6. Homologie singulière

6.1. Prologue

Dans ce chapitre, on commence l’étude d’une façon assez différente d’associer algèbre et topologie. La théorie de l’homologie singulière met l’algèbre linéaire au service de la topologie. Plus précisément, elle utilise l’algèbre homologique. Il s’agit d’une partie assez avancée de l’algèbre linéaire qui sert dans de nombreuses autres applications, en topologie ou en algèbre. Cette théorie est assez lourde à mettre en place, donc ce prologue commence par énoncer un théorème en découlant et ses premières conséquences. Pour la fin de l’énoncé, on aura besoin de la définition suivante.

Définition 6.1.1

Soit 𝑋 et 𝑌 des espaces topologiques. On dit que deux applications continues 𝑓0 et 𝑓1 entre 𝑋 et 𝑌 sont homotopes s’il existe une application continue 𝐹:𝑋×[0,1]𝑌 telle que, pour tout 𝑥, 𝐹(𝑥,0)=𝑓0(𝑥) et 𝐹(𝑥,1)=𝑓1(𝑥).

On voit les fonctions 𝑓𝑡:𝑥𝐹(𝑥,𝑡) comme une famille de fonctions reliant 𝑓0 à 𝑓1.

Voici le théorème dont la démonstration occupera presque tout le chapitre.

Théorème 6.1.2

Il existe une suite de foncteurs 𝐻𝑝:TopAb telle que

  • Pour tous entiers naturels 𝑛 et 𝑝,

  • Pour tout hyperplan vectoriel 𝑃 dans 𝑛+1, si 𝑛>0, la symétrie orthogonale 𝑠𝑃 restreinte à 𝕊𝑛 vérifie 𝐻𝑛(𝑠𝑃)=Id𝐻𝑛(𝕊𝑛)
  • Si 𝑓 et 𝑔 sont deux applications continues homotopes entre des espaces topologiques 𝑋 et 𝑌 alors, pour tout 𝑝, 𝐻𝑝(𝑓)=𝐻𝑝(𝑔).

Comme on va le voir dès les deux corollaires suivants, le premier point du théorème a déjà des conséquences intéressantes. Il est important de comprendre que c’est la fonctorialité qui fait tout le travail. Si on retient seulement qu’un foncteur de Top vers Ab associe un groupe à tout espace et un morphisme de groupes à toute fonction continue, on peut démontrer le théorème en associant les groupes annoncés et les morphismes annoncés et en associant le groupe trivial à tous les autres espaces, et le morphisme trivial à toutes les autres fonctions continues sauf les identités à qui on associe l’identité du groupe concerné. Bien sûr, aucune conséquence ne découlerait d’une telle construction. Le contenu du théorème est donc la possibilité de faire ces associations de façon compatible avec la composition.

Corollaire 6.1.3
Les sphères 𝕊𝑛 et 𝕊𝑚 ne sont homéomorphes que si 𝑛=𝑚. Les espaces euclidiens 𝑛 et 𝑚 ne sont homéomorphes que si 𝑛=𝑚.

Démonstration : Le lemme 5.2.4 assure que deux espaces topologiques isomorphes ont des images par n’importe quel foncteur qui sont isomorphes. Le théorème 6.1.2 fournit donc directement le résultat sur les sphères.

Supposons maintenant qu’on ait un homéomorphisme 𝜑 entre 𝑛 et 𝑚. Le corollaire 4.9.7 montre que 𝜑 s’étend en homéomorphisme entre les compactifiés d’Alexandrov de 𝑛 et 𝑚. Or l’exemple 4.9.6 montre que ces compactifiés sont homéomorphes à 𝕊𝑛 et 𝕊𝑚 donc le paragraphe précédent assume que 𝑛=𝑚.

Théorème 6.1.4
Il n’existe pas d’application continue de 𝔹𝑛+1 dans 𝕊𝑛 qui soit l’identité sur 𝕊𝑛. Toute application continue de 𝔹𝑛 dans 𝔹𝑛 admet un point fixe.

Démonstration : Notons 𝜄 l’inclusion de 𝕊𝑛 dans 𝔹𝑛+1. Soit 𝑟:𝔹𝑛+1𝕊𝑛 une fonction continue qui est l’identité sur 𝕊𝑛. On a donc 𝑟𝜄=Id𝕊𝑛. Montrons une contradiction. La fonctorialité de 𝐻𝑛 transforme le diagramme commutatif

dans Top en diagramme dans Ab :

Pour 𝑛=0, le théorème est une conséquence immédiate du théorème des valeurs intermédiaires, mais on peut aussi voir que le diagramme ci-dessus devient

qui est contradictoire, car aucun morphisme de groupe entre et n’est injectif.

Pour 𝑛>0, on obtient le diagramme

qui factorise l’identité de à travers le groupe nul, ce qui est impossible.

Soit 𝑓:𝔹𝑘𝔹𝑘 une fonction continue. Si 𝑘=0, 𝔹𝑘 est un singleton donc on a bien un point fixe. Sinon 𝑘=𝑛+1 pour un entier naturel 𝑛. Supposons par l’absurde que 𝑓 n’a pas de point et construisons une fonction 𝑟:𝔹𝑛+1𝕊𝑛 qui contredit le résultat précédent. Pour 𝑥 dans 𝔹𝑛+1, on définit 𝑟(𝑥) comme l’unique point d’intersection entre le rayon [𝑓(𝑥),𝑥) et la sphère 𝕊𝑛. Le point crucial est que l’hypothèse que 𝑓 n’a pas de point fixe assure que le rayon [𝑓(𝑥),𝑥) est bien défini. Géométriquement, il est clair que 𝑟 est continue et l’identité au bord.

Si on veut absolument vérifier soigneusement la continuité de 𝑟, on peut paramétrer la demi-droite [𝑓(𝑥),𝑥) par 𝛾:𝑡𝑓(𝑥)+𝑡(𝑓(𝑥)𝑥) puis calculer le 𝑡>0 tel que 𝛾(𝑡)2=1. Il s’agit d’une équation quadratique en 𝑡 (avec des coefficients dépendant de 𝑥 et 𝑓(𝑥)) donc on peut écrire explicitement la solution (au passage, on peut se rassurer en montrant que le discriminant du polynôme est strictement positif sous nos hypothèses que 𝑓 n’a pas de point fixe et prend ses valeurs dans la boule).

Nous allons maintenant utiliser les deux autres points du théorème pour démontrer le théorème de la boule chevelue. Pour énoncer le théorème, nous avons besoin de la définition suivante.

Définition 6.1.5
Un champ de vecteurs sur 𝕊𝑛 est une fonction 𝑣:𝕊𝑛𝑛+1 telle que 𝑥,𝑣(𝑥)𝑥.
Théorème 6.1.6
Soit 𝑛 un entier naturel. La sphère 𝕊𝑛 admet un champ de vecteurs continue qui ne s’annule jamais (si et) seulement si 𝑛 est impair.

Démonstration : On commence par le sens facile. Supposons que 𝑛 est impair. On écrit 𝑛=2𝑘1 de sorte que 𝕊𝑛 est la sphère unité de 2𝑘. On pose 𝑣=(𝑥(𝑥2,𝑥1,,𝑥2𝑘,𝑥2𝑘1) qui convient clairement. Cette définition est beaucoup moins mystérieuse si on identifie 2𝑘 avec 𝑘 pour obtenir simplement 𝑣(𝑧)=𝑖𝑧.

Montrons maintenant le sens difficile. Supposons que 𝕊𝑛 admette un champ de vecteurs 𝑣 continu qui ne s’annule nulle part. On suppose 𝑛>0 puisqu’il n’y a pas de vecteur non-nul orthogonal à ±1 dans donc ce cas est trivial. Quitte à diviser chaque 𝑣(𝑥) par sa norme (qui n’est jamais nulle par hypothèse), on peut supposer que 𝑣 est unitaire. On a déduit une homotopie entre Id𝕊𝑛 et l’antipodie 𝐴:𝑥𝑥 :

Cette application est manifestement continue sur 𝕊𝑛×[0,1]. Montrons qu’elle prend bien ses valeurs dans 𝕊𝑛. Soit (𝑥,𝑡)𝕊𝑛×[0,1]. Par définition des champs de vecteurs sur 𝕊𝑛 et par le théorème de Pythagore, on obtient 𝐻(𝑥,𝑡)2=cos2(𝑡)𝑥2+sin2(𝑡)𝑣(𝑥)2=1. Géométriquement, 𝐻(𝑥,𝑡) est obtenu en partant de 𝑥 et en suivant le grand cercle dans la direction indiquée par 𝑣(𝑥) pendant un temps 𝜋𝑡.

Pour tout 𝑥 on a 𝐻(𝑥,0)=𝑥 et 𝐻(𝑥,1)=𝑥 donc 𝐻 est bien une homotopie entre Id et 𝐴.

Or 𝐴 est le produit de 𝑛+1 symétries par rapport à des hyperplans (chacune de ces symétries renversant une coordonnée). Le théorème 6.1.2 et la fonctorialité de 𝐻𝑛 assure donc 𝐻𝑛(𝐴)=(1)𝑛+1Id𝐻𝑛(𝕊𝑛). Par ailleurs l’invariance par homotopie dans le théorème et la construction ci-dessus assurent que 𝐻𝑛(𝐴)=𝐻𝑛(Id)=Id. Comme 𝑛>0, 𝐻𝑛(𝕊𝑛) et on obtient (1)𝑛+1=1 (il suffirait d’avoir un seul élément de 𝐻𝑛(𝕊𝑛) dont le double n’est pas trivial). Ainsi 𝑛 est impair.

Le théorème précédent est connu sous le nom de théorème de la boule chevelue, car pour 𝑛=2, on peut paraphraser le résultat en disant qu’il est impossible de peigner la surface d’une boule sans faire au moins un épi. En effet, on peut interpréter un champ de vecteur qui ne s’annule pas comme une instruction de directions pour un peigne. Le théorème peut sembler évident, mais il semble presque aussi évident qu’il faut faire au moins deux épis, alors qu’il est possible de n’en faire qu’un seul.

Exercice 6.68

Montrer qu’il existe un champ de vecteur continu sur 𝕊2 qui s’annule en exactement un point.

L’idée de base est qu’on peut obtenir 𝕊2 en ajoutant un point à l’infini de 2 et que 2 admet des champs de vecteurs qui ne s’annulent pas, pas exemple les champs de vecteurs constants. On peut obtenir un champ continu s’annulant une fois sur 𝕊2 en étendant par zéro un tel champ multiplié par une fonction continue qui est strictement positive sur 2 et tend vers zéro suffisamment vite en l’infini.

Décrivons plus précisément le champ obtenu à partir d’un champ constant sur un plan ramené sur le complémentaire d’un point par projection stéréographique.

On fixe un point de 𝕊2, appelons-le le pôle Nord et une droite orientée Δ tangente à la sphère en 𝑁. On va ramener un champ constant de 𝑁 parallèle à Δ par la projection stéréographique depuis 𝑁.

