 commute aux infs.

    Supposons la condition 𝑥𝑋,𝑥𝑟(inf{𝑦|𝑥𝑟(𝑦)}). Montrons que 𝑟 commute aux infs. Soit 𝑆 une partie de 𝑌. On sait que 𝑟(inf(𝑆))inf𝑟𝑆 car 𝑟 est croissante. Montrons que inf𝑟𝑆𝑟(inf(𝑆)). On calcule

    où la deuxième inégalité vient de la croissance de 𝑟 et de la décroissance de inf car 𝑆{𝑦|inf𝑟𝑆𝑟(𝑦)}.

    Réciproquement, supposons que 𝑟 commute aux infs. Soit 𝑥𝑋. Montrons que 𝑥𝑟(inf{𝑦|𝑥𝑟(𝑦)}). Comme 𝑟 commute aux infs, cela équivaut à 𝑥inf𝑟{𝑦|𝑥𝑟(𝑦)}. Par définition de inf, il suffit de montrer que 𝑥𝑟{𝑦|𝑥𝑟(𝑦)},𝑥𝑥, ce qui est clair.

Le fait que l’équivalence des conditions obtenues ne soient pas si évidente était attendu car le théorème général n’a absolument pas d’analogue de la condition de treillis complet qui apparait dans le théorème sur les ensembles ordonnés. Il existe des énoncés généraux ayant des conditions analogues mais ils requièrent les notions de limites et colimites dans une catégorie qui sont au-delà du contenu de ce cours. Ces énoncés sont connus sous le nom de théorème du foncteur adjoint.

Exercice 5.64

Le but de cet exercice est de construire un adjoint à gauche au foncteur d’inclusion de la catégorie des espaces métriques complets dans celle de tous les espaces métriques. Dans ces deux catégories, les morphismes sont les applications uniformément continues. Attention : il s’agit d’un exercice très long et sa solution ne sera pas utilisée dans la suite du cours.

Soit 𝑋 un espace métrique. On note 𝐶(𝑋) l’ensemble des suites de Cauchy d’éléments de 𝑋.

  1. Pour deux éléments 𝑢 et 𝑣 de 𝐶(𝑋), montrer que la suite de réels 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) converge. On note 𝑑𝐶(𝑢,𝑣) la limite de cette suite.

    Pour montrer la convergence, la complétude de assure qu’il suffit de montrer que 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) est de Cauchy. Soit 𝜀>0. Comme 𝑢 est de Cauchy, pour 𝑛 et 𝑝 assez grands 𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑝)<𝜀/2. Comme 𝑣 est de Cauchy, pour 𝑛 et 𝑝 assez grands 𝑑(𝑣𝑛,𝑣𝑝)<𝜀/2. Ainsi, pour 𝑛 et 𝑝 assez grands,

    en utilisant l’inégalité triangulaire puis deux fois l’inégalité triangulaire inverse.

  2. On dit que deux éléments 𝑢 et 𝑣 de 𝐶(𝑋) sont équivalents si la suite de réels 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) tend vers zéro. Montrer qu’il s’agit effectivement d’une relation d’équivalence. On note 𝑋̂ « le » quotient de 𝐶(𝑋) par cette relation.

    La relation est réflexive car, pour toute suite de Cauchy 𝑢, la suite 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑛) est nulle donc de Cauchy.

    La relation est symétrique car 𝑑 est symétrique donc, pour toutes suites de Cauchy 𝑢 et 𝑣, 𝑛𝑑(𝑣𝑛,𝑢𝑛) tend vers zéro si 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) tend vers zéro.

    Montrons la transitivité. Soit 𝑢, 𝑣 et 𝑤 des suites de Cauchy telles que 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) et 𝑛𝑑(𝑣𝑛,𝑤𝑛) tendent vers zéro. Comme, pour chaque 𝑛, 0𝑑(𝑢𝑛,𝑤𝑛)𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)+𝑑(𝑣𝑛,𝑤𝑛), on a bien 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑤𝑛) qui tend vers zéro par le théorème des gendarmes.

  3. Montrer que la fonction 𝑑𝐶 de la première question descend au quotient en fonction 𝑑̂ sur 𝑋̂×𝑋̂.

    Soit 𝑢, 𝑢, 𝑣 et 𝑣 des suites de Cauchy. Supposons que 𝑢 et 𝑢 sont équivalentes et que 𝑣 et 𝑣 sont équivalentes. Montrons que 𝑑𝐶(𝑢,𝑣)=𝑑𝐶(𝑢,𝑣). Vu la symétrie de la situation, il suffit de montrer que 𝑑𝐶(𝑢,𝑣)𝑑𝐶(𝑢,𝑣).

    Par définition, 𝑑𝐶(𝑢,𝑣) est la limite de 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) et 𝑑𝐶(𝑢,𝑣) est celle de 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛). Or 𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑛)+𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)+𝑑(𝑣𝑛,𝑣𝑛) par inégalité triangulaire. En passant à la limite on obtient 𝑑𝐶(𝑢,𝑣)0+𝑑𝐶(𝑢,𝑣)+0=𝑑𝐶(𝑢,𝑣).

