2. Filtres
2.1. Prologue
Dans la suite, il sera commode d’emprunter un peu de vocabulaire aux logiciens. Un prédicat sur un ensemble est « une fonction de dans les énoncés ». À chaque élément de , on associe un énoncé qui peut être vrai ou faux. Ces gadgets logiques apparaissent par exemple lorsqu’on discute le principe de récurrence sur les entiers : pour tout prédicat sur , si et alors .
Il est courant de dire ou d’écrire « Pour tout entier assez grand, », ou « Pour tout assez proche de , » ou « Pour presque tout , » pour des prédicats sur respectivement les entiers, les points d’un espace topologique ou les points d’un espace mesuré. Ces phrases peuvent sembler manquer de rigueur, mais il est facile de préciser ce qu’elles signifient. La première signifie qu’il existe un entier tel que pour tout , . La seconde signifie qu’il existe un ouvert contenant tel que, pour tout dans , . La seconde signifie qu’il existe un ensemble mesurable de mesure nulle tel que, pour tout qui n’est pas dans , .
Une question naturelle est de se demander quelles sont les propriétés communes à ces trois exemples qui font que cette façon de parler est pertinente. Afin de préciser ce que « pertinente » signifie, on peut se demander quelles sont les règles de manipulation de tels énoncés. Par exemple, on peut facilement montrer que, étant donné deux prédicats et sur les entiers, si pour tout assez grand et pour tout assez grand alors, pour tout assez grand et . Mais cela ne fonctionnerait pas avec une famille infinie de propriétés. Par exemple, chacune des propriétés est vraie pour assez grand, mais leur conjonction n’est vraie pour aucun entier. Des observations analogues peuvent être faites dans les exemples topologiques et mesurés.
Dans cette discussion, on voit que l’ensemble des parties d’un ensemble n’est pas suffisamment grand. Il manque des parties ou ensembles en un sens généralisé. Il manque dans l’ensemble généralisé des très grands entiers qui permet d’écrire . Pour tout espace topologique et , il manque dans l’ensemble généralisé des points très proches de . Pour tout espace mesuré , il manque dans l’ensemble généralisé de presque tous les points de .
On veut ces ensembles pour pouvoir quantifier des énoncés, mais aussi considérer des images directes (et réciproques). Par exemple, si est une suite de points d’un espace topologique et est un point de , on veut dire que la suite tend vers si , l’image directe par de l’ensemble des très grands entiers, est contenue dans l’ensemble des points très proches de . Cela s’écrira .
Cette notion d’image directe doit bien sûr interagir harmonieusement avec les quantificateurs. Par exemple, on veut avoir que si est une autre suite telle que alors .
On verra dès le début de ce chapitre comment mettre tout cela en place avec seulement deux définitions et une notation.
La suite du chapitre utilisera intensivement la théorie du chapitre précédent. Par exemple, on veut pouvoir intersecter des parties généralisées et démontrer l’unicité des limites de suites (disons dans ) par la discussion suivante. Soit une suite qui tend vers et . Comme n’est pas l’ensemble vide, son image directe n’est pas l’ensemble vide. Or, on a supposé et donc n’est pas vide, ce qui implique .
Cette opération d’intersection sera également utile pour unifier les très nombreuses variantes de la définition de limite. Même en se limitant en fonctions de dans , on peut écrire où chacun des points d’interrogation peut être par exemple , , ou des variantes où ou bien est dans un ensemble dense. En combinant ces possibilités (par exemple tend vers par la gauche dans ), on obtient 16 possibilités pour chaque point d’interrogation, ce qui donne 256 définitions de limite. Garder l’information fine sur le second point d’interrogation permet d’énoncer des lemmes de composition. Par exemple, si et alors . On parle ici de lemmes. La méthode consistant à en énoncer trois, en démontrer deux, et laisser le reste en exercice a fait ses preuves et restera irremplaçable en L1. Mais, dans ce chapitre, nous développerons une méthode alternative.
On voudra également pouvoir définir des intersections de familles infinies de sorte que soit l’intersection, au sens des parties généralisées, de tous les voisinages de . Enfin, nous finirons par une discussion des singletons généralisés qui seront particulièrement utiles pour l’étude de la compacité dans un chapitre suivant.
2.2. Définition, quantificateurs généralisés et limites
Soit un ensemble. Les exemples du prologue montrent clairement que les parties généralisées de qui manquent dans correspondent à des ensembles de parties (ordinaires) de . Par exemple, la partie généralisée des points très proches d’un point correspond à l’ensemble des voisinages de .
Pour bien comprendre la discussion qui va suivre, il est essentiel de réaliser que les parties d’un ensemble et les prédicats sur sont deux points de vue sur le même objet mathématique. On a la correspondance bijective :
Soit un ensemble, un prédicat sur et une famille de parties de . On définit les énoncés
et
On notera qu’on a .Ces notations sont vraiment en un bloc, le ne signifie rien par lui-même puisque est un point de et pas une partie de . C’est pour cela qu’on utilise la notation plutôt que .
On notera que, via la correspondance entre prédicats et parties, la donnée d’un ensemble de parties de est complètement équivalente à la donnée de l’ensemble des prédicats sur tels que . De même le quantificateur existentiel généralisé caractérise , mais il jouera un rôle beaucoup moins important pour nous.
Pour montrer qu’on a bien généralisé les quantificateurs ordinaires, on a besoin de la définition suivante (où pour l’instant « filtre principal » se lit comme un seul mot).
Cette définition assure que, pour toute partie de et tout prédicat sur ,
donc le quantificateur généralisé généralise bien . De même, on a :
Voyons maintenant quelles conditions nous allons imposer aux familles de parties pour que les notations ci-dessus aient de bonnes propriétés.
Un filtre sur un ensemble est un ensemble de parties de tel que
On note l’ensemble des filtres sur . On le munit de la relation d’ordre induite par (il s’agit donc de la relation opposée à la relation d’inclusion des ensembles de parties).
Les trois conditions de la définition de filtre sont immédiates à vérifier pour les filtres principaux. De même, on vérifie immédiatement que l’ensemble des voisinages d’un point dans un espace topologique est un filtre sur , qui fournit notre premier exemple de filtre qui n’est pas principal (et qui est donc une partie généralisée de au sens strict). Enfin l’ensemble des parties de qui contient un rayon est également un filtre (c’est lui « l’ensemble généralisé des très grands entiers »).
Montrer que est bien un filtre sur .
Soit et . Comme , on obtient tel que . Ce même convient pour par transitivité de l’inclusion.
Soit et dans . On obtient et tels que et . On a donc est dans .
Enfin est dans , car convient.
Dans un espace topologique, montrer que l’ensemble des voisinages d’un point forme un filtre.
Là encore, les vérifications sont immédiates : tout ensemble qui contient un voisinage de est un voisinage de , toute intersection de voisinages de est un voisinage de et est un voisinage de .