On considère tous les plans contenant Δ qui intersectent la sphère en plus d’un point. Chacun de ces plans intersecte la sphère le long d’un cercle passant par le pôle Nord et tangent à Δ. On oriente chacun de ses cercles en utilisant l’orientation de Δ. Il existe un champ de vecteurs qui s’annule uniquement en 𝑁 et est tangent à chacun des cercles, avec la direction indiquée par l’orientation du cercle.

L’exercice suivant développe une autre application très classique du théorème 6.1.2.

Exercice 6.69

Dans tout cet exercice, on fixe un entier 𝑛>0.

  1. Soit 𝑓:𝕊𝑛𝕊𝑛 une fonction continue. Montrer qu’il existe un unique 𝑘 tel que 𝑓 induit sur 𝐻𝑛(𝕊𝑛) l’application 𝑘Id𝐻𝑛(𝕊𝑛). On appelle degré de 𝑓 cet entier 𝑘 et on le note deg(𝑓).

    On sait que 𝐻𝑛(𝕊𝑛) est libre de rang 1 (on utilise ici l’hypothèse 𝑛>0) donc tous ses endomorphismes sont de cette forme.

  2. Montrer que si 𝑓:𝕊𝑛𝕊𝑛 n’est pas surjective alors deg(𝑓)=0. Indication : écrire 𝑓 comme une composition avec une inclusion.

    Supposons que 𝑓 n’est pas surjective. Soit 𝑁 un point de 𝕊𝑛 qui n’est pas dans l’image de 𝑓. On peut écrire 𝑓=𝜄𝑓̄𝜄 est l’inclusion du complémentaire 𝑈 de 𝑁 dans 𝕊𝑛 et 𝑓̄ est simplement 𝑓 vue comme fonction à valeurs dans 𝑈. On a 𝑓=𝜄𝑓̄. Or la projection stéréographique depuis 𝑁 sur l’hyperplan 𝑁 est un homéomorphisme de 𝑈 sur un espace vectoriel donc 𝐻𝑛(𝑈) est nul donc 𝜄 est nul et 𝑓 aussi. Cela montre que le degré de 𝑓 est nul.

  3. Montrer que, pour tous 𝑓,𝑔:𝕊𝑛𝕊𝑛, deg(𝑔𝑓)=deg(𝑔)deg(𝑓).

    Cela découle directement de la fonctorialité de l’homologie qui donne (𝑔𝑓)=𝑔𝑓=(deg(𝑔)Id)(deg(𝑓)Id)=deg(𝑔)deg(𝑓)Id et de l’unicité démontrée dans la première question.

  4. Rappeler quel est le degré d’une symétrie hyperplane restreinte à 𝕊𝑛 et en déduire le degré de l’application antipodale 𝐴:𝑥𝑥.

    On a vu en cours que toute symétrie hyperplane 𝜎 induit 𝜎=Id sur 𝐻𝑛(𝕊𝑛) donc deg(𝜎)=1. L’antipodie est un produit de 𝑛+1 symétries hyperplanes donc la question précédente assure que deg(𝐴)=(1)𝑛+1.

  5. On suppose que 𝑓:𝕊𝑛𝕊𝑛 n’a aucun point fixe. Montrer que 𝑓 est homotope à 𝐴.

    L’idée est simplement de projeter sur la sphère l’homotopie rectiligne dans 𝑛+1 :

    L’hypothèse que 𝑓 n’a pas de point fixe assure précisément que la formule ci-dessus ne divise pas par zéro, car l’origine n’est pas dans le segment entre 𝑓(𝑥) et 𝐴(𝑥)=𝑥. C’est clair géométriquement, mais on peut aussi argumenter algébriquement. Supposons que 𝑥𝕊𝑛 et 𝑡[0,1] vérifient (1𝑡)𝑓(𝑥)+𝑡𝐴(𝑥)=0. On a alors (1𝑡)𝑓(𝑥)=𝑡𝑥 puis, en passant aux normes et en utilisant que 𝑥 et 𝑓(𝑥) sont dans la sphère et 𝑡 dans [0,1], on obtient 1𝑡=𝑡 donc 𝑡=1/2 puis 𝑓(𝑥)=𝑥, ce qui contredit l’hypothèse d’absence de point fixe.

  6. Soit 𝐺 un groupe et 𝜌:𝐺Homeo(𝕊𝑛) une action de 𝐺 sur 𝕊𝑛 par homéomorphismes. On suppose que 𝜌 est libre (tout élément non trivial de 𝐺 agit sans point fixe). Montrer que si 𝑛 est pair alors 𝐺 est trivial ou isomorphe à /2.

    La question 3 montre que 𝜑deg𝜌 est multiplicatif. C’est donc un morphisme du groupe 𝐺 sur le groupe des inversibles de , c’est-à-dire ±1.

    Puisque l’action est libre, tous les éléments non triviaux de 𝐺 sont envoyés sur des homéomorphismes sans points fixes. L’invariance par homotopie de l’application induite en homologie et la question précédente montrent que tout élément non trivial de 𝐺 est envoyé sur 1.

    En particulier le noyau de 𝜑 est trivial et 𝐺 est isomorphe à son image qui est soit {1} soit {1,1}.

Idées pour la construction

Toute la suite de ce prologue servira à annoncer certaines des idées intervenant dans la démonstration du théorème 6.1.2. On commence par l’idée la plus naïve possible pour associer un groupe abélien à un espace topologique 𝑋. On peut considérer le groupe abélien libre 𝑍0(𝑋)𝐿(𝑋) engendré par les points de 𝑋 (ici et dans toute la suite du chapitre, il est crucial de bien avoir en tête comment fonction le foncteur module libre et son adjonction avec le foncteur d’oubli décrite dans la section 5.4). Cette construction n’utilise pas la topologie de 𝑋 donc l’idée suivante est de quotienter ce groupe par le sous-groupe engendré par les différences entre points reliés par un chemin continu :

où le 𝐵 est l’initiale de « bord » (le 𝑍 est l’initiale de « zyclus » qui signifie cycle en allemand, pour une raison qui apparaîtra plus loin). Dans le quotient 𝐻0(𝑋)𝑍0(𝑋)/𝐵0(𝑋), on identifie donc tous les points qui sont dans la même composante connexe par arcs. De plus, chaque fonction 𝑓:𝑋𝑌 induit 𝐿(𝑓):𝑍0(𝑋)𝑍0(𝑌) qui est l’unique morphisme de groupes qui étend 𝑓. De façon plus intéressante, si 𝑓 est continue alors 𝐿(𝑓) envoie 𝐵0(𝑋) dans 𝐵0(𝑌), car, pour tout chemin continu 𝛾:[0,1]𝑋, 𝑓𝛾 est un chemin continu et

Ainsi 𝐿(𝑓) descend en 𝐻0(𝑓):𝐻0(𝑋)𝐻0(𝑌). La fonctorialité de 𝐿 implique facilement qu’on a bien défini un foncteur 𝐻0:TopAb. Bien sûr, on s’attend à ce que ce foncteur ne voie rien de plus que le foncteur 𝜋0 des composantes connexes par arcs, ce qu’on peut effectivement démontrer tout de suite (et qui sera utile par la suite).

Proposition 6.1.7
Le foncteur 𝐻0 est naturellement isomorphe à la composée 𝐿𝜋0 du foncteur 𝜋0 et du foncteur groupe abélien libre 𝐿. Plus précisément, il existe un isomorphisme naturel dont la composante en 𝑋 est induite par 𝐿(𝑐𝑋)𝑐𝑋 est la projection naturelle de 𝑋 sur 𝜋0(𝑋).

Démonstration : On commence avec la projection 𝑐:𝑋𝜋0(𝑋) qui associe à tout point sa composante connexe (on devrait écrire 𝑐𝑋, mais pour l’instant 𝑋 est fixé). Le foncteur 𝐿 lui associe le morphisme de groupes 𝐿(𝑐):𝑍0(𝑋)𝐿(𝜋0(𝑋)). Montrons que ce morphisme est surjectif et que son noyau est exactement 𝐵0(𝑋), de sorte qu’il induit un isomorphisme 𝜑𝑋:𝐻0(𝑋)𝐿(𝜋0(𝑋)).

Pour la surjectivité, puisqu’il s’agit d’un morphisme de groupes, il suffit de montrer que son image contient une partie qui engendre 𝐿(𝜋0(𝑋)), ce qui est clair, car 𝑐 est surjective et 𝜋0(𝑋) engendre 𝐿(𝜋0(𝑋)).

Montrons que 𝐵0(𝑋)ker𝐿(𝑐). Comme le noyau est un sous-groupe, la propriété universelle du sous-groupe engendré montre que cette affirmation est équivalente à

Soit 𝛾:[0,1]𝑋 un chemin continu. On a 𝐿(𝛾(1)𝛾(0))=𝐿(𝛾(1))𝐿(𝛾(0))=𝑐(𝛾(1))𝑐(𝛾(0))=0, car, par définition, 𝛾(1) et 𝛾(0) sont dans la même composante connexe par arcs.

Montrons maintenant l’autre inclusion : ker𝐿(𝑐)𝐵0(𝑋). Soit 𝑎ker𝐿(𝑐). Comme 𝑋 engendre 𝑍0(𝑋), on obtient un ensemble 𝐼 fini, 𝑥:𝐼𝑋 et 𝑛:𝐼 tels que 𝑎=𝑖𝐼𝑛𝑖𝑥𝑖. La fonction 𝑐𝑥 induit une partition 𝐼=𝐼1𝐼𝑁. Pour chaque 𝑗{1,,𝑁}, on note 𝐴𝑗 la valeur commune aux 𝑐(𝑥𝑖) pour 𝑖𝐼𝑗. On a donc

Par hypothèse, 𝑐(𝑎)=0. Comme les composantes de 𝑋 engendrent librement 𝐿(𝜋0(𝑋)), on obtient 𝑗,𝑖𝐼𝑗𝑛𝑖=0. Montrons que, pour tout 𝑗, 𝑖𝐼𝑗𝑛𝑖𝑥𝑖𝐵0(𝑋), ce qui suffira puisque 𝐵0(𝑋) est stable par addition. Fixons 𝑗 et un point 𝑏𝑗𝐴𝑗. Par définition des composantes connexes par arcs, on obtient pour tout 𝑖𝐼𝑗 un chemin 𝛾𝑖 reliant 𝑏𝑗 à 𝑥𝑖. On calcule en utilisant que 𝑖𝐼𝑗𝑛𝑖=0,

qui est bien dans 𝐵0.

Il reste à montrer que les 𝜑𝑋 sont les composantes d’une transformation naturelle. Soit 𝑓:𝑋𝑌 une fonction continue. La naturalité de la projection sur 𝜋0 discutée dans la section 5.3 fournit le diagramme commutatif

auquel on peut appliquer le foncteur 𝐿 pour obtenir

L’affirmation de naturalité pour 𝜑 est la commutation du carré central dans le diagramme suivant. Puisque l’application de 𝑍0(𝑋) dans 𝐻0(𝑋) est surjective, il suffit de montrer que les deux chemins précomposés par cette flèche commutent. Cela découle des commutations déjà établies : le circuit courbe par l’extérieur est le diagramme ci-dessus, les triangles en haut et en bas viennent de la définition de 𝜑, le quadrilatère avec un côté courbe à gauche vient de la construction de 𝐻0(𝑓).