  4. Montrer que (𝑋̂,𝑑̂) est un espace métrique.

    Notons 𝜋 la projection de 𝐶(𝑋) sur 𝑋̂. Soit 𝑧𝑋̂. Montrons que 𝑑̂(𝑧,𝑧)=0. Comme 𝜋 est surjective, on obtient une suite de Cauchy 𝑢 telle que 𝑧=𝜋(𝑢). La suite 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑛) est nulle donc tend vers zéro donc 𝑑̂(𝑧,𝑧)=0.

    Soit 𝑦 et 𝑧 deux éléments distincts de 𝑋̂. Montrons que 𝑑̂(𝑦,𝑧)>0. Comme 𝜋 est surjective, on obtient des suites de Cauchy 𝑢 et 𝑣 telles que 𝑦=𝜋(𝑢) et 𝑧=𝜋(𝑣). Comme 𝑦𝑧, 𝑢 et 𝑣 ne sont pas équivalentes. Ainsi 𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛) ne tend pas vers zéro. Or elle tend vers 𝑑̂(𝑦,𝑧) par construction.

    La symétrie de 𝑑̂ est claire. Montrons l’inégalité triangulaire. Soit 𝑦, 𝑧 et 𝑡 des éléments de 𝑋̂. Montrons que 𝑑̂(𝑦,𝑡)𝑑̂(𝑦,𝑧)+𝑑̂(𝑧,𝑡). Comme 𝜋 est surjective, on obtient des suites de Cauchy 𝑢, 𝑣 et 𝑤 telles que 𝑦=𝜋(𝑢), 𝑧=𝜋(𝑣) et 𝑡=𝜋(𝑤). Par construction, il suffit de montrer que 𝑑𝐶(𝑢,𝑤)𝑑𝐶(𝑢,𝑣)+𝑑𝐶(𝑣,𝑤). Or, pour chaque 𝑛, 𝑑(𝑢𝑛,𝑤𝑛)𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)+𝑑(𝑣𝑛,𝑤𝑛) donc on obtient l’inégalité désirée en passant à la limite.

  5. On note 𝜄:𝑋𝑋̂ la fonction envoyant 𝑥 sur la suite constante de valeur 𝑥. Montrer que 𝜄 est uniformément continue.

    Montrons l’énoncé plus fort que 𝜄 est un plongement isométrique. Soit 𝑥, et 𝑦 des points de 𝑋. On a 𝑑̂(𝜄(𝑥),𝜄(𝑦))=𝑑𝐶((𝑛𝑥),(𝑛𝑦))=lim𝑛𝑑(𝑥,𝑦)=𝑑(𝑥,𝑦).

  6. Montrer que (𝑋̂,𝑑̂) est complet.

    Soit 𝑢 une suite de Cauchy dans 𝑋̂. Montrons que 𝑢 converge. Pour chaque 𝑛, on choisit une suite de Cauchy 𝑣𝑛 dans 𝑋 telle que 𝑢𝑛=𝜋(𝑣𝑛). Les termes de ces suites seront notés 𝑣𝑛,𝑘.

    On veut construire une suite de Cauchy 𝑤 dont l’image dans le quotient 𝑋̂ est limite de 𝑢. L’idée est essentiellement de procéder à une extraction diagonale sur la « suite double » 𝑣. L’implémentation naïve serait de poser 𝑤=(𝑛𝑣𝑛,𝑛) mais cela n’apporte pas assez de contrôle car les différentes suites 𝑣𝑛 ne sont pas « uniformément de Cauchy » : pour chaque 𝑛, la suite 𝑁sup{𝑑(𝑣𝑛,𝑙,𝑣𝑛,𝑘);𝑙,𝑘𝑁} tend vers 0, mais pas à une vitesse uniforme en 𝑛.

    Pour contourner ce problème, on observe que, puisque chaque 𝑣𝑛 est de Cauchy, on peut choisir une suite d’entiers 𝑁𝑚 telle que

    On considère la suite 𝑤:𝑋 définie par 𝑛𝑣𝑛,𝑁𝑛. On va montrer que 𝑤 est de Cauchy et que 𝑢 tend vers 𝜋(𝑤) dans 𝑋̂.