Dans les exemples ci-dessus, les filtres sont définis comme des ensembles de parties contenant un élément d’une famille de parties plus restreintes. Voyons comment décrire cette situation.
Soit un ensemble et une base de filtre sur . L’ensemble des qui contiennent un élément de est un filtre sur . On dit que est une base de . Parfois, on dira également qu’une fonction à valeurs dans est une base d’un filtre si son image l’est.
Réciproquement si est un filtre et est une famille de parties telle que alors est une base de filtre (et le filtre correspondant est bien sûr ).
Soit un prédicat sur qui est croissant, c’est-à-dire que . Alors et de même si est décroissant alors . En particulier, on peut reformuler les inégalités entre filtres en termes de bases : pour toutes bases et de filtres et sur , on a .
Démonstration : Comme est filtrante donc non vide, on obtient . Comme , on a bien Soit et dans . Montrons que . Par hypothèse, on obtient et dans tels que et . Comme est filtrante, on obtient tel que et . On a donc et . La dernière condition à vérifier est claire par définition de (sans utiliser que est filtrante).
Montrons la réciproque. Soit un filtre sur et comme dans l’énoncé. Comme , on obtient tel que . En particulier n’est pas vide. Soit et dans . Montrons qu’il existe contenu dans et dans . En particulier et sont dans , donc et on obtient tel que . Ce convient.
La dernière partie est claire.
On notera en particulier que les éléments d’un filtre sur un ensemble forment une partie filtrante de , donc tout filtre admet une base tautologique constituée de tous ses éléments.
En termes de quantificateurs généralisés, les conditions définissant les filtres sur un ensemble signifient :
- Si est le prédicat toujours vrai sur alors .
Si et sont deux prédicats sur alors
Si et sont deux prédicats sur alors
La condition d’inclusion dans la définition de filtre a également la conséquence suivante sur les quantificateurs généralisés.
Soit un ensemble, un filtre sur et un prédicat sur . On a
et
Démonstration : On peut reformuler le membre de droite de la première équivalence en . Le sens direct est clair puisque qu’on peut utiliser . Le sens réciproque est clair en utilisant qu’une partie contenant un élément de est dans . La seconde équivalence découle de la première, car
Concernant la relation d’ordre, nous utiliserons également très souvent la remarque suivante.
Pour tout filtre sur et tout ,
Démontrer soigneusement qu’une somme de deux suites convergentes dans est convergente et converge vers la somme des limites, en utilisant la définition élémentaire de convergence des suites. Réécrire la démonstration en utilisant comme définition de la convergence de vers
et les propriétés des quantificateurs généralisés. Où se cachent maintenant les morceaux de démonstration qui ont disparu entre les deux versions ?
Soit et deux suites de réels. On suppose que tend vers et tend vers . Montrons que tend vers , c’est-à-dire . Soit . Par hypothèse sur appliquée à , on obtient tel que . Par hypothèse sur appliquée à , on obtient tel que . Montrons que convient. Soit . Montrons que . Comme , . Comme , . On a
Reprenons maintenant cet énoncé en termes de quantificateurs généralisés. Soit et deux suites de réels. On suppose que tend vers et tend vers . Montrons que tend vers , c’est-à-dire . Soit . Par hypothèse sur appliquée à , . Par hypothèse sur appliquée à , . Ainsi . Il suffit donc de montrer que, pour tout , implique . Soit vérifiant ces conditions. On a
On notera qu’on a utilisé la compatibilité du quantificateur universel généralisé avec la conjonction (le « et ») et l’implication. Par rapport à la première démonstration, les et le max sont cachés dans la définition de et la vérification du fait que c’est un filtre. Notons que, dans ce cas très simple, l’implication est vraie pour tout , mais la démonstration fonctionnerait encore si elle n’était vraie que pour assez grand, au prix d’un deuxième , caché ou pas selon qu’on utilise les filtres ou pas (c’est l’objet de la question suivante de cet exercice). On peut aussi remarquer que la rédaction de la deuxième démonstration peut être allégée avec des conventions de langage pour affirmer et démontrer des énoncés sous quantificateur généralisés. Ainsi, on pourrait écrire simplement la démonstration suivante.
Soit et deux suites de réels. On suppose que tend vers et tend vers . Montrons que tend vers , c’est-à-dire que pour tout et très grand, . Soit et très grand. Par hypothèse sur appliquée à et , . Par hypothèse sur appliquée à et , . On a
Les propriétés des quantificateurs généralisées assurent que le raisonnement ci-dessus est correct.
L’exercice précédent utilise une définition de limite qui utilise un peu les filtres, mais fait toujours apparaître des quantificateurs. Afin de reformuler les notions de limite purement en termes de filtres, nous avons vu dans le prologue qu’il faut également une notion d’image directe d’un filtre par une fonction.
Soit une fonction et un filtre sur . L’ensemble
est un filtre sur . On l’appelle l’image directe de par .On vérifie sans peine que l’image directe d’un filtre principal par une fonction est le filtre principal . On a donc étendu la notion d’image directe d’une partie.
Vérifions qu’on peut effectivement utiliser cette définition pour parler de limite comme annoncé dans le prologue de ce chapitre.
Soit une suite dans un espace topologique et soit un point de . On a
Dans le lemme précédent, il est vraiment important de se convaincre que la formulation en termes de filtre est la version intuitive ( envoie les très grands entiers parmi les points très proches de ) et la définition usuelle de limite est la version compliquée.
On verra plus loin que toutes les notions usuelles de limites rentrent dans ce cadre, en variant simplement les filtres en jeu, mais pour cela il nous faudra étendre la notion d’intersection de à dans la section suivante.
Avant cela, notons que la démonstration précédente ne fait intervenir aucune des conditions de la définition de filtre. Comme pour la définition des quantificateurs généralisés, on pourrait définir l’image directe généralisée d’une famille quelconque de parties. Mais les contraintes définissant les filtres garantissent de bonnes propriétés comme nous allons le voir tout de suite.
Soit un filtre sur un ensemble . Montrer que, pour toute fonction constante de valeur , on a , c’est-à-dire que l’image directe de n’importe quel filtre est contenue dans vu comme filtre. Montrer qu’il y a même égalité dès que n’est pas (on pourra raisonner par contraposition).
Par définition de la relation d’ordre sur les filtres, il s’agit de montrer que, pour toute partie de , . Soit une partie de . Supposons , c’est-à-dire . Montrons que , c’est-à-dire . Comme vaut partout , et que , on obtient qui est bien dans , car est un filtre.
Montrons maintenant que, si n’est pas , alors on a également l’inégalité (et donc l’égalité annoncée). Comme toutes les parties de contiennent , est la collection de toutes les parties de .
Par contraposition, il suffit de montre que la négation de implique . Supposons donc qu’on ait tel que , mais . On a donc et . Ainsi est dans et comme est un filtre, toutes les parties de sont dans .