On veut généraliser la construction de 𝐻0(𝑋) en remplaçant les points et les chemins par des objets de plus grande dimension. Toute la fin de cette section sera volontairement un peu imprécise. Elle ne sert qu’à motiver le travail précis des sections suivantes, à l’exception de la définition 6.4.2 et du corollaire 6.4.5 qui sont précis et font partie intégrante de la théorie finale.

Pour définir 𝐻1(𝑋), l’idée naturelle consiste à remplacer les points par des lacets, c’est-à-dire des applications continues de 𝕊1 dans 𝑋, car les chemins qui ne se referment pas ne permettent pas de capturer de l’information topologique globale à la façon dont les lacets permettent d’entourer le trou d’une bouée par exemple. On peut tenter de définir 𝑍1(𝑋) comme le groupe abélien libre engendré par les applications continues de 𝕊1 dans 𝑋 (ou les images de telles applications, ce n’est pas très clair à ce stade). L’idée la plus directe pour adapter la définition de 𝐵0 est de remplacer les chemins par des cylindres, c’est-à-dire des applications continues de 𝕊1×[0,1] dans 𝑋. On pourrait définir une telle théorie, mais elle serait difficile à calculer. On veut pouvoir calculer les groupes associés à un espace en le décomposant en réunion de sous-espaces plus simples. Pour cela les objets géométriques utilisés doivent pouvoir se découper facilement. Pour les cercles ce n’est pas très difficile à arranger. On peut commencer avec le groupe 𝐶1(𝑋) des 1-chaînes dans 𝑋 défini comme le groupe abélien libre sur l’ensemble des chemins 𝛾:[0,1]𝑋 et voir les cercles comme chemins ou sommes de chemins qui se referment. Plus précisément, on définit une application linéaire 𝜕1:𝐶1(𝑋)𝑍0(𝑋) en appliquant la propriété universelle du groupe abélien libre à l’application 𝛾𝛾(0)𝛾(1) et on définit le groupe 𝑍1(𝑋) des 1-cycles dans 𝑋 comme étant le noyau de cette application. Ce n’est pas complètement évident, mais on peut montrer que les éléments de 𝑍1(𝑋) avec cette nouvelle définition sont bien des combinaisons linéaires de sommes de chemins qui se referment.

Exemple : 𝛾1+𝛾2𝛾3 est une chaîne qui n’est pas un cycle. 𝛾1+𝛾2 est un cycle.

La situation est plus compliquée pour définir le sous-groupe 𝐵1(𝑋) des 1-bords de 𝑋. L’idée initiale d’utiliser des cylindres ne se prête vraiment pas au découpage. Un découpage de cylindre ne donne pas nécessairement une réunion de cylindres, même si on découpe le long de cercles : on peut faire apparaître des disques. Il est plus commode d’utiliser à la place des cylindres n’importe quelles surfaces à bord. Pour localiser cette idée, on écrit ces surfaces comme sommes de triangles (remplis, pas seulement le bord du triangle). On définit donc 𝐶2(𝑋) comme le groupe abélien libre sur l’ensemble des fonctions continues d’un triangle Δ dans 𝑋. Là encore, on a une application de bord 𝜕2:𝐶2(𝑋)𝑍1(𝑋) en appliquant la propriété universelle à l’application qui envoie 𝜎:Δ𝑋 sur une combinaison linéaire des trois chemins obtenus en restreignant 𝜎 aux côtés du triangle Δ. Ici, il faut choisir un sens de parcours des côtés et des signes. Dans le cas des chemins, il n’y avait pas de sens de parcours du bord et il était naturel de mettre deux signes opposés au deux extrémités du chemin pour assurer qu’un chemin fermé ait un bord nul. Dans le cas des triangles la situation est moins claire, car on peut jouer sur les deux paramètres. En gardant en tête que 𝜕2 doit arriver dans 𝑍1(𝑋) et pas seulement dans 𝐶1(𝑋), on voit essentiellement deux possibilités raisonnables :

orienter les trois côtés de façon cohérente et utiliser comme bord 𝛾1+𝛾2+𝛾3 ou bien ne pas les orienter de façon cohérente et utiliser comme bord 𝛾1𝛾2+𝛾3 où le signe moins est devant le côté à contre-courant. Dans ce dessin et tous les dessins de triangles dans cette section, il faut comprendre que lorsque qu’un triangle a des côtés rectilignes, cela signifie qu’on dessine la source de l’application 𝜎, pas son image. Les annotations sur les côtés suggèrent la restriction de 𝜎 au côté concerné.

On peut trancher entre les deux possibilités du dessin précédent en considérant par exemple le cas des chemins constants. Pour tout 𝑥𝑋, on note 𝑐𝑥 le chemin constant en 𝑥. Il s’agit d’un élément de 𝑍1(𝑋), car 𝜕1𝑐𝑥=𝑥𝑥=0, mais on ne veut pas qu’il contribue à 𝐻1(𝑋) donc on veut qu’il soit dans 𝐵1(𝑋). Le triangle naturel ici est le triangle constant 𝜎𝑥 qui envoie tout Δ sur 𝑥. La première possibilité ci-dessus donne 𝜕2𝜎𝑥=3𝑐𝑥 tandis que la deuxième donne 𝜕2𝜎𝑥=𝑐𝑥𝑐𝑥+𝑐𝑥=𝑐𝑥 qui est ce qu’on voulait.

On définit donc 𝜕2:𝐶2(𝑋)𝑍1(𝑋) en utilisant la seconde possibilité, puis 𝐵1(𝑋) comme l’image de cette application et 𝐻1(𝑋) comme le quotient 𝑍1(𝑋)/𝐵1(𝑋).

On peut consolider cette décision en considérant l’opération de concaténation de chemin. On part de 𝛾1 et 𝛾2 tels que 𝛾1(1)=𝛾2(0) et on veut les concaténer. Géométriquement, on peut définir 𝛾3 qui parcourt 𝛾1 puis 𝛾2. Algébriquement, on peut simplement considérer 𝛾1+𝛾2. Lorsque 𝛾1+𝛾2 intervient dans un cycle, on voudrait pouvoir le remplacer par 𝛾3 sans changer l’image de ce cycle dans 𝐻1(𝑋). On considère l’application 𝜎:Δ𝑋 suggérée par le dessin suivant où 𝜎 est constante sur les segments verticaux

Avec la deuxième possibilité de définition de 𝜕2, on voit que si on choisit bien sur quels côtés mettre chaque 𝛾𝑖 on a 𝜕𝜎=𝛾1+𝛾2𝛾3 comme espéré (et cela ne fonctionnerait pas sans le signe moins).

Dans le même esprit de compatibilité entre géométrie et algèbre, on peut considérer l’opération de renversement de chemin. Géométriquement, on peut associer à chaque chemin 𝛾 le chemin 𝛾_ obtenu en parcourant 𝛾 en sens inverse. Algébriquement, on peut simplement considérer 𝛾. Le 𝜎 dessiné ci-dessous vérifie 𝜕2𝜎=𝛾+𝛾_𝑐𝛾(1) donc 𝛾_=𝛾+𝜕2(𝜎+𝜎𝛾(1)).

Là encore l’opération géométrique correspond à l’opération algébrique modulo 𝐵1(𝑋). Avec des idées analogues, on pourrait montrer que reparamétrer un chemin en préservant son orientation ne change rien modulo 𝐵1(𝑋).

Il est important de comprendre qu’on ne demande pas aux chemins qui engendrent 𝐶1(𝑋) et aux 𝜎:Δ𝑋 qui engendrent 𝐶2(𝑋) d’être injectifs, comme on l’a vu dans les constructions ci-dessus.

L’idée est ensuite de poursuivre en définissant 𝑍2(𝑋) comme le noyau de 𝜕2:𝐶2(𝑋)𝑍1(𝑋), puis 𝐵2(𝑋) en utilisant des tétraèdres à la place des triangles, 𝐻2(𝑋) comme étant 𝑍2(𝑋)/𝐵2(𝑋), etc. Ici, on remarque qu’au tout début de la discussion, on a défini directement 𝑍0(𝑋) sans passer par un opérateur de bord. On peut rendre cela plus uniforme de façon un peu artificiel en définissant 𝐶0(𝑋)=𝑍0(𝑋) et 𝜕0 comme l’application nulle de 𝐶0(𝑋) dans un groupe 𝐶1(𝑋) trivial. Ainsi, on a pour tout 𝑖0,

et

On notera [·] la projection de 𝑍𝑖(𝑋) sur 𝐻𝑖(𝑋) et les éléments de 𝐻𝑖(𝑋) seront appelés classes d’homologie de degré 𝑖 dans 𝑋.

On remarque au passage qu’il est crucial que chaque 𝜕𝑖+1 prenne ses valeurs dans 𝑍𝑖 pour avoir 𝐵𝑖𝑍𝑖. Une façon équivalente de formuler cette condition est d’affirmer 𝜕𝑖𝜕𝑖+1=0.

On peut aussi uniformiser la construction en voyant 𝐶0(𝑋) comme le groupe abélien libre engendré par les fonctions continues d’un point dans 𝑋, plutôt que par les points de 𝑋. Cela revient au même, car une fonction définie sur un point est déterminée entièrement par son unique valeur (et elle est automatiquement continue).

La fonctorialité de ces constructions est essentiellement gratuite, en utilisant la composition. Par exemple une fonction continue 𝑓:𝑋𝑌 induit une application linéaire 𝑓#:𝐶1(𝑋)𝐶1(𝑌) simplement en appliquant le foncteur 𝐿 à l’application 𝛾𝑓𝛾. Cette application envoie 𝑍1(𝑋) dans 𝑍1(𝑌) et descend en 𝐻1(𝑓):𝐻1(𝑋)𝐻1(𝑌).

Après cette introduction, décrivons le plan pour la suite. Le premier objectif est algébrique et principalement descriptif, il s’agit de mettre en place le cadre des suites de groupes 𝐶𝑖 avec des suites de morphismes 𝜕𝑖:𝐶𝑖𝐶𝑖1 vérifiant im(𝜕𝑖+1)ker(𝜕𝑖). C’est l’objet de la section 6.2 qui constitue le tout début de la théorie de l’algèbre homologique. Au passage, on généralise des groupes abéliens vers les modules sur un anneau commutatif 𝑅 quelconque. Cela ne coûte rien lors de la mise en place de la théorie et se révèle parfois précieux dans les applications. On pourrait même utiliser un simple groupe abélien plutôt qu’un anneau. Mais en pratique dans ce cours 𝑅= et 𝑅=/2 suffiront.

La section 6.3 applique ce cadre algébrique à la définition de l’homologie singulière. Par rapport à la discussion vague ci-dessus, la première tâche sera de clarifier la source des chemins et triangles, et en particulier comment chaque côté d’un triangle donne lieu à un chemin. Ensuite la tâche centrale est de généraliser la discussion des signes ayant donné lieu à la définition de 𝜕1 ci-dessus, pour obtenir toute la suite des 𝜕𝑖 vérifiant im(𝜕𝑖+1)ker(𝜕𝑖). Cela permet de construire facilement les foncteurs d’homologie singulière, mais sans donner aucune façon de les calculer au-delà des espaces discrets.