    Montrons que 𝑤 est de Cauchy. Soit 𝜀>0. On doit montrer que

    Soit 𝑁0 tel que 𝑛𝑁0,1/(𝑛+1)<𝜀/3. Puisque 𝑢 est de Cauchy, on obtient 𝑁1 tel que 𝑛,𝑚𝑁1,lim𝑘𝑑(𝑣𝑛,𝑘,𝑣𝑚,𝑘)<𝜀/3. Montrons que 𝑁=max(𝑁0,𝑁1) convient. Soit 𝑛 et 𝑚 plus grands que 𝑁. En particulier ils sont plus grands que 𝑁0 donc 1/(𝑛+1) et 1/(𝑚+1) sont tous deux plus petits que 𝜀/3. De plus 𝑛 et 𝑚 sont plus grands que 𝑁1 donc lim𝑘𝑑(𝑣𝑛,𝑘,𝑣𝑚,𝑘)<𝜀/3. On obtient donc 𝑘0 tel que 𝑘𝑘0,𝑑(𝑣𝑛,𝑘,𝑣𝑚,𝑘)<𝜀/3. On pose 𝑘=max(𝑁𝑛,𝑁𝑚,𝑘0). On a par inégalité triangulaire,

    Les trois morceaux sont inférieurs à 𝜀/3. Le premier car 𝑘𝑁𝑛 donc 𝑑(𝑤𝑛,𝑣𝑛,𝑘)1/(𝑛+1)<𝜀/3. Le deuxième car 𝑘𝑘0. Le troisième car 𝑘𝑁𝑚 donc 𝑑(𝑤𝑚,𝑣𝑚,𝑘)1/(𝑚+1)<𝜀/3.

    Montrons maintenant que 𝑢 tends vers 𝜋(𝑤). Par définition, 𝑑(𝑢𝑛,𝜋(𝑤))=lim𝑘𝑑(𝑣𝑛,𝑘,𝑤𝑘). Or, pour tout 𝑘𝑁𝑛, 𝑑(𝑣𝑛,𝑘,𝑤𝑘)<1/(𝑛+1). Donc on peut passer à la limite sur 𝑘 pour obtenir 𝑑(𝑢𝑛,𝜋(𝑤))1/(𝑛+1) et en déduire la limite voulue.

  7. Montrer que, pour tout espace métrique complet 𝑌 et toute fonction uniformément continue de 𝑋 dans 𝑌, il existe une unique application uniformément continue 𝑓̄:𝑋̂𝑌 telle que 𝑓̄𝜄=𝑓.

    Soit 𝑌 un espace métrique complet et 𝑓:𝑋𝑌 une fonction uniformément continue. On veut définir 𝑓̄. La propriété universelle des quotients assure qu’il est équivalent de construire une fonction 𝜑 sur 𝐶(𝑋) compatible avec la relation d’équivalence. Soit 𝑢 une suite de Cauchy dans 𝑋. Comme 𝑓 est uniformément continue, la suite 𝑓𝑢 est également de Cauchy. Comme 𝑌 est supposé complet, cette suite converge. On définit 𝜑(𝑢) comme étant sa limite.

    Montrons que 𝜑 est effectivement compatible avec la relation d’équivalence. Soit 𝑢 et 𝑣 deux suites équivalentes. Montrons que 𝜑(𝑢)=𝜑(𝑣), c’est-à-dire que 𝑓𝑢 et 𝑓𝑣 ont la même limite dans 𝑌. Il suffit pour cela de montre que, pour tout 𝜀>0, 𝑑(lim(𝑓𝑢),lim(𝑓𝑣))𝜀. Soit 𝜀>0. Comme 𝑓 est uniformément continue, on obtient 𝛿>0 tel que, pour tous 𝑥 et 𝑥 dans 𝑋, si 𝑑(𝑥,𝑥)<𝛿 alors 𝑑(𝑓(𝑥),𝑓(𝑥))<𝜀. Comme 𝑢 et 𝑣 sont équivalentes, on obtient un entier 𝑁 tel que, pour tous 𝑛𝑁, 𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)<𝛿. Ainsi, pour tous 𝑛𝑁, 𝑑(𝑓(𝑢𝑛),𝑓(𝑣𝑛))<𝜀. En passant à la limite, on obtient bien 𝑑(lim(𝑓𝑢),lim(𝑓𝑣))𝜀.

    On obtient ainsi une application 𝑓̂ induite par 𝜑 : pour toute suite de Cauchy 𝑢, 𝑓̂(𝜋(𝑢))=lim(𝑓𝑢). Montrons que 𝑓̂𝜄=𝑓. Soit 𝑥 un élément de 𝑋. Par construction 𝜄(𝑥)=𝜋(𝑛𝑥). On a donc 𝑓̂(𝜄(𝑥))=lim(𝑛𝑓(𝑥))=𝑓(𝑥) comme espéré.