L’exercice précédent ne fait intervenir qu’une seule des conditions définissant les filtres. Pour finir ce tour d’horizon des propriétés élémentaires des filtres, vérifions l’énoncé contenu dans le prologue concernant la compatibilité entre la définition du quantificateur universel généralisé et celle de l’image directe. Cette fois les deux autres conditions de filtre vont être nécessaires.
En particulier si deux suites coïncident sur les grands entiers et que l’une converge vers un point alors l’autre aussi.
Démonstration : Supposons et montrons que . Vu la symétrie de la situation, il suffit de montrer que . Soit . Montrons que . On a . On a également . Or est un filtre donc . De plus
Ainsi contient un élément de donc est dans puisque est un filtre.Comme annoncé dans le prologue de ce chapitre, la définition de filtre, la définition des quantificateurs généralisés associés et la définition d’image directe d’un filtre par une fonction permettent de manipuler de façon unifiée les énoncés du type « pour tout entier assez grand » et de parler de limite de façon très intuitive. Mais cette théorie élémentaire peut paraître un peu ad hoc et elle n’est que le tout début de l’histoire. Les sections suivantes vont se reposer sur le chapitre précédent pour bâtir une théorie beaucoup plus vaste et mieux motivée d’un point de vue théorique.
2.3. Structure de treillis complet
Nous avons vu que permet de voir toute partie ordinaire comme une partie généralisée, c’est-à-dire un filtre. Voyons maintenant comment aller dans l’autre sens. Au passage, nous récupérerons l’injectivité de (qu’on peut aussi vérifier directement) et de l’aide pour la suite.
Démonstration : Soit un filtre sur et une partie de . On a
De plus .La relation d’ordre sur restreinte à définit une structure de treillis complet avec les mêmes sup.
L’application est un plongement d’ensembles ordonnés qui commute aux infimums des parties finies et à tous les supremums.
En particulier, pour toutes parties et de ,
Le minimum de ce treillis complet est , le filtre de toutes les parties de et son maximum est , le filtre ne contenant que la partie .
Ce théorème justifie en particulier le choix de la relation d’ordre sur qui peut sembler étrange a priori : c’est celui qui fait de un plongement d’ensembles ordonnés.
Démonstration : Le corollaire 1.4.14 assure que, pour obtenir la structure de treillis complet, il suffit de montrer que, pour tout , le sup de pris dans est un filtre. Soit . Le sup de dans est l’intersection des éléments de . Il est immédiat de vérifier qu’il s’agit d’un filtre.
Montrons que est un plongement d’ensembles ordonnés. Soit et des parties de . On a
Cette dernière condition est clairement impliquée par . La réciproque est vraie également en spécialisant la condition à .
Pour montrer que commute aux sups, il suffit de noter que le lemme 2.3.2 lui fournit un adjoint à droite et permet donc d’appliquer le théorème 1.4.16. En particulier donc on obtient bien que le minimum de est , c’est-à-dire .
Il reste à montrer que commute aux inf des parties finies. Par récurrence immédiate, il suffit de traiter le cas de la partie vide et des réunions de deux parties. L’inf de la partie vide dans un treillis est le maximum par la remarque 1.4.10. Il s’agit donc de montrer que est un élément maximal dans . Cela découle clairement de la remarque 2.2.10 et de la définition de filtre.
Soit et des parties de . Montrons que . Comme est croissante, on sait déjà par lemme 1.4.15 que . Ainsi est un minorant de . On veut montrer que c’est le plus grand. Soit un minorant de . On a donc , c’est-à-dire d’après la remarque 2.2.10. De même on obtient . Or est un filtre donc , ce qu’une ultime application de la remarque 2.2.10 transforme en .
On fixe un ensemble .
Montrer directement que est bien un minimum de l’ensemble des filtres sur . Montrer que, pour tout filtre sur , si et seulement si . Notez qu’on pense vraiment à comme étant « la partie vide de vue comme filtre sur » mais noter ce filtre prêterait à confusion puisqu’il n’est pas vide en tant que partie de l’ensemble des parties de .
Le point crucial est que est l’ensemble de toutes les parties de puisque, pour tout , .
Soit un filtre sur . Montrons que . Soit . On a bien .
Montrons maintenant qu’il y a égalité si et seulement si . Supposons . On a . Réciproquement si alors toute partie de est dans , car elle contient qui est dans .
Montrer que, pour tout filtre sur et toute fonction , .
On utilise la caractérisation de la question précédente et la définition de l’image directe :
Dans la démonstration du théorème précédent, les inf de étaient offerts par le théorème 1.4.11. Nous verrons dans l’exercice 2.23 que la description explicite de ces infs est assez pénible pour les parties infinies, et elle ne nous servira jamais. Par contre, les infs binaires sont faciles à expliciter et cette explicitation est parfois la méthode de démonstration la plus efficace.
Soit et des filtres sur un ensemble .
Le filtre est l’ensemble des intersections d’un élément de et d’un élément de :
En particulier (vu l’exercice 2.21),
Soit une partie de . Les trois énoncés suivants sont équivalents :
- Si est une base de alors .
Démonstration : Montrons d’abord que la famille de parties annoncée est bien un filtre.
On a bien comme intersection de et . Soit avec et . Soit tel que . Montrons que est dans . On pose et . On a , car contient , et car contient . De plus,
Montrons maintenant la stabilité par intersection. Soit et dans . Soit et dans . L’intersection est dans , car on peut la réécrire .
Ainsi est bien un filtre. Montrons que c’est un inf de . Montrons d’abord qu’il s’agit d’un minorant, c’est-à-dire que et . Soit . Comme est un filtre, . Et est dans . De même, on montre que . Montrons maintenant que est le plus grand minorant de . Soit un autre minorant. Montrons que . Soit . Par définition de , on obtient et tels que . Comme , on obtient . Comme , on obtient . Comme est un filtre, on conclut que .
Soit une partie de . Montrons que les trois conditions énoncées sont équivalentes.
iii) ⇒ ii). Suppose qu’on a fixé dans tel que . Montrons que , c’est-à-dire d’après la remarque 2.2.10. Comme , et comme , .
ii) ⇒ i). Supposons , c’est-à-dire . Montrons que . D’après la contraposée de l’énoncé 2), il suffit de trouver et tels que . Les ensembles et conviennent.
i) ⇒ iii). Supposons . Montrons que . L’hypothèse fournit et tels que . Comme , on obtient a fortiori et donc convient.
Enfin montrons le critère en terme d’une base de . On a vu que . Par définition des bases et croissance de , la condition de droite est équivalente à . Le résultat précédent permet de reformuler cela en la condition annoncée.