Le premier outil de calcul, l’invariance par homotopie, fait l’objet de la section 6.4. Le second, le théorème de Mayer-Vietoris, est introduit et appliqué dans la section 6.5 puis démontré dans les sections 6.6 et 6.7. Ces deux outils nécessitent à la fois de nouveaux outils d’algèbre homologique (la notion d’homotopie algébrique et le théorème fondamental de passage des suites exactes courtes aux suites exactes longues) et de nouvelles constructions géométriques.

6.2. Modules gradués et complexes de modules

Dans toute la suite de ce chapitre, 𝑅 désigne un anneau commutatif unitaire. Toutes les applications présentées dans ce chapitre fonctionnent avec 𝑅= ou 𝑅=/2. On peut donc sans risque prétendre que « 𝑅-module » est l’abréviation de « groupe abélien ou /2-espace vectoriel ».

Le prologue de ce chapitre faisait apparaître des suites de groupes abéliens 𝐶𝑖 et de morphismes de groupes 𝜕𝑖. Il y a deux façons complètement équivalentes de considérer cette notion (dans le cadre plus général des 𝑅-modules). On peut effectivement considérer une suite de 𝑅-modules et d’applications linéaires, quitte à rassembler ces modules dans leur somme directe externe 𝑖𝐶𝑖 au besoin. Alternativement, on peut partir d’un unique module 𝐶 équipé d’une suite de sous-modules 𝐶𝑖 en somme directe interne. Le premier point de vue est plus naturel dans les applications que nous avons en vue, car chaque 𝐶𝑖 est construit indépendamment. Le second point de vue est plus commode pour la théorie abstraite, car il permet des expressions plus ramassées. Par exemple, on a une unique application linéaire 𝜕 qui se trouve envoyer le sous-module 𝐶𝑖 dans le sous-module 𝐶𝑖1. Dans ce cours, nous utiliserons donc les deux points de vue de façon interchangeable.

Définition 6.2.1

Soit 𝑅-module gradué est un 𝑅-module 𝑀 muni de sous-modules 𝑀𝑝 pour 𝑝 tels que 𝑀=𝑝𝑀𝑝. Pour chaque 𝑝, les éléments de 𝑀𝑝 sont appelés éléments homogènes de degré 𝑝.

Soit 𝑀 et 𝑁 des 𝑅-modules gradués. Soit 𝛿 un entier relatif. Une application linéaire 𝜑 de 𝑀 dans 𝑁 est dite graduée de degré 𝛿 si 𝑝,𝑥𝑀𝑝,𝜑(𝑥)𝑁𝑝+𝛿.

On note ModGr𝑅 la catégorie dont les objets sont les 𝑅-modules gradués et les morphismes sont les applications linéaires graduées de degré 0.

Définition 6.2.2

Un complexe de 𝑅-modules est une paire (𝐶,𝑑)𝐶 est un 𝑅-module gradué et 𝑑 est une application linéaire de 𝐶 dans 𝐶 telle que

  • 𝑑 est graduée de degré 1
  • 𝑑𝑑=0.

Les éléments de 𝑍(𝐶,𝑑)ker𝑑 sont appelés les cycles de (𝐶,𝑑). Les éléments de 𝑍𝑝(𝐶,𝑑)=𝑍(𝐶,𝑑)𝐶𝑝 sont appelés 𝑝-cycles. Les éléments de 𝐵(𝐶,𝑑)im𝑑 sont appelés les bords de (𝐶,𝑑). Les éléments de 𝐵𝑝(𝐶,𝑑)=𝐵(𝐶,𝑑)𝐶𝑝 sont appelés 𝑝-bords.

Définition 6.2.3

Un morphisme de complexes de 𝑅-modules entre (𝐶,𝑑) et (𝐶,𝑑) est une application linéaire 𝑓:𝐶𝐶 telle que

  • 𝑓 est graduée de degré 0
  • 𝑓𝑑=𝑑𝑓.

Cette condition est stable par composition donc on obtient la catégorie Cplx𝑅 des complexes de 𝑅-modules.

Du point de vue des suites de modules, un morphisme de complexes est une suite d’applications linéaires 𝑓𝑖:𝐶𝑖𝐶𝑖 telles que, pour tout 𝑖, 𝑓𝑖1𝑑𝑖=𝑑𝑖𝑓𝑖 :

Remarque 6.2.4
Une variante importante de la définition ci-dessus remplace la contrainte « 𝑑 est graduée de degré 1 » par « 𝑑 est graduée de degré 1 ». Lorsque les deux variantes sont utilisées en même temps, on les distingue en appellant complexes de chaînes la première version et complexes de cochaînes la seconde.

Le résultat suivant est très simple, mais fondamental.

Lemme 6.2.5

Soit (𝐶,𝑑) un complexe de 𝑅-modules. On a 𝐵(𝐶,𝑑)𝑍(𝐶,𝑑) et le quotient 𝐻(𝐶,𝑑)𝑍(𝐶,𝑑)/𝐵(𝐶,𝑑) est gradué par les

Démonstration : Par définition, la différentielle 𝑑 est graduée de degré 1 donc envoie chaque 𝐶𝑝 dans 𝐶𝑝1. De plus la condition 𝑑𝑑=0 est équivalente à im𝑑ker𝑑 donc 𝐵(𝐶,𝑑)𝑍(𝐶,𝑑) et 𝐵𝑝(𝐶,𝑑)𝑍𝑝(𝐶,𝑑) pour tout 𝑝.
Lemme 6.2.6

Soit (𝐶,𝑑) et (𝐶,𝑑) des complexes de 𝑅-modules. Tout morphisme de complexes 𝑓:𝐶𝐶 induit une application linéaire 𝐻(𝑓):𝐻(𝐶,𝑑)𝐻(𝐶,𝑑) graduée de degré 0. On notera 𝐻𝑝(𝑓):𝐻𝑝(𝐶,𝑑)𝐻𝑝(𝐶,𝑑) les restrictions de 𝑓 aux sous-modules 𝐻𝑝(𝐶,𝑑).

De plus l’application 𝑓𝐻(𝑓) est fonctorielle. On obtient donc un foncteur 𝐻:Cplx𝑅ModGr𝑅.

Démonstration : Montrons que 𝑓𝑍(𝐶,𝑑)𝑍(𝐶,𝑑). Par adjonction, il suffit de montrer que 𝑍(𝐶,𝑑)𝑓𝑍(𝐶,𝑑). Fixons 𝑥𝑍(𝐶,𝑑). On a 𝑑(𝑓(𝑥))=𝑓(𝑑(𝑥))=𝑓(0)=0 donc 𝑓(𝑥)𝑍(𝐶,𝑑).

Montrons que 𝑓𝐵(𝐶,𝑑)𝐵(𝐶,𝑑), c’est-à-dire 𝑓𝑑𝐶𝑑𝐶. Par adjonction, il suffit de montrer que 𝐶(𝑓𝑑)𝑑𝐶. Fixons 𝑥𝐶. On a 𝑓(𝑑(𝑥))=𝑑(𝑓(𝑥)) donc (𝑓𝑑)(𝑥)𝑑𝐶.

Donc 𝑓 descend bien en un morphisme 𝐻(𝑓)

Pour les enthousiastes des conoyaux, signalons que les deux derniers paragraphes peuvent être remplacés par l’invocation de l’exercice 5.66 concernant le foncteur conoyau.

6.3. Complexe des chaînes singulière et homologie singulière

Nous pouvons maintenant faire rentrer les idées géométriques du prologue dans le cadre algébrique de la section précédente. Comme annoncé, il faut commencer par expliquer ce qui généralise les points, segments et triangles du prologue.

Définition 6.3.1

Soit 𝑝 un entier naturel. Le simplexe standard de dimension 𝑝 est l’enveloppe convexe de la base canonique (𝑒0,,𝑒𝑝) dans 𝑝+1 :

La définition ci-dessus peut sembler alambiquée comparée à l’idée d’utiliser l’enveloppe convexe de la réunion de l’origine et de la base canonique, qui donne un objet de dimension 𝑝 dans un espace de dimension 𝑝. L’avantage de la définition retenue est que l’intersection de Δ𝑝 avec chaque hyperplan de coordonnées {𝑥𝑖=0} est clairement une copie de Δ𝑝1 et que chaque « face » de Δ𝑝 est de cette forme, alors que l’idée plus naïve crée une face particulière (celle qui ne contient pas l’origine). Cela sera commode pour définir l’opérateur de bord.

Notation 6.3.2
Soit 𝑝 et 𝑁 des entiers naturels. Pour tous 𝑥0,,𝑥𝑝 dans 𝑁, on note 𝑠𝑁(𝑥0,,𝑥𝑝) la restriction à Δ𝑝 de l’unique application -linéaire de 𝑝+1 dans 𝑁 qui envoie chaque vecteur 𝑒𝑖 de la base canonique sur 𝑥𝑖.

Le 𝑁 en indice de 𝑠 vise à lever l’ambigüité lorsque l’espace dans lequel vivent les 𝑥𝑖 n’est pas clair, par exemple lorsque les 𝑥𝑖 sont des vecteurs de la base canonique de 𝑁 dont la notation 𝑒 ne fait pas intervenir 𝑁. La valeur de 𝑝 n’est jamais ambigüe, car elle est déterminée par le nombre de vecteurs.

Remarque 6.3.3
lorsque les 𝑥𝑖 sont dans Δ𝑁1, 𝑠𝑁(𝑥0,,𝑥𝑝) est à valeur dans Δ𝑁1, car les applications linéaires commutent avec l’enveloppe convexe donc l’enveloppe convexe de la base canonique est envoyée sur l’enveloppe convexe des 𝑥𝑖, et Δ𝑁1 est convexe.
Définition 6.3.4

Soit 𝑋 un espace topologique et 𝑝 un entier naturel. Un 𝑝-simplexe singulier à valeurs dans 𝑋 est une application continue 𝜎:Δ𝑝𝑋. On note Σ𝑝(𝑋) l’ensemble de ces applications.

À toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, on associe la fonction Σ𝑝(𝑓):Σ𝑝(𝑋)Σ𝑝(𝑌) qui associe à tout simplexe singulier 𝜎 le simplexe singulier 𝑓𝜎. On obtient ainsi clairement un foncteur Σ𝑝:TopEns.

Pour chaque entier naturel 𝑝, on note 𝐼𝑝 l’identité de Δ𝑝 vue comme élément de Σ𝑝(Δ𝑝).

On note Σ(𝑋) la réunion des ensembles Σ𝑝(𝑋) pour toutes les valeurs de 𝑝 et Σ(𝑓) la fonction associée à 𝑓:𝑋𝑌.