    Montrons que 𝑓̂ est uniformément continue. Soit 𝜀>0. Montrons qu’il existe 𝛿>0 tel que, pour tous 𝑠 et 𝑡 dans 𝑋̂, 𝑑(𝑠,𝑡)<𝛿𝑑(𝑓̂(𝑠),𝑓̂(𝑡))<𝜀. Concrètement, il s’agit de trouver 𝛿 tel que, pour toutes suites de Cauchy 𝑢 et 𝑣 dans 𝑋, si lim𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)<𝛿 alors 𝑑(lim𝑛𝑓(𝑢𝑛),lim𝑛𝑓(𝑣𝑛))<𝜀. La continuité uniforme de 𝑓 fournit 𝛿 tel que, pour tous 𝑥 et 𝑥 dans 𝑋, si 𝑑(𝑥,𝑥)<𝛿 alors 𝑑(𝑓(𝑥),𝑓(𝑥))<𝜀/3. Montrons que ce 𝛿 convient. Soit 𝑢 et 𝑣 des suites de Cauchy dans 𝑋 telles que lim𝑛𝑑(𝑢𝑛,𝑣𝑛)<𝛿. On a, pour tout 𝑘,

    Pour 𝑘 assez grand, 𝑑(𝑢𝑘,𝑣𝑘)<𝛿 par hypothèse sur 𝑢 et 𝑣 et donc le morceau du milieu est inférieur à 𝜀/3 par construction de 𝛿. Les deux autres morceaux sont également inférieurs à 𝜀/3 pour 𝑘 assez grand par définition des limites.

    Il reste à montrer que 𝑓̄ est unique. Pour cela, il suffit de montrer que l’image de 𝜄 est dense dans 𝑋̂. En effet 𝑓̄ est spécifiée sur cette image par la contrainte 𝑓̄𝜄=𝑓 et 𝑓̄ est uniformément continue donc continue. Soit 𝑧𝑋̂. Montrons que 𝑧 est limite de points de l’image de 𝜄. Par construction de 𝑋̂, on obtient une suite de Cauchy 𝑢 dans 𝑋 telle que 𝑧=𝜋(𝑢). Montrons que 𝑧 est la limite de la suite 𝑛𝜄(𝑢𝑛) dans 𝑋̂. Par construction, 𝑑(𝜄(𝑢𝑛),𝑧)=lim𝑘𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑘). Soit 𝜀>0. Comme 𝑢 est de Cauchy, on obtient 𝑁 tel que 𝑛,𝑘𝑁,𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑘)<𝜀/2. Montrons que ce 𝑁 convient, c’est à dire 𝑛𝑁,𝑑(𝜄(𝑢𝑛),𝑧)<𝜀. Soit 𝑛𝑁. On sait que 𝑘𝑁,𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑘)<𝜀/2. On fait tendre 𝑘 vers l’infini pour obtenir lim𝑘𝑑(𝑢𝑛,𝑢𝑘)𝜀/2<𝜀, comme annoncé.

  8. Conclure et décrire l’unité et la co-unité de l’adjonction obtenue. Montrer que la co-unité est un isomorphisme naturel.

    Le critère d’existence d’adjoint à gauche du cours fournit un adjoint à gauche de l’inclusion qui envoie 𝑋 sur 𝑋̂ et ayant pour composantes de l’unité 𝜂 les applications 𝜄:𝑋𝑋̂. En effet, notons ℳ︀ la catégorie des espaces métriques et 𝒞 celles des espaces métriques complets (avec les fonctions uniformément continues comme morphismes dans les deux cas). Notons 𝑈 le foncteur d’inclusion de 𝒞 dans ℳ︀. Pour tout espace métrique 𝑋, notons 𝒞𝑋 la catégorie dont les objets sont des paires (𝑌,𝑓)𝑌 est un espace métrique complet et 𝑓:𝑋𝑌 une fonction uniformément continue (𝑓 est donc un morphisme de 𝑋 vers 𝑈𝑌 dans ℳ︀). Les morphismes dans 𝒞𝑋 entre (𝑌,𝑓) et (𝑍,𝑔) sont les application uniformément continues de 𝑌 dans 𝑍 telles que 𝑔=𝑓 (autrement dit est un morphisme de 𝑌 vers 𝑍 dans 𝒞 tel que 𝑔=𝑈𝑓). Le critère du cours assure qu’il existe un adjoint à gauche de 𝑈 si (et seulement si) toutes les catégorie 𝒞𝑋 admettent un objet initial. De plus si on choisit un tel objet (𝐹𝑋,𝜄𝑋) pour chaque 𝑋 alors 𝑋𝐹𝑋 s’étend en foncteur adjoint à gauche de 𝑈 et les 𝜄𝑋 forment les composantes de l’unité de 𝐹𝑈.

    La paire (𝑋̂,𝜄) construite dans les questions précédentes est bien un objet initial dans 𝒞𝑋. Les questions 4 et 6 montrent que 𝑋̂ est un objet de 𝒞. La question 5 montre que 𝜄 est un morphisme de 𝑋 vers 𝑈𝑋̂ dans ℳ︀. Ainsi (𝑋̂,𝜄) est bien un objet de 𝒞𝑋. La question 7 assure que cet objet est initial. En effet, cette question considère (𝑌,𝑓) dans 𝒞𝑋 et construit un unique morphisme 𝑓̄ de (𝑋̂,𝜄) vers (𝑌,𝑓) puisque 𝑈𝑓̄𝜄=𝑓.