Comme promis après le lemme 2.2.13, la structure de treillis sur les filtres permet de traiter toutes les notions usuelles de limites. Par exemple, étant donné un nombre réel , on peut définir , l’ensemble généralisé des réels très proches de et supérieures à . On lit cette définition comme l’intersection généralisée de l’ensemble généralisé des réels très proches de et l’ensemble ordinaire vu comme ensemble généralisé via . On a alors, pour toute fonction ,
L’exercice suivant vérifie qu’on obtient également une démonstration intuitive d’une version très générale de l’unicité des limites dans , comme annoncé dans le prologue de ce chapitre.
Soit et des nombres réels.
Montrer que si alors (on le lit « s’il existe des points qui sont à la fois très proches de et de alors »).
Supposons que . Montrons que . Il suffit de montrer que . Soit . Le lemme 2.3.7 assure que, pour tout et , . En particulier, donc par inégalité triangulaire.Soit un ensemble, un filtre non trivial sur et une fonction. Montrer que si et alors .
Supposons et . L’exercice 2.21 et l’hypothèse assurent que . On en déduit que . La première question en déduit que .
Le treillis des filtres sur un ensemble est distributif : pour tous filtres , et sur ,
Démonstration : On a vu dans l’exercice 1.6 que l’inégalité est vraie dans tous les treillis. Montrons donc . Soit . Montrons que . On sait que le sup dans provient de donc et . Le lemme 2.3.7 fournit et dans , dans et dans tels que . On calcule alors où et donc .
L’autre formule de distributivité découle de celle que nous venons de démontrer. Il s’agit d’un fait général pour tous les treillis. En effet, pour des éléments , et d’un treillis dans lequel distribue sur , on peut calculer :
La distributivité du lemme précédent contribue à rapprocher les filtres des parties ordinaires, même sans rien utiliser d’autre. Par exemple, il est clair intuitivement (et facile à démontrer) que, étant donné trois parties , et d’un ensemble , si alors . Montrons que l’énoncé analogue est vrai dans tout treillis distributif (il est amusant de réfléchir à ce que cela dit dans le cas de muni de la relation de divisibilité).
Cependant, il est important de noter que, contrairement au cas des , la distributivité ne s’étend pas aux ensembles infinis (on verra par exemple dans la proposition 4.8.1 que la compacité d’une partie d’un espace topologique est équivalente à une condition de distributivité).
Pour finir cette section, on peut se convaincre par l’exercice suivant que la description explicite des infs dans est vraiment peu agréable. Cet exercice ne sera jamais utilisé dans la suite.
Soit un ensemble. Dans cet exercice, on montre de façon élémentaire explicite que est un treillis complet en construisant à la main des infimums. Soit un ensemble de filtres sur .
Montrer que
est un filtre sur et que ce filtre est borne inférieure de .
Notons l’ensemble de parties ainsi défini. Montrons qu’il s’agit d’un filtre.
Soit et des parties de telles que et . On obtient fini et tels que et . Montrons que . Montrons que convient. On considère défini par . Montrons que convient.
Soit et des parties de telles que et . Montrons que . On obtient fini et tels que et . On obtient fini et tels que et . On pose qui est une partie finie de . On étend et à en envoyant tout nouvel élément sur entier. En particulier, on conserve et , car est dans tous les filtres. On définit qui envoie sur . Soit . Comme et et est un filtre, .
Montrons que . La partie convient. La définition de ne coûte rien, car , et l’intersection sur la famille vide est bien entier.
Ainsi est bien un filtre sur . Montrons qu’il est borne inférieure de . Soit un filtre. Supposons d’abord que minore et montrons . Soit . Montrons que . On obtient fini et tels que et . Pour chaque , comme , . Comme est un filtre, il est stable par intersection finie donc . Réciproquement, supposons maintenant et montrons que minore . Soit . Montrons que . Soit . Montrons que . Vu l’hypothèse , il suffit de montrer que . On pose , qui est bien une partie finie de et on considère la fonction qui envoie sur . Cette fonction convient bien.
Écrire une version plus simple de la définition précédente dans le cas où est filtrante.
Montrons que dans ce cas le filtre précédent est la réunion des éléments de .
Attention, en général la réunion d’une famille de filtres n’est pas un filtre. C’est une situation tout à fait analogue au cas des sous-groupes (ou des sous-espaces vectoriels). En général une réunion de sous-groupes n’est pas un groupe, mais cela fonctionne pour une famille filtrante à droite non vide (dans le cas des sous-groupes la relation d’ordre est l’inclusion donc ce sont les parties non vides filtrantes à droite qui fonctionnent).
Il y a deux façons de procéder. Vu l’unicité de la borne inférieure et le fait que est borne inférieure de dans , il suffit de montrer que est un filtre. On peut vérifier cela en utilisant l’hypothèse sur .
On peut aussi procéder de façon directe en montrant par double inégalité. Montrons que . Soit . Montrons que . Par définition de , on obtient tel que . Comme minore , et donc . Montrons maintenant que . Soit . Montrons que . On obtient fini et tels que et . Comme est filtrante et que est fini, on obtient qui minore (noter que l’hypothèse non vide ne sert ici que dans le cas où est vide). Montrons que . Comme est un filtre et est fini, il suffit de montrer que chaque est dans , ce qui découle du fait que minore .
2.4. Image directe et image réciproque d’un filtre
Dans la section 2.2, nous avons défini de façon complètement ad hoc la notion d’image directe d’un filtre par une application. Cette définition nous a permis de reformuler les notions usuelles de limite de façon plus intuitive, mais on aimerait une motivation plus intrinsèque de la définition. On veut également étendre la notion d’image réciproque et établir plus de propriétés de ces opérations. Toutes les propriétés fondamentales de ces extensions sont contenues dans l’énoncé suivant. Les nombreuses autres propriétés s’en déduisent.
Soit une fonction entre deux ensembles. Il existe une unique paire de fonctions adjointes et qui étende la paire et :
De même (de l’exemple 1.4.17) s’étend de façon unique en préservant l’adjonction avec .
En particulier toutes ces extensions sont croissantes.
De plus elles sont compatibles avec les applications identité :
et avec la composition
Dans cet énoncé, l’unicité est un peu subtile. En effet, demander la condition d’extension ne suffit pas à obtenir l’unicité : la condition d’adjonction est cruciale. Par exemple, on pourrait définir comme étant où est l’application noyau du lemme 2.3.2 et on aurait bien puisque .
Comme promis, cet énoncé permet d’énoncer et de démontrer les 4096 lemmes du prologue de ce chapitre.
Démonstration : Supposons et . On calcule
La démonstration précédente illustre un thème majeur : une fois la théorie en place, de nombreuses démonstrations se transforment en purs calculs ne faisant intervenir aucun quantificateur. Il faut comparer cela avec les démonstrations de cas particuliers de ce corollaire vues en L1.
Soit une fonction entre deux ensembles et un filtre sur . Nous avons vu dans l’exercice 2.21 que . Donner une démonstration utilisant le théorème 2.4.1 plutôt que la construction explicite de . On pourra utiliser que, pour tout élément d’un ensemble ordonné ayant un minimum, .