Pour la suite, il est crucial de bien avoir en tête l’adjonction liberté-oubli pour les 𝑅-modules. Le foncteur 𝐿𝑅 envoie chaque Σ𝑝(𝑋) sur un 𝑅-module ayant une base indexée par Σ𝑝(𝑋). Cette base est notée par un symbole invisible : le vecteur de base associé à 𝜎 est noté 𝜎. La propriété universelle de cette base assure que toute fonction 𝜑 de Σ𝑝(𝑋) vers un 𝑅-module 𝑀 admet une unique « extension » 𝜑_:𝐿𝑅(Σ𝑝(𝑋))𝑀 qui est 𝑅-linéaire. Ici extension signifie 𝜎Σ𝑝(𝑋),𝜑_(𝜎)=𝜑(𝜎), mais le mot est entre guillemets, car cela ne ressemble à une extension que parce que la base est notée par un symbole invisible. Dans tout le reste du chapitre, nous définirons de très nombreuses applications linéaires par ce processus d’extension. Par ailleurs, l’unicité dans la propriété universelle assure que, pour toutes fonctions linéaires 𝑓 et 𝑔 de 𝐿𝑅(Σ𝑝(𝑋)) vers un module 𝑀, pour vérifier que 𝑓=𝑔, il suffit de montrer 𝜎Σ𝑝(𝑋),𝑓(𝜎)=𝑔(𝜎).

Définition 6.3.5

Soit 𝑅 un anneau commutatif unitaire. On note 𝐶(·,𝑅) le foncteur composé 𝐿𝑅Σ:TopModGr𝑅. On obtient ainsi, pour chaque espace topologique 𝑋 le 𝑅-module des chaînes singulières à coefficients dans 𝑅 qui est le 𝑅-module libre 𝐶(𝑋,𝑅)𝐿𝑅(Σ(𝑋)). Le module 𝐶(𝑋,𝑅) est gradué par les 𝐶𝑝(𝑋,𝑅)𝐿𝑅(Σ𝑝(𝑋)).

Pour toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, on note 𝑓#:𝐶(𝑋,𝑅)𝐶(𝑌,𝑅) l’application 𝐿𝑅(Σ(𝑓)). Il s’agit donc de l’unique application 𝑅-linéaire qui envoie chaque simplexe singulier 𝜎 sur 𝑓𝜎.

On équipe chaque 𝐶𝑝(𝑋,𝑅) de l’application linéaire graduée 𝑑 de degré 1 qui étend la fonction définie sur Σ𝑝(𝑋) par :

avec 𝜕𝑝𝑖𝑠𝑝+1(𝑒0,,𝑒̂𝑖,,𝑒𝑝), où la notation 𝑒̂𝑖 signifie comme d’habitude que le vecteur 𝑒𝑖 est omis de la liste. Les 𝜎𝜕𝑝𝑖 sont appelés les faces de 𝜎.

Le lemme suivant affirme que chaque 𝑓# est un morphisme de complexes de chaînes, sauf qu’on ne se sait pas encore que les (𝐶(𝑋,𝑅),𝜕) sont des complexes.

Lemme 6.3.6
Pour toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, on a 𝑓#𝜕=𝜕𝑓#. En particulier, pour tout 𝑝 et tout 𝜎Σ𝑝(𝑋), 𝜕𝜎=𝜎#𝜕𝐼𝑝.

Démonstration : Par linéarité, il suffit de montrer la formule sur la base des simplexes singuliers. Soit 𝜎Σ(𝑋). On a

Théorème 6.3.7
Soit 𝑋 un espace topologique. L’endomorphisme 𝜕 fait de 𝐶(𝑋,𝑅) un complexe de 𝑅-modules. Les morphismes 𝑓# associés aux fonctions continues sont des morphismes de complexes et on obtient un foncteur de Top vers Cplx𝑅.
Définition 6.3.8
En composant le foncteur du théorème 6.3.7 avec le foncteur homologie du lemme 6.2.6, on obtient un foncteur de Top vers ModGr𝑅 appelé homologie singulière à coefficients dans 𝑅. On peut également le voir comme suite de foncteurs 𝐻𝑝 de Top vers Mod𝑅. L’action de ces foncteurs sur une fonction continue 𝑓 est souvent notée 𝑓 plutôt que 𝐻(𝑓) ou 𝐻𝑝(𝑓), particulièrement quand la valeur de 𝑝 est claire d’après le contexte.

Démonstration : L’opérateur 𝜕 est de degré 1 par construction. Il faut démontrer 𝜕𝜕=0. Il suffit de montrer cette formule sur la base des simplexes singuliers. Soit 𝜎Σ𝑝(𝑋) . On a (𝜕𝜕)(𝜎)=𝜕(𝜎#𝜕𝐼𝑝)=𝜎#𝜕𝜕𝐼𝑝 en utilisant deux fois le lemme 6.3.6. Ainsi l’espace topologique 𝑋 disparaît immédiatement de la discussion : l’enjeu est de démontrer 𝜕𝜕𝐼𝑝=0 dans 𝐶(Δ𝑝,𝑅). Il s’agit de vérifier que la combinatoire mise sur pied rend bien compte de la géométrie visée. On a

L’application 𝜕𝑝𝑖:Δ𝑝1Δ𝑝 est caractérisée par son action sur la base canonique qui est 𝑒𝑘𝑒𝜆𝑝𝑖(𝑘)𝜆𝑝𝑖:{0,,𝑝1}{0,,𝑝} est l’unique application strictement croissante qui ne prend pas la valeur 𝑖 (ici, il faut prendre garde que les 𝑒 apparaissant à la source et au but ne vivent pas dans les mêmes espaces).

On veut calculer 𝜕𝑝𝑖𝜕𝑝1𝑗. Elle est caractérisée par 𝑒𝑘𝑒𝜆𝑝𝑖(𝜆𝑝1𝑗(𝑘)), donc il suffit de comprendre 𝜆𝑝𝑖𝜆𝑝1𝑗:{0,,𝑝2}{0,,𝑝}. Il s’agit d’une application strictement croissante par composition. Donc, elle est caractérisée par les deux valeurs qu’elle ne prend pas, à savoir 𝑖 bien sûr et aussi 𝜆𝑝𝑖(𝑗). Or

et on en déduit que, si 𝑗<𝑖, 𝜕𝑝𝑖𝜕𝑝1𝑗=𝜕𝑝𝑗𝜕𝑝1𝑖1.

On peut alors reprendre le calcul de 𝜕𝜕𝐼𝑝 en séparant les termes selon que 𝑗<𝑖 ou 𝑖𝑗 et en faisant un changement d’indice 𝑖=𝑗 et 𝑗=𝑖1 dans le premier morceau :

Ainsi, on a bien un complexe de 𝑅-module associé à chaque espace topologique. Le lemme 6.3.6 montre déjà que les applications linéaires 𝑓# associées aux fonctions continues sont des morphismes de complexes. Et la compatibilité de cette opération aux identités et aux compositions est claire, car elle est claire au niveau de Σ(𝑋), donc on a bien un foncteur de Top dans Cplx𝑅.

Ainsi la construction du foncteur homologie singulière ne coûte pas très cher si on a déjà investi dans l’algèbre linéaire élémentaire (en incluant la notion de module quotient). Mais le calcul de ce foncteur appliqué à un espace topologique ou une fonction continue semble hors d’atteinte. À ce stade, seul l’exemple trivial (mais fondamental) suivant est accessible.

Proposition 6.3.9

L’homologie à coefficients dans 𝑅 d’un point est

Démonstration : L’espace ponctuel {} admet exactement un simplexe singulier par dimension 𝑝, notons le 𝜎𝑝. On a en particulier, pour tout 𝑝 et tout 𝑖{0,,𝑝1}, 𝜎𝑝𝜕𝑝𝑖=𝜎𝑝1. Donc

On notera que, même dans ce cas trivial, les signes intervenant dans la définition de 𝜕 jouent un rôle crucial. Le complexe 𝐶({},𝜕) est donc isomorphe à
où le dernier terme à droite est 𝐶0({},𝑅). Ce terme n’est quotienté par rien puisque la flèche y arrivant est nulle. L’homologie s’annule dans tous les autres degrés, alternativement parce qu’il n’y a pas de cycle non nul ou parce que le bord précédant est surjectif.
Proposition 6.3.10

Soit 𝑋=𝑖𝑋𝑖 un espace topologique décomposé en composantes connexes par arcs. Les applications d’inclusions des composantes induisent un isomorphisme

Démonstration : Montrons le résultat plus fort que 𝐶(𝑋,𝑅)=𝑖𝐶(𝑋𝑖,𝑅) et que chaque 𝐶(𝑋𝑖,𝑅) est un sous-complexe. La première affirmation découle directement de la connexité de chaque Δ𝑝 qui assure que tout 𝑝-simplexe à valeurs dans 𝑋 prend ses valeurs dans exactement une des composantes 𝑋𝑖. La deuxième provient du fait que chaque face 𝜎𝜕𝑝 d’un simplexe 𝜎 a son image incluse dans celle de 𝜎.

Un exemple trivial, mais important en pratique est celui de la sphère 𝕊0.

Corollaire 6.3.11

Pour tout anneau commutatif 𝑅,

Par ailleurs, on rappelle qu’on a vu dans la proposition 6.1.7 du prologue comment calculer le foncteur 𝐻0 en termes du foncteur 𝜋0 (l’anneau de coefficients était , mais la démonstration fonctionne avec n’importe quel anneau). En pratique les espaces que nous verrons en exemple ont un nombre fini 𝑛 de composantes connexes par arcs donc leur 𝐻0 est isomorphe à 𝑅𝑛 avec une base donnée par les composantes connexes par arcs. Et surtout pour toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, chaque élément de base correspondant à une composante 𝑋𝑖 est envoyé par 𝐻0(𝑓) sur l’élément de base donné par l’unique composante connexe par arcs de 𝑌 qui contient 𝑓𝑋𝑖.

6.4. Invariance par homotopie

Dans cette section et la suivante, on omet l’anneau 𝑅 dans les notations, mais tous les résultats s’appliquent à un anneau commutatif quelconque. On rappelle que, dans ce cours, on peut supposer que 𝑅 est ou /2 sans perdre grand-chose (mais ces deux cas sont vraiment différents donc justifient à eux seuls le cadre général).

L’objectif de cette section est de montrer que deux applications continues homotopes (voir la définition 6.1.1) induisent la même application en homologie.

Expliquons l’idée de la démonstration pour 𝑝=1. Soit 𝐹:𝑋×[0,1]𝑌 une homotopie entre 𝑓 et 𝑔. L’opérateur géométriquement naturel associe à chaque chemin 𝛾:[0,1]𝑋 l’application (𝑡,𝑠)𝐹(𝛾(𝑠),𝑡) du carré [0,1]2 dans 𝑌. Pour faire rentrer cette application dans le cadre géométrique, on décompose le carré en deux triangles comme sur le dessin suivant (où les deux triangles sont légèrement écartés pour bien les distinguer, mais devraient être recollés le long du segment diagonal).