    On obtient ainsi une adjonction 𝐹𝑈 telle que, pour tout espace métrique, 𝐹𝑋=𝑋̂, 𝜂𝑋=𝜄 (le 𝜄 correspondant à 𝑋) et, pour tout 𝑌 complet, la bijection 𝜑𝑋,𝑌:Hom(𝑋̂,𝑌)Hom(𝑋,𝑈𝑌) envoie 𝑔 sur 𝑔𝜄 et son inverse envoie 𝑓 sur le 𝑓̄ de la question 7.

    Il reste à comprendre la co-unité 𝜀. Par définition, il s’agit d’une transformation naturelle dont la composante 𝜀𝑌 en un espace métrique complet 𝑌 est 𝜑𝑈𝑌,𝑌1(1𝑈𝑌), c’est-à-dire l’extension Id𝑌_ à 𝑌̂ de l’identité de 𝑌. Plus précisément, il s’agit de Id𝑌_ vu comme morphisme de 𝐹𝑈𝑌 dans 𝑌. On veut montrer qu’il s’agit d’un isomorphisme. Concrètement on peut montrer qu’il admet 𝜄:𝑌𝑌̂ comme inverse. La composée Id𝑌_𝜄 envoie tout point 𝑦 sur la limite de la suite Id(𝑛𝑦) qui est bien 𝑦. La composée 𝜄Id𝑌_ envoie tout 𝑧=𝜋(𝑢) sur 𝜄(lim𝑛Id(𝑢𝑛))=𝜋(𝑘lim𝑛𝑢𝑛). Pour montrer qu’il s’agit de 𝑧, il suffit de montrer que 𝑢 et 𝑘lim𝑛𝑢𝑛 sont équivalentes. Or on a bien lim𝑘𝑑(𝑢𝑘,lim𝑛𝑢𝑛)=0.

    On peut aussi raisonner plus abstraitement et argumenter que (𝑌,Id𝑌) est également un objet initial dans 𝒞𝑈𝑌 donc il existe une unique morphisme 𝜃 de 𝑌̂ dans 𝑌 tel que 𝜃𝜄=Id et ce morphisme est un isomorphisme. Comme Id𝑌_ convient, il s’agit d’un isomorphisme.

Exercice 5.65

On note 𝒟 la catégorie des espaces topologiques discrets et ℒ︀𝒞︀ celle des espaces localement connexes par arcs (ce qui signifie que, pour tout point 𝑥, tout voisinage de 𝑥 contient un voisinage de 𝑥 connexe par arcs). Dans les deux cas, les morphismes sont les fonctions continues.

  1. Soit 𝑋 un espace topologique localement connexe par arcs.

    1. Montrer que les composantes connexes par arcs de 𝑋 sont ouvertes.

      Soit 𝐴 une composante connexe par arcs de 𝑋. Montrons que 𝐴 est voisinage de chacun de ses points. Soit 𝑥𝐴. Par hypothèse sur 𝑋, le voisinage 𝑋 de 𝑥 contient un voisinage 𝑈 de 𝑥 connexe par arcs. On a 𝑈𝐴 car 𝐴 est la plus grande partie connexe par arcs contenant 𝑥. Donc 𝐴 est un voisinage de 𝑥.

    2. Montrer que la topologie quotient sur 𝜋0(𝑋) est discrète.

      Il suffit de montrer que les singletons sont ouverts, puisque toute partie est réunion de singletons. Soit 𝑧𝜋0(𝑋). La préimage 𝑝𝑋({𝑧}) est une composante connexes par arcs de 𝑋 par définition de 𝜋0(𝑋). Elle est donc ouverte par la question précédente.

    3. On note 𝑝𝑋 la projection de 𝑋 sur son quotient 𝜋0(𝑋). Montrer que, pour toute fonction continue 𝑓 de 𝑋 vers un espace topologique discret 𝑌, il existe une unique fonction continue 𝑓̄:𝜋0(𝑋)𝑌 telle que 𝑓=𝑓̄𝑝𝑋.

      Vu la propriété universelle de la topologie quotient, il suffit de montrer que 𝑓 descend en quotient. Soit 𝑥 et 𝑥 équivalents dans 𝑋. Montrons que 𝑓(𝑥)=𝑓(𝑥). Par hypothèse, on obtient un chemin continu 𝛾:[0,1]𝑋 tel que 𝛾(0)=𝑥 et 𝛾(1)=𝑥. Comme 𝑓𝛾 est continue et relie 𝑓(𝑥) à 𝑓(𝑥), ces points sont dans le même composante connexe par arcs de 𝑌. Or 𝑌 est discret donc ses composantes connexes par arcs sont des singletons donc 𝑓(𝑥)=𝑓(𝑥).