Une première possibilité est de repasser par et :
Mais on peut aussi raccourcir en déduisant du fait que admet un adjoint à droite donc commute aux et . On notera que cet argument fournit également directement l’implication puisque admet un adjoint à droite.Nous allons donner deux démonstrations indépendantes du théorème 2.4.1. La première sera une démonstration concrète définissant explicitement les applications , et et vérifiant à la main la commutativité des diagrammes et les relations d’adjonction. La seconde démonstration déduira le théorème d’une propriété universelle des filtres. Cette propriété universelle permet d’étendre abstraitement de nombreuses autres propriétés de à et sera utilisée systématiquement dans la suite. De plus la construction abstraite se généralise bien mieux (en particulier à la notion de complétion projective d’une catégorie).
Approche concrète
Dans cette approche du théorème 2.4.1, on donne des formules explicites pour l’image directe et l’image réciproque d’un filtre comme ensembles de parties. Bien sûr, il faut vérifier que ces formules définissent des filtres (comme nous l’avons déjà fait pour l’image directe), avant de vérifier les propriétés annoncées.
Soit une application entre ensembles.
Pour tout filtre sur ,
est un filtre sur .
Pour tout , (mais les éléments de ne sont pas tous de cette forme).
Pour tout filtre sur ,
est un filtre sur . De plus, pour tout , .
En particulier, pour tout , (mais les éléments de ne sont pas tous de cette forme).
Pour tout filtre sur ,
est un filtre sur .
Démonstration : Soit un filtre sur et un filtre sur . On peut montrer que et sont des filtres en utilisant exactement la même structure de démonstration, car et agissant sur les parties sont des adjoints à droite, ce qui implique qu’ils sont croissants, envoient sur et commutent aux intersections (bien sûr, nous avons déjà montré que la formule pour définit un filtre dans la section 2.2 mais ici nous recherchons une approche plus systématique).
Voyons le cas de . Comme et , on obtient (dans , et dans , ). Soit . Supposons , c’est-à-dire . Comme est croissante, on obtient et donc , c’est-à-dire . Soit et dans . Comme est un adjoint à droite, .
Montrons maintenant que, pour tout , . Soit . Par co-unité de on a donc , c’est-à-dire . Cependant, les éléments de ne sont pas tous de cette forme. Par exemple, est toujours dans , mais n’est pas nécessairement l’image d’une partie de par .
Le même raisonnement en utilisant montre que, pour tout , . Cependant les éléments de ne sont pas nécessairement de cette forme. Par exemple, si , et alors contient qui n’est l’image réciproque d’aucune partie de . Les mêmes propriétés de sur les parties montrent également directement que est un filtre.
Montrons maintenant la formule alternative pour . On procède par double inclusion. Soit . Montrons qu’il existe tel que . Montrons que convient. On sait qu’il est dans par définition de et hypothèse sur . De plus par co-unité de . Réciproquement, soit et tel que . Montrons que . On a vu que et est un filtre donc .
On peut maintenant démontrer le théorème 2.4.1.
Démonstration : Montrons que les opérations définies dans le lemme 2.4.3 commutent avec . Les ingrédients de la démonstration sont simplement la définition de et les adjonctions et entre et .
On commence par . Soit . Soit . On a
Montrons maintenant que . Soit . Soit . On a
Vérifions maintenant la propriété d’adjonction entre et . Soit un filtre sur et un filtre sur . Montrons que . On montre les deux implications. Supposons et montrons que . Soit . Montrons que . Par définition de , on a . Comme on a supposé , on en déduit , c’est-à-dire . Or par co-unité de l’adjonction donc .
Réciproquement, supposons et montrons que . Soit . Montrons que , c’est-à-dire . Comme , . Or on a supposé donc .
Montrons maintenant que les définitions du lemme 2.4.3 sont les seules possibles. Il suffit de montrer l’unicité de l’extension de puisque cette extension a au plus un adjoint à gauche et un adjoint à droite d’après le lemme 1.3.14. Pour cela la clef est la remarque 2.2.10 et l’hypothèse qu’il existe une extension de qui est adjointe à droite de l’extension de .
Soit un filtre sur et . On a :
Dans le calcul ci-dessus, il est crucial d’avoir un adjoint à droite de la fonction qu’on cherche à caractériser. La même stratégie permet également de retrouver directement la définition de sur les filtres.
Les compatibilités avec l’identité et la composition découlent directement des propriétés analogues avant extension. Par exemple, étant donnés , et , on calcule
Approche abstraite
Nous allons maintenant redémontrer le théorème 2.4.1 d’une façon plus abstraite qui met en valeur la nature profonde du lien entre parties d’un ensemble et filtres sur .
Le point de départ est l’observation que les bornes inférieures dans ne sont pas adaptées à nos objectifs. Par exemple, on voudrait pouvoir définir pour dans un espace topologique
mais cela ne donne pas le bon résultat (dans un espace métrique par exemple, cela donne toujours ). L’idée est de remplacer les intersections de par des intersections « formelles » qui « ne vérifient aucune relation ».
Pour préciser cette idée qui peut sembler très vague, il est utile de faire une analogie avec la notion d’algèbre de polynômes. Partant d’un anneau commutatif , on obtient la -algèbre des polynômes à coefficient dans en ajoutant un élément « formel » qui engendre et ne vérifie aucune relation au-delà de celles qui sont imposées par la définition de -algèbre. On peut contraster cela avec le passage de à qui ajoute un élément formel , mais en imposant la relation qui ne découle absolument pas de la définition de -algèbre. Il est crucial de comprendre que cette absence de relation vérifiée par s’incarne dans la propriété universelle de la paire : pour toute autre paire où est une -algèbre et , il existe un unique morphisme de -algèbre qui envoie sur (ce morphisme est appelé évaluation en , il envoie sur ). Si vérifiait des relations dans , il n’y aurait pas existence sans imposer de relation à . Si n’engendrait pas comme -algèbre, alors il n’y aurait pas unicité. Comme toutes les propriétés universelles, cette propriété caractérise modulo unique isomorphisme. Plus précisément, on a le résultat suivant :
Avant d’énoncer la propriété analogue pour les filtres, il convient de préciser quelles intersections sont visées. Dans le cas de ou de il s’agit d’intersections de familles décroissantes de parties. Ces familles sont quand augmente dans le premier cas, et quand décroit vers dans le second. Dans le cas général, il n’y a pas d’ensemble ordonné pouvant naturellement servir à fournir des paramètres. De plus les parties qui nous intéressent vraiment ne sont pas seulement les , mais tous les voisinages de . Pour ces raisons, la bonne contrainte est celle de partie filtrante introduite dans la définition 2.2.5.