Un aspect crucial du dessin est que la diagonale du carré apparaît deux fois et on veut la faire disparaître algébriquement. On définit alors 𝐾1(𝛾)=𝐹𝜎1𝐹𝜎2𝐶2(𝑋). Notons 𝛿:[0,1][0,1]2 la diagonale 𝑡(𝑡,𝑡) et 𝐾0:𝐶0(𝑋)𝐶1(𝑌) l’application obtenue en appliquant le foncteur 𝑅-module libre 𝐿𝑅 à la fonction qui envoie tout point 𝑥 de 𝑋 sur le chemin 𝑡𝐹(𝑥,𝑡). Pour être vraiment précis, il faudrait faire paramétrer tous ces chemins par Δ1, mais, ici, on note par un symbole invisible l’inverse de l’application de [0,1] dans Δ1 qui envoie 𝑡 sur (1𝑡)𝑒0+𝑡𝑒1. On calcule

Si on étend 𝐾1 par la propriété universelle des 𝑅-modules libres, on obtient donc à partir de l’homotopie 𝐹 deux applications linéaires 𝐾0:𝐶0(𝑋)𝐶1(𝑌) et 𝐾1:𝐶1(𝑋)𝐶2(𝑌) telles que

L’existence d’une telle relation implique 𝐻1(𝑔)=𝐻1(𝑓). En effet, tout élément de 𝐻1(𝑋) provient d’un élément 𝑐 de 𝑍1(𝑋) et 𝐻1(𝑓)() est la classe d’homologie [𝑓#(𝑐)]. Or la relation implique

Bien sûr, il faudra généraliser cette idée à toutes les valeurs de 𝑝.

À première vue l’invariance de l’homologie par homotopie semble concerner uniquement l’effet de ces foncteurs sur les morphismes, mais il s’agit en fait d’un outil crucial pour en calculer l’effet sur les objets, via les définitions suivantes.

Définition 6.4.1
Une fonction continue 𝑓:𝑋𝑌 est une équivalence d’homotopie s’il existe 𝑔:𝑌𝑋 continue telle que 𝑔𝑓 est homotope à Id𝑋 et 𝑓𝑔 est homotope à Id𝑌. Autrement dit, 𝑓 induit un isomorphisme dans la catégorie homotopique Htpie dont les objets sont les espaces topologiques et les morphismes entre deux espaces 𝑋 et 𝑌 sont les fonctions continues de 𝑋 dans 𝑌 modulo homotopie. On dit que 𝑋 et 𝑌 ont même type d’homotopie s’ils sont isomorphes dans Htpie.
Définition 6.4.2

Soit 𝑋 un espace topologique et 𝐴 une partie de 𝑋. On note 𝜄 l’inclusion de 𝐴 dans 𝑋. On dit que 𝑋 se rétracte sur 𝐴 s’il existe une fonction 𝑟:𝑋𝐴 continue telle que 𝑟𝜄=Id𝐴 (ainsi le théorème 6.1.4 affirme qu’une boule ne se rétracte par sur son bord).

On dit que 𝑋 se rétracte par déformation sur 𝐴 s’il existe une rétraction 𝑟 telle que 𝜄𝑟 est homotope à Id𝑋.

On dit que 𝑋 est contractile s’il se rétracte par déformation sur un point ou, de façon équivalente, si 𝑋 est non vide et si Id𝑋 est homotope à une application constante, ou encore s’il existe un point dont l’inclusion dans 𝑋 est une équivalence d’homotopie.

Remarque 6.4.3

De façon alternative, on peut voir 𝑟 comme application de 𝑋 dans 𝑋 qui vérifie que 𝑟|𝐴=Id𝐴 et 𝑟𝑋=𝐴. Les rétractions sont les analogues topologiques des projections de l’algèbre linéaire (qui dans le cas des -ev sont effectivement des rétractions par déformation).

La notion de rétraction par déformation définie ci-dessus est parfois appelée rétraction par déformation faible. La notion forte demande une homotopie entre 𝜄𝑟 et Id𝑋 parmi les fonctions qui ne bougent aucun point de 𝐴, mais elle ne jouera aucun rôle dans ce cours.

Exemple 6.4.4

Tout -ev 𝑉 est contractile. En effet 𝑉 se rétracte par déformation sur son origine 0 par 𝑟:𝑥0. Comme homotopie entre Id𝑋 et 𝜄𝑟:𝑥0, on utilise

Le complémentaire de l’origine dans 𝑛 se rétracte par déformation sur la sphère 𝕊𝑛1. Pour 𝑟 on utilise 𝑥1𝑥𝑥 et comme homotopie

Parfois il est moins évident d’écrire une formule. Par exemple, il est instructif de se convaincre que le complémentaire d’un point dans un tore (la surface d’une bouée) se rétracte par déformation sur la réunion de deux cercles qui se croisent en un point.

Un exemple de rétraction pas par déformation est celui d’un point dans un ensemble non connexe par arcs (disons un ensemble de deux points munis de la topologie discrète). L’application qui envoie tout 𝑋 sur le point est une rétraction, mais il n’y a pas de rétraction par déformation de 𝑋 sur ce point.

La façon dont cette notion se combine avec l’invariance par homotopie est le corollaire suivant (du théorème 6.4.14 annoncé dans le prologue du chapitre et qui sera démontré page 1).

Corollaire 6.4.5

Soit 𝑋 un espace topologique et 𝐴 une partie de 𝑋. On note 𝜄 l’inclusion de 𝐴 dans 𝑋. Si 𝑋 se rétracte sur 𝐴 alors 𝐻𝑝(𝜄):𝐻𝑝(𝐴)𝐻𝑝(𝑋) est injective pour tout 𝑝. S’il se rétracte par déformation alors c’est un isomorphisme.

En particulier, si 𝑋 est contractile, par exemple si 𝑋=𝑛 ou 𝑋=𝔹𝑛, alors

Démonstration : Soit 𝑟 une rétraction de 𝑋 sur 𝐴. Par fonctorialité, l’égalité 𝑟𝜄=Id𝐴 donne 𝐻𝑝(𝑟)𝐻𝑝(𝜄)=Id𝐻𝑝(𝐴), et donc l’injectivité de 𝐻𝑝(𝜄). Dans l’autre sens, on calcule en supposant que 𝑟 soit une rétraction par déformation :

donc 𝐻𝑝(𝑟) est inverse de 𝐻𝑝(𝜄).
Remarque 6.4.6
On peut voir la notion d’espace contractile comme un renforcement drastique de la notion d’espace connexe par arcs. Dire que 𝑋 est connexe par arcs4 est équivalent à dire qu’il existe un point 𝑥0𝑋 et que pour chaque point 𝑥 de 𝑋 on peut choisir un chemin 𝛾𝑥 reliant 𝑥 à 𝑥0. Cela implique que 𝑋 a le même 𝐻0 que {𝑥0}. Dans un espace contractile, on peut choisir 𝛾𝑥 dépendant continument de 𝑥. En effet, si 𝐹 est une homotopie de Id𝑥 vers la fonction constante 𝑐:𝑥𝑥0, on peut poser 𝛾𝑥(𝑡)=𝐹(𝑥,𝑡). Cela implique que 𝑋 a le même 𝐻𝑝 que {𝑥0} pour tout 𝑝. Il est instructif de se convaincre intuitivement qu’un tel choix continu de chemins n’est pas possible pour 𝑋=𝕊1.

Homotopies algébriques

Définition 6.4.7

Une homotopie de chaînes entre deux morphismes de complexes 𝑓,𝑔:(𝐶,𝑑)(𝐶,𝑑) est une application linéaire 𝐾:𝐶𝐶 graduée de degré 1 telle que

On a donc le diagramme non commutatif
Lorsqu’une telle application existe, on dit que 𝑓 et 𝑔 sont (algébriquement) homotopes et on note 𝑓𝑔.

L’intérêt majeur de cette définition est le lemme suivant.

Lemme 6.4.8
Deux morphismes de complexes de chaînes homotopes induisent la même application en homologie.

Démonstration : Soit 𝑓 et 𝑔 deux telles applications entre (𝐶,𝑑) et (𝐶,𝑑). Soit 𝐾 une homotopie entre 𝑓 et 𝑔. Soit 𝑥𝐻(𝐶,𝑑). Par construction, on obtient 𝑐𝐶 tel que 𝑥=[𝑐] et on peut calculer

Lemme 6.4.9
La relation d’homotopie est une relation d’équivalence sur les morphismes entre deux complexes donnés.

Démonstration : Pour la réflexivité, l’homotopie nulle convient (le seul point perturbant est que l’application nulle est de tout degré, en particulier 1). La symétrie est claire, car si 𝐾 est une homotopie entre 𝑓 et 𝑔 alors 𝐾 est une homotopie entre 𝑔 et 𝑓.

Montrons la transitivité. Supposons que 𝑓1, 𝑓2 et 𝑓3 sont des morphismes entre (𝐶,𝑑) et (𝐶,𝑑), 𝐾1 une homotopie entre 𝑓1 et 𝑓2, 𝐾2 une homotopie entre 𝑓2 et 𝑓3. On a alors

et 𝐾1+𝐾2 est de degré 1 donc c’est une homotopie entre 𝑓1 et 𝑓3.

Lemme 6.4.10
Soit 𝑓 et 𝑔 des morphismes de complexes homotopes entre (𝐶,𝑑) et (𝐶,𝑑). Pour tout morphisme :(𝐶,𝑑)(𝐶,𝑑), 𝑓𝑔. De même, pour tout morphisme :(𝐶,𝑑)(𝐶,𝑑), 𝑓𝑔.

Démonstration : Par hypothèse, on a 𝐾 tel que 𝑔𝑓=𝐾𝑑+𝑑𝐾 et donc

et 𝐾 est bien de degré 1 donc 𝐾 est une homotopie entre 𝑓 et 𝑔. Un calcul analogue montre que la composition à droite fonctionne aussi.

Les lemmes précédents permettent de définir la catégorie homotopique des 𝑅-complexes.

Définition 6.4.11

La catégorie homotopique des 𝑅-complexes est la catégorie Htpie𝑅 dont les objets sont les complexes de 𝑅-modules et pour laquelle Hom((𝐶,𝑑),(𝐶,𝑑)) est l’ensemble des morphismes de complexes de (𝐶,𝑑) vers (𝐶,𝑑) modulo homotopie. Les lemmes précédents montrent que la composition dans Cplx𝑅 induit bien une composition sur Htpie. De plus le foncteur homologie de Cplx𝑅 dans ModGr𝑅 se factorise à travers le foncteur d’oubli de Cplx𝑅 and Htpie𝑅 (dont l’action sur les objets est l’identité et qui envoie tout morphisme 𝑓 vers 𝑓 modulo homotopie).

On dit qu’un morphisme de complexes 𝑓:(𝐶,𝑑)(𝐶,𝑑) est une équivalence d’homotopie algébrique si elle induit un isomorphisme dans la catégorie homotopique, autrement dit s’il existe un morphisme 𝑔:(𝐶,𝑑)(𝐶,𝑑) tel que 𝑔𝑓 est homotope à Id𝐶 et 𝑓𝑔 est homotope à Id𝐶. En particulier une équivalence d’homotopie induit un isomorphisme en homologie.

Triangulation des prismes et invariance par homotopie

Notre but est de montrer que deux fonctions continues 𝑓,𝑔:𝑋𝑌 homotopes induisent des applications 𝑓#,𝑔#:𝐶(𝑋,𝑅)𝐶(𝑌,𝑅) homotopes (au sens de l’algèbre). Pour cela, il faut un moyen de construire des applications de degré 1 entre complexes de chaînes singulières. On rappelle qu’on a vu comment construire une telle application dans le cas 𝑝=1 au début de la section 6.4.

Chaque chaîne 𝑐𝐶𝑝+1(Δ𝑝×[0,1],𝑅) permet de définir, pour chaque espace topologique 𝑋 une application linéaire 𝑐𝑋:𝐶𝑝(𝑋,𝑅)𝐶𝑝+1(𝑋×[0,1],𝑅) définie par extension de 𝜎(𝜎×Id)#𝑐.