      Si on veut donner plus de détails sur ce dernier point, on peut dire que {𝑓(𝑥)} est à la fois ouvert et fermé dans 𝑌 (comme toutes les parties de 𝑌) donc (𝑓𝛾)1({𝑓(𝑥)}) est ouvert et fermé dans [0,1] et non vide car contenant 0 donc c’est tout [0,1] par connexité de [0,1].

  2. Montrer que tout espace discret est localement connexe par arcs et que le foncteur d’inclusion de 𝒟 dans ℒ︀𝒞︀ admet un adjoint à gauche.

    Soit 𝑋 un espace discret. Montrons que 𝑋 est localement connexe par arcs. Soit 𝑥 un point de 𝑋 et 𝑉 un voisinage de 𝑋. Le voisinage 𝑉 contient bien un voisinage connexe par arcs puisque {𝑥} fait l’affaire.

    Attention : il ne suffit pas de dire que 𝑥 admet un voisinage connexe par arcs, il faut bien montrer que tous les voisinages de 𝑥 contiennent un voisinage connexe par arcs.

    On a donc bien une inclusion de 𝒟 dans ℒ︀𝒞︀. On vient de le voir sur les objets et les morphismes sont les mêmes. Montrons maintenant qu’elle admet un adjoint à gauche. On applique le critère du cours. Il suffit de montrer que, pour chaque 𝑋 objet de ℒ︀𝒞︀, il existe un objet initial dans la catégorie dont les objets sont les paires (𝑍,𝑓)𝑍 est un espace topologique discret et 𝑓 une application continue de 𝑋 dans 𝑍 et les morphismes de (𝑍,𝑓) dans (𝑊,𝑔) sont les fonctions continues de 𝑍 dans 𝑊 telles que 𝑓=𝑔.

    Fixons un objet 𝑋 de ℒ︀𝒞︀. La question 1b assure que (𝜋0(𝑋),𝑝𝑋) est bien un objet de la catégorie associée à 𝑋 par le paragraphe précédent. La question 1c assure qu’il est initial.

Exercice 5.66 (Fonctorialité des conoyaux)

Le but de cet exercice est de construire le foncteur conoyau en algèbre linéaire et sa propriété universelle comme adjoint à gauche. On fixe un anneau commutatif 𝐴 (car travailler sur un corps ne simplifierait rien). On note Lin𝐴 la catégorie dont les objets sont les (𝑀,𝑁,𝑓)𝑀 et 𝑁 sont des 𝐴-modules et 𝑓:𝑀𝑁 une application 𝐴-linéaire. Les morphismes entre (𝑀,𝑁,𝑓) et (𝑀,𝑁,𝑓) sont les paires d’applications 𝐴-linéaires (𝜑:𝑀𝑀,𝜓:𝑁𝑁) telles que

commute. On compose ces morphismes en empilant les diagrammes. On considère le foncteur 𝑍:Mod𝐴Lin𝐴 qui envoie tout module 𝑀 sur (0,𝑀,0), l’inclusion du module nul dans 𝑀. Il envoie tout morphisme 𝑔:𝑀𝑀 sur 𝑍𝑔=(0,𝑔) qui est bien un morphisme dans Lin𝐴 et la fonctorialité de 𝑍 est claire. Montrer que 𝑍 admet un adjoint à gauche coker:Lin𝐴Mod𝐴 qui envoie tout objet (𝑀,𝑁,𝑓) sur coker(𝑓)𝑀/𝑓𝑁. Décrire l’unité de cette adjonction et sa propriété universelle. Caractériser l’action de coker sur les morphismes dans Lin𝐴.

On utilise le théorème de construction d’adjoint à gauche. Soit (𝑀,𝑁,𝑓) un objet dans Lin𝐴. On considère la catégorie 𝑓 dont les objets sont les paires (𝑃,(𝜑,𝜓))𝑃 est un 𝐴-module et (𝜑,𝜓) est un morphisme de (𝑀,𝑁,𝑓) vers 𝑍𝑃 dans Lin𝐴. Un morphisme entre (𝑃,(𝜑,𝜓)) et (𝑃,(𝜑,𝜓)) dans 𝑓 est une application 𝐴-linéaire 𝑔:𝑃𝑃 telle que (𝜑,𝜓)=(𝑍𝑔)(𝜑,𝜓) (le fait qu’on obtienne ainsi une catégorie a déjà été vérifié dans le cas général). Le point clef à démontrer est que (coker(𝑓),(0,𝜋𝑓)), où 𝜋𝑓:𝑁coker(𝑓) est la projection canonique, est un objet initial dans cette catégorie.

Il s’agit bien d’un objet de 𝑓. Montrons qu’il est initial (c’est la propriété universelle du conoyau). Soit (𝑃,(𝜑,𝜓)) un autre objet de 𝑓. On veut montrer qu’il existe une unique application 𝐴-linéaire 𝜃:coker(𝑓)𝑃 telle que (𝜑,𝜓)=𝑍𝜃(0,𝜋𝑓). On a le diagramme commutatif

On en déduit d’abord que 𝜑=0 et donc la condition (𝜑,𝜓)=𝑍𝜃(0,𝜋𝑓) équivaut à 𝜓=𝜃𝜋𝑓. On en déduit également que 𝜓𝑓=0. Ainsi 𝑓𝑀ker𝜓 donc, par propriété universelle des modules quotients, 𝜓 descend en unique application 𝐴-linéaire 𝜓_:coker(𝑓)𝑃 telle que 𝜓=𝜓_𝜋𝑓.