Les fonctions qui joueront le rôle des morphismes de -algèbres dans notre analogie polynômiale sont celles qui vérifient la condition suivante.
Soit une fonction entre treillis complets. On dit que commute aux infs filtrants si, pour tout ,
On montrera dans le lemme 2.4.9 que cette condition est plus forte que celle d’être croissante, mais elle est plus faible que le fait de commuter avec tous les infs (c’est-à-dire d’être un adjoint à droite).
On peut maintenant énoncer le théorème majeur de cette section.
Soit un treillis complet. Soit une application croissante. Il existe une unique fonction telle que
- étend :
- commute aux infs filtrants.
On a la formule « explicite »
et l’inégalité , où est l’adjoint à droite de . De plus la fonction est croissante.
Comme dans le cas des polynômes, l’unicité de signifie que est engendré en un sens par l’image de (l’énoncé précis sera le lemme 2.4.8) et l’existence de correspond à l’affirmation vague que les infs filtrants dans ne vérifient aucune « relation » qui nécessiterait d’ajouter des hypothèses sur .
Comme dans le cas des polynômes, nous pouvons déjà noter que la propriété universelle exprimée dans le théorème caractérise .
Soit un ensemble et un treillis complet muni d’une fonction croissante vérifiant la propriété universelle des filtres : pour tout treillis complet et tout croissante, il existe un unique qui commute aux infs filtrants et vérifie . Montrer qu’il existe un unique isomorphisme d’ensembles ordonnés tel que .
La propriété universelle de appliquée à la fonction croissante fournit une unique fonction commutant aux infs filtrants telle que . En particulier, cela assure l’unicité annoncée, car tout isomorphisme d’ensemble ordonné commute aux infs filtrants.
De même la propriété universelle des filtres appliquée à la fonction croissante fournit qui commute aux infs filtrants et vérifie .
Dans le diagramme ci-dessus, les deux petits triangles commutent donc le grand triangle aussi : . De plus commute aux infs filtrants. Donc l’unicité dans la propriété universelle des filtres appliquée à la fonction croissante assure que . On montre de même que .
Pour démontrer ce théorème, nous aurons besoin d’un certain nombre de lemmes, à la fois portant sur les parties filtrantes en général et sur notre situation spécifique.
Voici maintenant l’énoncé d’engendrement promis, analogue au fait que tout polynôme s’écrit de façon unique comme somme de monômes.
Tout filtre est « tautologiquement » un inf filtrant de filtres principaux :
Démonstration : Par définition des filtres, vu comme partie de est filtrant. Comme est croissante, le lemme 2.4.7 assure que est filtrante.
Il reste à voir que est bien un inf de cette partie de . Soit un filtre sur .
Montrer que tout filtre sur un ensemble fini est principal.
Soit un ensemble fini et un filtre sur . Le lemme 2.4.8 assure que . Or le théorème 2.3.3 assure que commute aux infs finis donc
Comme promis, le fait de commuter aux infs filtrants est un renforcement de la condition de croissance.
Soit un ensemble ordonné. Soit et deux treillis complets. Soit une fonction croissante et une fonction qui commute aux infs filtrants. Pour tout ,
Démonstration : Soit filtrante. Comme est croissante, le lemme 2.4.7 assure que est filtrante.
On calcule ensuite
Nous avons vu dans la section précédente que, par construction, les sups dans proviennent de mais pas les infs. Cependant les infs filtrants proviennent de .
Démonstration : Comme la réunion est un inf dans , il suffit de montrer qu’il s’agit d’un filtre.
Elle contient , car n’est pas vide et chacun de ses éléments contient .
Soit et . Par définition de la réunion, on obtient tel que . Comme est un filtre et , on en déduit et donc .
Soit et dans . Par définition de la réunion, on obtient et dans tels que et . Comme est filtrante, on obtient inférieur à et . On a donc et et donc et enfin .
La caractérisation de découle alors directement de l’exercice 2.21.
Nous avons maintenant tous les ingrédients pour démontrer la propriété universelle des filtres.
Démonstration : Montrons d’abord l’unicité. Soit une extension comme dans l’énoncé. Soit un filtre sur . On a vu dans le théorème 2.3.3 que est croissante et supposé que commute aux infs filtrants. On peut donc calculer
qui ne dépend que de et .
Pour l’existence, la voie est claire : il faut vérifier que la fonction définie par la formule ci-dessus convient.
Montrons qu’elle étend . Soit .
Montrons maintenant que commute aux infs filtrants. Soit une partie filtrante.
Montrons que . Comme , on obtient en utilisant l’inégalité de co-unité et le fait que est croissante.
Montrons que est croissante. Soit et deux fonctions de dans . Supposons . Montrons que . Soit . On veut . Il suffit de montrer que minore les valeurs de sur . Soit . On a puisque .
Soit une fonction croissante. Il existe une unique extension qui commute aux infs filtrants. On a la formule « explicite »
De façon encore plus explicite, pour tout filtre et toute base de , est une base de .
De plus cette extension est liée à par , où est l’adjoint à droite de . En particulier .
La fonction est croissante.
De plus, et, pour toute fonction , on a .
Enfin, pour tout l’extension de la fonction constante de valeur est la fonction constante de valeur .
Démonstration : Pour l’existence et l’unicité de , il suffit d’appliquer le théorème à la fonction croissante . La formule explicite du théorème donne également directement la formule explicite ici. Montrons maintenant la formule en terme de bases. Soit un filtre et une base de . Soit un partie de . On a
et cette condition est clairement impliquée par puisque les éléments de sont dans . Réciproquement, soit tel que . Comme est une base de , on obtient tel que . Comme est croissante, et convient.
La formule provient de l’unicité dans le théorème 2.4.6 et du lemme 2.3.2 qui assure que est un adjoint à droite, donc commute aux infs, et que . En effet ces propriétés assurent que commutent aux infs filtrants et . On en déduit puisque d’après le théorème 2.4.6.
La croissance de découle immédiatement de la croissance dans le théorème puisque composer à gauche par la fonction croissante est une opération croissante.
Comme commute aux inf filtrants et , l’unicité de l’extension assure que .
Montrons maintenant la formule de composition. On utilise le diagramme suivant.
On sait que les deux petits rectangles commutent, donc le grand rectangle commute. De plus commute aux inf filtrants donc l’unicité de l’extension assure .
La formule d’extension des fonctions constantes est claire : elle fait bien commuter le diagramme et toute fonction constante commute aux infs filtrants.
Le corollaire 2.4.12 et le corollaire 2.4.13 démontrent clairement le théorème 2.4.1.
Dans le même esprit, on a la construction suivante qui sera utile de façon occasionnelle en topologie.
L’exercice suivant vérifie que cette définition a bien un sens et démontre des propriétés de cette opération qui montrent comment elle étend l’opération de réunion de parties indexée par une partie.
Soit et des ensembles et une fonction. On note la fonction de dans qui envoie sur .