Lemme 6.4.12

Soit 𝑐𝐶𝑝+1(Δ𝑝×[0,1],𝑅). Les 𝑐𝑋 sont les composantes d’une transformation naturelle entre le foncteur 𝐶𝑝(·,𝑅) et le foncteur 𝐶𝑝+1(·×[0,1],𝑅), ce dernier agissant sur une fonction continue 𝑓 par (𝑓×Id)# : pour toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, on a

Démonstration : Par linéarité, il suffit de le vérifier sur un simplexe singulier 𝜎:Δ𝑝𝑋. On calcule

Lemme 6.4.13

Il existe pour chaque 𝑝 une triangulation 𝑇𝑝𝐶𝑝(Δ𝑝×[0,1],𝑅) du prisme Δ𝑝×[0,1] telle que les inclusions 𝑗:𝑥(𝑥,0) et 𝑗:𝑥(𝑥,1) de Δ𝑝 dans Δ𝑝×[0,1] vérifient

Démonstration :

On utilise la notation 6.3.2 et, pour tout 𝑘{0,,𝑝}, on note 𝑎𝑘=(𝑒𝑘,0) et 𝑏𝑘=(𝑒𝑘,1). Les 𝑎𝑘 et 𝑏𝑘 sont les sommets du prisme Δ𝑝×[0,1]. On pose

et on omettra l’indice 𝑝+2, car il sera toujours clair d’après le contexte. Par exemple 𝑇1=𝑠(𝑎0,𝑏0,𝑏1)𝑠(𝑎0,𝑎1,𝑏1).

et 𝑇2=𝑠(𝑎0,𝑏0,𝑏1,𝑏2)𝑠(𝑎0,𝑎1,𝑏1,𝑏2)+𝑠(𝑎0,𝑎1,𝑎2,𝑏2).

Dans ces deux dessins, les simplexes sont dessinés disjoints pour plus de clarté, mais les véritables dessins ne font apparaître chaque sommet qu’une seule fois.

Par définition, on a 𝜕𝑝𝑖=𝑠(𝑒0,,𝑒̂𝑖,,𝑒𝑝) donc, pour n’importe quel (𝑝+1)-uplet 𝑥

On peut donc calculer

puis on isole dans chaque double somme les termes où les deux indices coïncident pour obtenir

Tous les termes de cette somme se compensent sauf le premier de la première somme qui est 𝑠(𝑏0,,𝑏𝑝)=𝑗 et le dernier de la deuxième somme qui est 𝑠(𝑎0,,𝑎𝑝)=𝑗. Les termes ayant disparu par compensation correspondent aux faces qui sont à l’intérieur du prisme.

On a donc obtenu

et il reste à montrer que les deux dernières lignes correspondent au bord latéral 𝑇𝑝1Δ𝑝(𝜕𝐼𝑝) (les simplexes qui sont verticaux sur les dessins).

Les termes qui interviendront dans le calcul du bord latéral sont calculés par l’affirmation suivante :

Affirmation:

Fixons 𝑖 et 𝑗. Notons 𝜑𝑖,𝑗 l’application linéaire à calculer Pour vérifier l’égalité annoncée, il suffit de vérifier l’image de 𝑒𝑘 pour 𝑘{0,,𝑝}.

Dans tous les cas l’affirmation est démontrée. Calculons maintenant le bord latéral, en utilisant la linéarité et les définitions de 𝜕 et 𝑇𝑝1Δ𝑝 pour les trois premières égalités puis l’affirmation.

et on retombe bien sur l’opposé des deux sommes du calcul de (𝜕𝑇𝑝Δ𝑝)(𝐼𝑝).

Théorème 6.4.14

Si 𝑓 et 𝑔 sont deux applications continues qui sont (topologiquement) homotopes entre des espaces topologiques 𝑋 et 𝑌 alors les applications 𝑓# et 𝑔# de 𝐶(𝑋,𝑅) dans 𝐶(𝑌,𝑅) sont (algébriquement) homotopes et donc 𝑓=𝑔 de 𝐻(𝑋,𝑅) dans 𝐻(𝑌,𝑅).

Autrement dit, on a un diagramme commutatif de foncteurs

Démonstration : Soit :𝑋×[0,1]𝑌 une homotopie entre 𝑓 et 𝑔. On note 𝜄 et 𝜄 les applications de 𝑋 dans 𝑋×[0,1] définies par 𝑥(𝑥,0) et 𝑥(𝑥,1) respectivement. Ainsi, on a 𝑓=𝜄 et 𝑔=𝜄.

Ainsi 𝑓#=#𝜄# et 𝑔#=#𝜄# donc le lemme 6.4.10 assure qu’il suffit de montrer que 𝜄# et 𝜄# sont homotopes. Au passage, on remercie 𝑌, 𝑓, 𝑔 et pour leur participation : ils ne joueront plus aucun rôle. Montrons que 𝑇𝑋 est une homotopie entre 𝜄# et 𝜄#. On note 𝑗 et 𝑗 les deux faces en haut et en bas de Δ𝑝×[0,1] comme dans l’énoncé du lemme 6.4.13. Soit 𝜎Σ(𝑋). On calcule en utilisant le lemme (qui lui-même remercie 𝑋 pour sa participation)

Le calcul ci-dessus est très détaillé, mais la seule ligne ayant un vrai contenu est celle qui invoque le lemme 6.4.13.

Remarque 6.4.15
On peut compresser cette section en ne prenant pas la peine d’énoncer de façon indépendante les lemmes lemme 6.4.12 et lemme 6.4.13, et en incluant les calculs correspondants directement dans la démonstration du théorème. Mais cela efface le fait que toute l’action se passe dans le prisme Δ𝑝×[0,1] puis est transportée dans les espaces topologiques 𝑋 et 𝑌 par fonctorialité et naturalité.

6.5. Énoncé du théorème de Mayer-Vietoris et applications

Prologue

Après l’invariance par homotopie, le deuxième aspect crucial pour les calculs est la possibilité de calculer l’homologie d’une réunion 𝑋=𝑈𝑉 à partir de celles de 𝑈, 𝑉 et 𝑈𝑉 si 𝑈 et 𝑉 sont ouverts (on fera une hypothèse un peu plus faible plus tard). On note

les inclusions.

Dans ce prologue, on discute le cas de 𝐻1. Soit 𝑐𝑍1(𝑋) un cycle n’ayant rien à voir avec 𝑈 et 𝑉 a priori. Puisque 𝑈 et 𝑉 sont ouverts, chaque chemin 𝛾:Δ1𝑋 peut être écrit comme concaténation d’une famille finie de chemins à valeur dans 𝑈 ou dans 𝑉 (il s’agit d’une conséquence de la proposition 4.8.11 appliqué au recouvrement Δ1=𝛾𝑈𝛾𝑉). On a vu dans le prologue de ce chapitre 6 que concaténer des chemins est équivalent à les additionner modulo 𝐵1(𝑋). Cette flexibilité était la motivation pour considérer des chemins plutôt que des lacets. On obtient donc 𝑐𝑈𝐶1(𝑈) 𝑐𝑉𝐶1(𝑉) et 𝜏𝐶2(𝑋) tels que 𝑐=𝑐𝑈+𝑐𝑉+𝜕2𝜏. En appliquant 𝜕1 à cette égalité, on obtient

Ainsi 𝜕1𝑐𝑈=𝜕1𝑐𝑉. En particulier ces chaînes vivent en fait dans 𝑈𝑉 puisque 𝜕1𝑐𝑈 vit dans 𝑈 et 𝜕1𝑐𝑉 vit dans 𝑉. De plus ce sont des cycles dans 𝑈𝑉. Il s’agit d’une observation triviale ici, car tous les éléments de 𝐶0(𝑈𝑉) sont des cycles, mais cela fonctionnerait encore dans 𝐶𝑝(𝑈𝑉), car ces éléments sont des bords dans 𝑈 et 𝑉. De façon cruciale, rien ne dit que ce sont des bords dans 𝑈𝑉. On peut donc étudier leur valeur modulo 𝐵0(𝑈𝑉) pour obtenir un élément de 𝐻0(𝑈𝑉). Par construction cet élément est dans le noyau de (𝐻0(𝜄𝑈),𝐻0(𝜄𝑉)):𝐻0(𝑈𝑉)𝐻0(𝑈)𝐻0(𝑉), c’est-à-dire ker𝐻0(𝜄𝑈)ker𝐻0(𝜄𝑉). Avec un peu plus de soin, on peut faire de cette construction une application linéaire 𝛿1:𝐻1(𝑋)𝐻0(𝑈𝑉) prenant ses valeurs dans ce noyau. On montre facilement que l’image de 𝛿1 est tout ce noyau. En effet, fixons 𝑧ker𝐻0(𝜄𝑈)ker𝐻0(𝜄𝑉). Par définition, 𝑧 est l’image d’un cycle 𝑐0 qui est un bord dans 𝑈 et dans 𝑉. On obtient donc 𝑎𝐶1(𝑈) et 𝑏𝐶1(𝑉) tels que 𝑧=𝜕1𝑎 et 𝑧=𝜕1𝑏. On peut alors voir 𝑎+𝑏 comme élément de 𝐶1(𝑋), on a 𝜕1(𝑎+𝑏)=0 et 𝛿1([𝑎+𝑏])=𝑧.

On calcule maintenant le noyau de 𝛿1. Soit 𝑐𝑍1(𝑋) tel que 𝛿1([𝑐])=0. Comme plus haut, on écrit 𝑐=𝑐𝑈+𝑐𝑉+𝜕2𝜏 et 𝛿1([𝑐])=[𝜕1𝑐𝑈]. L’hypothèse sur 𝑐 donne donc 𝑐𝑈,𝑉𝐶1(𝑈𝑉) tel que 𝜕1𝑐𝑈=𝜕1𝑐𝑈,𝑉 (et donc 𝜕1𝑐𝑉=𝜕1𝑐𝑈,𝑉). Ainsi 𝑐𝑈𝑐𝑈,𝑉 est un cycle dans 𝑈, et 𝑐𝑉+𝑐𝑈,𝑉 est un cycle dans 𝑉. On voit que