Le cours assure donc qu’il existe un foncteur coker:Lin𝐴Mod𝐴 adjoint à gauche de 𝑍 qui envoie tout (𝑀,𝑁,𝑓) sur coker(𝑓) avec comme unité (𝑀,𝑁,𝑓)(0,𝜋𝑓). Le cours caractérise également l’action du foncteur coker sur un morphisme (𝜑,𝜓):(𝑀,𝑁,𝑓)(𝑀,𝑁,𝑓) : il s’agit de l’unique application linéaire 𝑐:coker(𝑓)coker(𝑓) telle que

commute, c’est-à-dire 𝜋𝑓𝜓=𝑐𝜋𝑓. On peut représenter cela sur le diagramme commutatif suivant :

où les lignes sont exactes (les flèches vers 0 à droite indiquent que les projections sont surjectives). La fonctorialité assure également que la construction de 𝑐 est compatible avec les compositions.

Exercice 5.67

Le but de cet exercice est de décrire le passage des parties aux filtres comme l’application d’un adjoint à gauche. On note 𝒞 la catégorie dont les objets sont les treillis complets et les morphismes sont les fonctions croissantes (c’est donc la sous-catégorie pleine de Ord sont les objets sont les treillis complets). On note 𝒟 la catégorie dont les objets sont les treillis complets et les morphismes sont les fonctions qui commutent aux infs filtrants (ce n’est donc pas une sous-catégorie pleine de Ord). Comme les fonctions qui commutent aux infs filtrants sont croissantes, on a un foncteur d’oubli 𝑈:𝒟𝒞. Le but est de construire un adjoint à gauche de 𝑈 qui, pour tout ensemble 𝑋, envoie 𝒫(𝑋) sur (𝑋). En vue d’appliquer le théorème 5.4.8, on définit, pour tout treillis complet 𝑌,

On note que, pour tout ensemble 𝑋, 𝐿(𝒫(𝑋))=(𝑋) (en utilisant la remarque 2.2.4).

  1. Montrer que tout élément 𝐹 de 𝐿𝑌 contient , l’élément maximum de 𝑌.

    Soit 𝐹 dans 𝐿𝑌. Comme 𝐹 est une partie filtrante de 𝑌 par définition de 𝑌, elle n’est pas vide. On obtient ainsi 𝑦𝐹. Comme 𝑦, on en déduit 𝐹 par définition de 𝐿𝑌.
  2. Montrer que 𝐿𝑌 muni de la relation opposée à la relation induite par 𝒫(𝑌) est un treillis complet.

    On a 𝐿𝑌𝒫(𝑌)op par construction. D’après le corollaire 1.4.14, il suffit de montrer que, pour tout 𝑆𝐿𝑌, sup(𝑆)𝐿𝑌, où le sup est pris dans 𝒫(𝑌)op. Soit 𝑆𝐿𝑌. Montrons que 𝐺𝐹𝑆𝐹 est dans 𝐿𝑌. Soit 𝑦𝐺 et 𝑦𝑌 tel que 𝑦𝑦. Pour tout 𝐹𝑆, 𝑦𝐹 et donc 𝑦𝐹. Donc 𝑦𝐺. Montrons que 𝐺 est filtrante. Pour tout 𝐹𝑆, 𝐹 par la question précédente. Donc 𝐺, et en particulier 𝐺 n’est pas vide. Soit 𝑦 et 𝑦 dans 𝐺. Pour tout 𝐹𝑆, 𝑦𝐹 et 𝑦𝐹 donc 𝑦𝑦𝐹 (en effet l’hypothèse que 𝐹 est filtrante fournit un minorant 𝑦 de {𝑦,𝑦} dans 𝐹 puis on utilise 𝑦𝑦𝑦 et donc 𝑦𝑦𝐹 par définition de 𝐿𝑌). Donc 𝑦𝑦𝐺. On notera que c’est bien sûr la même démonstration que pour montrer que (𝑋) est un treillis complet, car cette démonstration n’utilisait en fait rien de spécifique à 𝒫(𝑋).
  3. Montrer que 𝜂𝑌:𝑌𝑈𝐿𝑌 défini par 𝜂𝑌(𝑦)={𝑦|𝑦𝑦} est une fonction croissante qui prend bien ses valeurs dans 𝑈𝐿𝑌. On note que 𝜂𝒫(𝑋) est l’application filtre principal.