Montrer que est croissante, de sorte que l’on peut effectivement lui appliquer la propriété universelle des filtres pour obtenir .
Cela découle directement du lemme 1.4.8 qui assure que la fonction d’un treillis complet est croissante.Montrer que, pour tout filtre sur , (on pourra commencer par réfléchir à l’analogue de cette formule pour les parties de ).
Dans ce cas et la fonction n’est autre que puisque commute aux sups et, pour tout , . De plus on sait que l’extension de est l’identité puisque et commute aux infs filtrants. Alternativement, on peut utiliser la description concrète de (toujours en utilisant la formule ).Montrer que la fonction est croissante en les deux arguments.
Le fait que l’opération est croissante en est offert par la propriété universelle (elle commute même aux infs filtrants). Le fait qu’elle est croissante en provient du fait que si alors on vérifie facilement que , où . La croissance du processus d’extension fournit alors le résultat voulu.En utilisant que, pour tout ensemble , l’inclusion de dans commute aux infs filtrants et aux sup, montrer que, pour toute partie de ,
En déduire que, pour tout prédicat sur ,
Soit une partie de . On a
Le corollaire est terme de quantificateur universel généralisé est immédiat par définition.Soit un treillis complet et une fonction qui commute aux infs filtrants. Montrer que . Montrer que si de plus commute aux sups alors il y a égalité (c’est donc le cas en particulier si ou pour ou ).
On sait que est une partie filtrante de et que est croissante donc est une partie filtrante de par le lemme 2.4.7, et son inf est par construction. Par ailleurs est croissante donc, pour tout , par le lemme 1.4.15. On a donc
La seule inégalité dans le calcul ci-dessus provient de qui est une famille d’égalités si commute aux sups.
On pourrait de même introduire une opération en étendant qui est croissante de dans , mais nous n’en aurons pas l’usage.
L’unicité dans la propriété universelle des filtres permet également d’étendre facilement des propriétés de à . Voici un exemple :
On peut également appliquer cette technique aux quantificateurs généralisés en utilisant la remarque 2.4.15.
Pour généraliser cette technique de démonstration, nous aurons besoin d’étendre des fonctions définies sur des produits d’ensembles de parties. La démonstration est un peu fastidieuse et sa lecture n’est vraiment pas indispensable.
Soit et des ensembles et soit un treillis complet. Pour toute fonction croissante , il existe une unique fonction telle que
commute et commute aux infs filtrants par rapport aux deux variables. Concrètement, on a la formule
De plus est croissante.
Enfin, pour toutes fonctions croissantes et , on a où et sont les extensions provenant du corollaire 2.4.12.
Démonstration : Montrons d’abord l’unicité (et la formule concrète au passage). Soit un filtre sur et un filtre sur . On montre sans peine que est une partie filtrante, donc son image par également, et l’inf de cette image est . Ainsi on a nécessairement
Pour démontrer l’existence, on peut vérifier que la fonction définie par cette formule fait commuter le diagramme et commute aux infs filtrant en les deux variables. Il est possible de le faire directement en suivant la stratégie de la démonstration du théorème 2.4.6.
Une méthode plus satisfaisante en principe, mais assez laborieuse en pratique, consiste à utiliser deux fois le théorème 2.4.6 pour démontrer l’existence. Cela demande de jongler un peu entre les fonctions de deux variables et les fonctions à valeur dans des ensembles de fonctions, ainsi qu’avec l’ordre des arguments. En effet, on peut voir comme fonction de dans l’ensemble des fonctions de dans , avec (on dit que est obtenue à partir de par curryfication1). Comme vu dans l’exercice 1.7, est un treillis complet et l’inf d’un ensemble de de fonctions est la fonction . Le théorème 2.4.6 appliqué à fournit donc . Ensuite, on peut échanger les arguments pour obtenir définie comme . Cette nouvelle fonction est également à valeurs dans un treillis complet donc on peut lui appliquer le théorème 2.4.6 pour obtenir . Il ne reste alors qu’à échanger l’ordre des arguments et décurryfier pour obtenir définie comme .
Montrons que . Soit et . On calcule
Montrons que commute aux infs filtrants en la seconde variable. Soit une partie filtrante de et soit . On calcule
Montrons que commute aux infs filtrants en la première variable, ce qui demande un peu plus de patience. Soit une partie filtrante de et soit . On calcule patiemment
Alternativement, on peut utiliser la formule concrète du théorème pour montrer que le que nous venons de construire est bien donné par la formule établissant l’unicité. Cela montre que la construction est en fait symétrique : on peut échanger les rôles de et dans le paragraphe et obtenir la même fonction qui cette fois commute clairement aux infs filtrant en l’autre variable.
Le fait que est croissante découle directement de l’énoncé analogue dans le théorème 2.4.6. La compatibilité avec la composition découle comme d’habitude de l’unicité.
Comme d’habitude, on peut appliquer cet énoncé à une fonction de la forme pour obtenir le corollaire suivant.
Soit , et des ensembles. Pour toute fonction croissante , il existe une unique fonction telle que
commute et commute aux infs filtrants par rapport aux deux variables. De plus est croissante.
Enfin cette procédure d’extension est compatible avec celle du corollaire 2.4.12 :
pour toutes fonctions croissantes et , on a :
pour toutes fonctions croissantes et , on a :
L’énoncé suivant peut sembler obscur à première lecture mais il sera souvent utile dans la suite.
Soit une fonction. Pour tout filtre sur et tout filtre sur , on a
Démonstration : On peut vérifier directement l’énoncé analogue pour des parties de et de . De plus, les deux membres sont des composées de fonctions croissantes en une ou deux variables. En effet
et
Le corollaire 2.4.20 et l’exemple 2.4.21 assurent que ces fonctions s’étendent en et et respectivement, ce qui démontre le lemme.Soit une fonction. Montrer que, pour tout filtre sur , .
Cet énoncé se combine avec le lemme 2.4.17 pour obtenir l’exercice suivant qui sera utile dans un chapitre ultérieur.
Soit un ensemble et une partie de . On note l’inclusion de dans . Montrer que induit un isomorphisme d’ensembles ordonnés entre et d’inverse .
Le lemme 2.4.17 assure que . En particulier est injective. Montrons que son image est bien incluse dans . Soit un filtre sur . Par adjonction, l’énoncé équivaut à . Or donc on a bien .
Réciproquement, soit un filtre sur tel que . Montrons que . D’après l’exercice 2.28, on a . Mais donc . Ainsi l’image de est bien l’ensemble annoncé et sur cet ensemble.
En plus d’étendre aux filtres des résultats bien connus pour les parties, on peut utiliser le corollaire 2.4.20 pour étendre des opérations. Par exemple le produit de parties s’étend en produit de filtres et l’exercice suivant étudie cette opération.
Soit et des ensembles. On note la projection de sur et la projection de sur . On étend l’opération de produit de parties en opération par le corollaire 2.4.20. Soit un filtre sur et un filtre sur .
Montrer que .
L’analogue de cette formule est valable pour les parties. C’est clair géométriquement et on peut le démontrer en calculant
De plus le membre de droite est l’application à de la composée qui s’étend bien en .Montrer que
(on pourra utiliser le lemme 2.4.11 pour montrer que le membre de droite est l’application à d’une fonction qui commute aux infs filtrants dans les deux variables).
Là encore le cas des parties est clair : pour et on a
Et le membre de gauche de la formule annoncée est clairement l’extension aux filtres de son analogue sur les parties. Le membre de droite nécessite un peu plus de prudence car il n’est pas complètement évident qu’il commute aux infs filtrants en les deux variables. C’est clair si on fixe puisqu’on obtient alors ou selon la valeur de . Mais lorsqu’on fixe , il faut utiliser que le lemme 2.4.11 assure que l’inf d’une partie filtrante de est trivial si et seulement si cette partie contient le filtre trivial.Montrer que .
On sait que l’image directe de filtre est triviale si et seulement si ce filtre est trivial. Donc
Alternative : Montrons les deux implications. Supposons d’abord que . On obtient alors . On discute selon que ou . Dans le premier cas la conclusion est claire. Dans le deuxième cas, la question précédente assure que . Réciproquement, supposons . Vu la symétrie de la situation, on peut supposer que . On calcule alors .
On note la diagonale de . Montrer que pour tous filtres et sur , .
L’énoncé correspondant sur les parties est clair : pour toutes parties et de , . Ainsi les fonctions de dans qui envoient sur les énoncés et sont égales. Leurs extensions à le sont donc aussi.
La première question de l’exercice précédent suggère la définition suivante.
2.5. Ultrafiltres
On a vu que les filtres sur un ensemble sont des généralisations des parties de . L’ensemble lui-même s’injecte dans les parties de par l’application singleton . Son image est caractérisée par une propriété de minimalité : les singletons sont les parties non vides minimales. Cette propriété de minimalité reste vraie dans mais elle ne caractérise plus les singletons : il existe des singletons généralisés.
Il ne faut pas confondre cette notion avec la notion d’élément minimum qui est beaucoup plus forte. En particulier un ensemble ordonné a au plus un élément minimum alors qu’il peut avoir de nombreux éléments minimaux. Il y a deux exemples à garder en tête ici. On a déjà vu celui des singletons dans . L’autre exemple est celui des entiers naturels premiers qui sont minimaux pour la relation de divisibilité sur .
Comme dans le cas des nombres premiers, on peut caractériser les ultrafiltres par un énoncé de type « lemme de Gauß ».
Un filtre sur un ensemble est premier si, pour toutes parties et de ,
Démonstration : Soit un filtre sur .
Supposons d’abord que est un ultrafiltre et montrons qu’il est premier. Soit et des parties de telles que . Autrement dit par la remarque 2.2.10. Supposons par l’absurde que ni ni ne soient dans . On a alors et donc2 . Par minimalité de , on en déduit que . De même, on obtient . Par ailleurs le théorème 2.3.3 et le lemme 2.3.8 assurent que
ce qui est absurde car un ultrafiltre est non trivial (par définition).
Réciproquement, supposons que est premier et non trivial et montrons qu’il s’agit d’un ultrafiltre. Soit un filtre sur tel que . Montrons que . Il suffit de montrer que . Soit . Montrons que . On a et est premier donc ou . Montrons que le second cas ne peut pas arriver. Supposons . Comme on en déduit et donc , ce qui contredit .
Une grande partie de la puissance de la notion d’ultrafiltre provient d’un lemme/axiome très général qui en garantira l’existence.
Il faut penser à cet énoncé comme à un principe de récurrence très patiente. On commence avec la partie vide de . Comme elle est totalement ordonnée, l’hypothèse nous fournit (qui minore la partie vide…). Si est minimal alors c’est gagné. Sinon on obtient tel que . Si est minimal c’est gagné. Sinon on obtient . Par récurrence ordinaire (pas spécialement patiente), on trouve soit un élément minimal soit une suite strictement décroissante. L’image de cette suite est une partie totalement ordonnée de . L’hypothèse nous fournit un minorant de . Et on continue ainsi (très patiemment). L’axiome de Zorn affirme que ce processus finit par s’arrêter. On peut le démontrer à partir de l’axiome du choix (on notera que le processus décrit ci-dessus nécessite effectivement de faire beaucoup de choix).
Démonstration : Soit un filtre non trivial. On pose . On veut un élément minimal de . Montrons que vérifie les conditions du lemme de Zorn (axiome 2.5.5).
Soit une partie totalement ordonnée de . On peut supposer que n’est pas vide, car sinon minore . Ainsi est filtrante. Montrons que l’infimum de dans est un minorant de dans . Montrons que . Comme , on obtient un élément de . En particulier et on a . De plus n’est pas trivial sinon le lemme 2.4.11 et le fait que est filtrante assureraient que , ce qui contredirait l’hypothèse .
Soit une fonction. Montrer que l’image directe par d’un singleton dans est un singleton dans . On veut maintenant le résultat analogue pour les « singletons généralisés ». Soit un ultrafiltre sur . Montrer que l’image directe par de est un ultrafiltre sur .
La version avec des singletons est claire, car . Soit une fonction et un ultrafiltre sur . Montrons que est un ultrafiltre. Le lemme 2.5.4 assure qu’il suffit de montrer que est non trivial et premier.
L’exercice 2.21 assure que n’est pas trivial. Montrons qu’il est premier. Soit et des parties de telles que . On a donc , c’est-à-dire . Comme est premier, ou , c’est-à-dire ou .
Soit un filtre sur un ensemble . Montrer que est le sup de l’ensemble des ultrafiltres inférieurs à (cet exercice est plus difficile que les autres). Quel est l’énoncé analogue pour une partie de ?
On veut montrer que est le sup de l’ensemble . Il s’agit clairement d’un majorant de cet ensemble. Montrons que c’est le plus petit. Soit un majorant de , montrons que . Soit ∈ . Montrons que . Supposons par l’absurde .
Montrons d’abord que est non trivial. Supposons . On obtient alors tel que . Autrement dit , ce qui contredit l’hypothèse .
Le lemme de l’ultrafiltre fournit un ultrafiltre . Comme , l’hypothèse sur assure que et donc . Comme , . Ainsi , ce qui est absurde, car tout ultrafiltre est non trivial, par définition.
L’énoncé analogue pour les parties est que toute partie est la réunion des singletons qu’elle contient. On notera que l’énoncé qu’on vient de démontrer peut être vu comme une reformulation du lemme de l’ultrafiltre. On a utilisé ce lemme dans la démonstration. Et l’énoncé implique facilement le lemme, car si est non trivial alors ne saurait être vide puisque .