    Soit 𝑦𝑌. Montrons que 𝜂𝑌(𝑦) est dans 𝐿𝑌. Il est non vide, car il contient 𝑦. Soit 𝑦 et 𝑦 dans 𝜂𝑌(𝑦). On a 𝑦𝑦 et 𝑦𝑦 donc 𝑦𝑦𝑦 et 𝜂𝑌(𝑦) est bien filtrante. L’autre condition est encore plus claire.

    Soit 𝑦 et 𝑦 dans 𝑌 avec 𝑦𝑦. On a bien 𝜂𝑌(𝑦)𝜂𝑌(𝑦) par transitivité de , donc 𝜂𝑌(𝑦)𝜂𝑌(𝑦).

  4. Montrer que (𝐿𝑌,𝜂𝑌) est un objet initial de 𝑌𝑈 et conclure. On pourra s’inspirer très fortement de la démonstration du théorème 2.4.6.

    Soit 𝑍 un treillis complet et 𝜑:𝑌𝑈𝑍 une fonction croissante. On veut une unique fonction 𝜑_:𝐿𝑌𝑍 qui commute aux infs filtrants et telle que

    commute. Il s’agit de recopier la démonstration du théorème 2.4.6 en remarquant qu’elle n’utilise nulle part que 𝑌=𝒫(𝑋) pour un ensemble 𝑋.

    Montrons d’abord l’analogue de la remarque 2.2.10 : pour tout 𝐹𝐿𝑌 et tout 𝑦𝑌, 𝐹𝜂𝑌(𝑦)𝑦𝐹. On fixe 𝐹 et 𝑦. Supposons 𝐹𝜂𝑌(𝑦). Comme 𝑦𝑦, 𝑦𝜂𝑌(𝑦) et donc 𝑦𝐹. Réciproquement supposons 𝑦𝐹 et montrons que 𝐹𝜂𝑌(𝑦). Soit 𝑦𝜂𝑌(𝑦). On a 𝑦𝑦 et 𝑦𝐹 donc 𝑦𝐹 par définition de 𝐿𝑌.

    Montrons maintenant l’analogue du lemme 2.4.8 : pour tout 𝐹𝐿𝑌, 𝐹=inf𝑦tq𝐹𝜂𝑌(𝑦)𝜂𝑌(𝑦). Par définition, 𝐹 minore l’ensemble dont on prend l’inf ici. Soit 𝐹 un autre minorant. Montrons que 𝐹𝐹. Soit 𝑦𝐹. On a 𝐹𝜂𝑌(𝑦) par le paragraphe précédent, puis 𝐹𝜂𝑌(𝑦) par transitivité et donc 𝑦𝐹 par une nouvelle application du paragraphe précédent.

    Montrons enfin l’analogue du lemme 2.4.11 : l’inclusion de 𝐿𝑌 dans 𝒫(𝑌)op commute aux inf filtrants. Soit 𝑆 une partie filtrante de 𝐿𝑌. Montrons que 𝐺𝐹𝑆𝐹 est dans 𝐿𝑌. Comme 𝑆 n’est pas vide et que chacun de ses éléments contient par la première question, on obtient 𝐺, donc 𝐺 n’est pas vide. Soit 𝑦 et 𝑦 dans 𝐺. Montrons que 𝑦𝑦𝐺. Comme 𝑦𝐺, on obtient 𝐹𝑆 tel que 𝑦𝐹. Comme 𝑦𝐺, on obtient 𝐹𝑆 tel que 𝑦𝐹. Comme 𝑆 est filtrante, on obtient 𝐹𝑆 tel que 𝐹𝐹 et 𝐹𝐹. On a donc 𝑦𝐹 et 𝑦𝐹 donc, par définition de 𝐿𝑌, 𝑦𝑦𝐹. La dernière condition est claire.

    Après ces préliminaires, on peut démontrer l’existence et l’unicité de l’extension. Soit 𝑍 un treillis complet et 𝜑:𝑌𝑍 une fonction croissante. Montrons d’abord l’unicité. Soit 𝜑_ une extension de 𝜑 qui commute aux infs filtrants. Soit 𝐹𝐿𝑌. On calcule en utilisant le lemme 2.4.10 et le fait que 𝐹 est filtrante :

    Cette formule ne dépend que de 𝜑 et 𝐹 donc l’unicité est démontrée. Pour l’existence, on définit 𝜑_ par cette formule. Montrons que 𝜑_ convient. Montrons qu’elle étend 𝜑. Soit 𝑦𝑌.

    Montrons maintenant que 𝜑_ commute aux infs filtrants. Soit 𝑆𝑌 une partie filtrante.

    Remarque : dans tout cet exercice, l’hypothèse « treillis complet » est plus forte que nécessaire, on pourrait raconter la même histoire en supposant seulement l’existence des infs filtrants et d’un maximum, mais il faudrait être plus prudent pour montrer que 𝐿𝑌 est un objet de la catégorie visée, faute d’avoir accès au corollaire 1.4.14.