est simplement la somme d’un cycle de 𝑈 et d’un cycle de 𝑉 modulo un bord de 𝑋. Ainsi le noyau de 𝛿1 est engendré par les classes qui proviennent soit de 𝑈 soit de 𝑉. Plus précisément ces éléments forment l’image de 𝐻1(𝑗𝑈)+𝐻1(𝑗𝑉):𝐻1(𝑈)𝐻1(𝑉)𝐻1(𝑋). Cette application ne saurait être injective, car les classes 𝑐 provenant de 𝑈𝑉 sont bien sûr comptées deux fois donc il faut quotienter 𝐻1(𝑈)𝐻1(𝑉) par le sous-espace engendré par les (𝐻1(𝜄𝑈)𝑐,𝐻1(𝜄𝑉)𝑐). Montrons que ce sous-espace est exactement le noyau de 𝐻1(𝑗𝑈)+𝐻1(𝑗𝑉). Soit (𝑥,𝑦)𝐻1(𝑈)𝐻1(𝑉) tel que 𝐻1(𝑗𝑈)(𝑥)+𝐻1(𝑗𝑉)(𝑦)=0. Par définition, 𝑥 et 𝑦 sont représentés par des cycles 𝑎 et 𝑏 dans 𝑈 et 𝑉 respectivement, et il existe 𝑐𝐶2(𝑋) tel que 𝑎+𝑏=𝜕𝑐. Le problème est que 𝑐 n’a aucun lien avec 𝑈 et 𝑉. De nouveau, l’idée clef est de subdiviser 𝑐. Cette fois 𝑐 est une application continue sur le triangle Δ2, qu’on veut subdiviser en triangles plus petits jusqu’à ce que chaque morceau prenne ses valeurs soit dans 𝑈 soit dans 𝑉. La façon de réaliser cette subdivision du triangle n’est vraiment pas évidente si on veut qu’elle se généralise bien à tous les Δ𝑝. La construction apparaîtra dans la section 6.6. Elle donnera une suite d’opérateurs de subdivision 𝐵𝑝:𝐶𝑝(𝑋)𝐶𝑝(𝑋) et une homotopie algébriques 𝐾 entre Id et 𝐵. Les itérés de 𝐵 sont également homotopes à Id. Pour cette introduction, supposons que 𝐵2(𝑐) est déjà suffisamment subdivisé pour avoir 𝐵2𝑐=𝑐𝑈+𝑐𝑉 avec 𝑐𝑈𝐶2(𝑈) et 𝑐𝑉𝐶2(𝑉). On a alors

en utilisant 𝜕3𝜕2=0 et 𝜕2𝑐=𝑎+𝑏. Ainsi

La construction de 𝐾1 assure également qu’il ne fait pas sortir de 𝑈 ou 𝑉 donc 𝑎𝐶1(𝑈) et 𝑏𝐶1(𝑉). Ainsi les deux côtés sont des chaînes à valeur dans 𝑈𝑉. Enfin, on note que [𝑎]=[𝑎]=𝑥 dans 𝐻1(𝑈) et de même [𝑏]=𝑦 dans 𝐻1(𝑉). Ainsi 𝑧 est bien de la forme attendue.

En résumé, on a esquissé la construction d’une suite exacte5 de la forme :

faisant intervenir les applications discutées plus haut ou, de façon équivalente une suite exacte courte de la forme :

𝐻1(𝑈)𝐻1(𝑈𝑉)𝐻1(𝑉) est la somme amalgamée le long de 𝐻1(𝜄𝑈) et 𝐻1(𝜄𝑉), comme dans l’exo:pushout.

Le dessin suivant illustre cette discussion dans le cas du tore (la surface d’une bouée). Chacun des ouverts 𝑈 et 𝑉 est homéomorphe à un cylindre. Le cycle 𝛾𝑈 est dans 𝑈, on peut montrer que sa classe d’homologie engendre 𝐻1(𝑈). De même 𝐻1(𝑉) est engendré par la classe de 𝛾𝑉. Mais ces classes proviennent toutes deux de la même classe de 𝑈𝑉 représentée par 𝛾𝑈𝑉 donc les classes provenant de 𝑈 ou 𝑉 contribuent seulement à 𝐻1(𝑋). Le cycle 𝑥𝑥 dans 𝑍0(𝑈𝑉) borde à la fois le chemin 𝑎 dans 𝑈 et le chemin 𝑏 dans 𝑉. La somme 𝑎+𝑏 est un cycle dans 𝑍1(𝑋) et on peut montrer que sa classe d’homologie engendre ker𝐻0(𝜄𝑈)ker𝐻0(𝜄𝑉) qui est également isomorphe à .

Ainsi 𝐻1(𝑋) engendré par [𝛾𝑈] et [𝑎+𝑏]. Dans ce cas les deux contributions à 𝐻1(𝑋) font la même « taille », mais nous verrons des exemples dans lesquels ce n’est pas le cas.

Revenant au cas d’un espace 𝑋 quelconque, on notera que ce plan de démonstration ne dit rien de la construction de 𝐾2 qui envoie chaque triangle sur pas moins de 10 tétraèdres. Cette situation est encore dessinable, mais il est clair que le cas général nécessitera une approche résolument algébrique.

La section 6.5.1 contient des rappels sur les suites exactes de modules, avec une définition et une série d’exercices. La section 6.5.2 énonce le théorème de calcul de l’homologie d’une réunion. La section 6.5.3 applique ce théorème pour calculer l’homologie des sphères comme promis dans le prologue de ce chapitre. Elle contient également des exercices appliquant le théorème à d’autres exemples.

Rappels sur les suites exactes

Définition 6.5.1

Une suite exacte de modules est une famille indexée par un intervalle 𝐼 de modules 𝑀𝑖 et d’applications linéaires 𝑓𝑖:𝑀𝑖𝑀𝑖1 telle que, pour tout 𝑖, ker(𝑓𝑖)=im(𝑓𝑖+1).

(les flèches en pointillés fins suggèrent le reste de la suite, pas la construction d’un nouveau morphisme).

Lorsque 𝐼 est de cardinal cinq et que les modules aux extrémités sont triviaux, on dit que la suite est courte. Lorsque 𝐼 est infini, on dit qu’elle est longue. La condition ker(𝑓𝑖)=im(𝑓𝑖+1) est appelée exactitude en 𝑀𝑖.

Un morphisme de suites exactes entre (𝑀,𝑓) et (𝑀,𝑓) (avec le même 𝐼) est une famille d’applications linéaires 𝜑𝑖:𝑀𝑖𝑀𝑖 telle que, pour tout 𝑖, 𝜑𝑖1𝑓𝑖=𝑓𝑖𝜑𝑖.

On obtient ainsi une catégorie des suites exactes de 𝑅-modules, avec sa sous-catégorie pleine des suites exactes courtes.

En particulier, on peut voir les suites exactes indexées par comme des cas particulier de complexes (ceux dont l’homologie est nulle), mais, en pratique, elles jouent des rôles très différents. Dans cette définition, la numérotation des modules 𝑀𝑖 ne sert qu’à décrire la notion, elle ne fait pas vraiment partie de la donnée (contrairement à la notion de complexe où la numérotation est importante). On notera que la restriction d’une suite exacte à un sous-intervalle d’indices est également une suite exacte.

Dans ce cours, on suppose que la notion de suite exacte a déjà été abordée en cours d’algèbre, au moins de façon superficielle. Mais l’exercice suivant résume tout ce qu’il y a à savoir. Il sera utilisé implicitement de façon systématique dans toute la fin de ce chapitre.

Exercice 6.70

Cet exercice passe en revue les exemples fondamentaux de suites exactes courtes de modules.

  1. Montrer que

    est une suite exacte si et seulement si 𝑀 est un module nul.

    Les deux flèches correspondent nécessairement à des applications linéaires nulles. L’exactitude en 𝑀 assure que le noyau de la seconde, c’est-à-dire tout 𝑀, est égal à l’image de la première, qui est nulle. Donc 𝑀 est nul.
  2. Montrer que

    est une suite exacte si et seulement si 𝜑 est injective.

    L’exactitude en 𝑀 signifie que le noyau de 𝜑 est l’image de la première application linéaire. Cette application est nulle donc son image est nulle, donc ker𝜑=0 donc 𝜑 est injective.

  3. Montrer que

    est une suite exacte si et seulement si 𝜑 est surjective.

    L’exactitude en 𝑁 assure que l’image de 𝜑 est le noyau de l’application suivante. Cette application est nulle donc son noyau est 𝑁 entier.

  4. Montrer que

    est une suite exacte si et seulement si 𝜑 est un isomorphisme.

    C’est la combinaison des deux questions précédentes : 𝜑 est à la fois injective et surjective. Ainsi 𝜑 est bijective et on sait que son inverse est automatiquement une application linéaire.

Exercice 6.71

Cet exercice aborde le contenu algébrique général des suites exactes courtes.

  1. Montrer que, pour tout module 𝑀 et tout sous-module 𝑁 de 𝑀, l’inclusion 𝜄:𝑁↪︎𝑀 et la projection 𝜋:𝑀𝑀/𝑁 fournissent une suite exacte courte

    Montrer que toute suite exacte courte est isomorphe à un exemple de ce type.

    L’exactitude en 𝑁 traduit simplement l’injectivité de 𝜄 et celle en 𝑀/𝑁 la surjectivité de 𝜋, tandis que l’exactitude en 𝑀 traduit le fait que ker(𝜋)=𝑁.

    Soit

    une suite exacte courte quelconque. Comme on l’a vu, 𝑓 est injective, 𝑔 est surjective et ker(𝑔)=im(𝑓). Donc 𝑓 induit un isomorphisme entre 𝑁 et le sous-module 𝑓𝑁 de 𝑀 et 𝑔 descend en isomorphisme 𝑔_:𝑀/𝑓𝑁𝑄. On a donc le digramme

    et on obtient l’isomorphisme de suites exactes voulu en inversant l’isomorphisme vertical à droite.

  2. Montrer que, pour tous modules 𝑁 et 𝑁, l’inclusion et la projection fournissent une suite exacte courte

    Une suite exacte isomorphe à un exemple de ce type est dite scindée. Montrer que la suite exacte associée à un sous-module 𝑁 d’un module 𝑀 est scindée si et seulement si 𝑁 admet un supplémentaire 𝑁. Donner un exemple de suite exacte courte qui n’est pas scindée. On rappelle que l’existence de tels exemples est la raison fondamentale pour laquelle on ne peut pas échapper à la discussion des groupes /𝑛 dans les cours d’algèbre élémentaires (cette situation est à comparer avec celle de la question suivante).

    La suite proposée est bien exacte, car 𝜄 est injective, 𝑝 est surjective et ker(𝑝)=𝑁{0}=im(𝜄).

    Soit 𝑁 un sous-module d’un module 𝑀. Si la suite correspondante est scindée alors on a

    l’image de {0}𝑁2 par l’isomorphisme du milieu est le supplémentaire recherché. Réciproquement, si 𝑁 existe alors, par définition, on obtient un isomorphisme entre 𝑀 et 𝑁𝑁 compatible avec l’inclusion. Et on sait que la restriction de 𝜋:𝑀𝑀/𝑁 à 𝑁 est un isomorphisme, ce qui permet de compléter le diagramme.

    La suite de -modules

    n’est pas scindée, car ne contient pas de sous-groupe isomorphe à /2 puisqu’il ne contient aucun 𝑥 non nul tel que 𝑥+𝑥=0.

  3. Soit

    une suite exacte courte. Montrer que si 𝑄 est libre alors cette suite est scindée. En particulier 𝑁 est isomorphe à 𝑀𝑄. Cette question est nettement plus difficile. On pourra commencer par montrer que l’application de 𝑁 dans 𝑄 admet un inverse à droite linéaire. On rappelle que tout espace vectoriel est libre, ce qui explique pourquoi on peut se passer d’espaces vectoriels quotients dans les cours d’introduction à l’algèbre linéaire : tout sous-espace vectoriel admet un supplémentaire, et ce supplémentaire est isomorphe au quotient par le sous-espace.

    Notons 𝜄 l’application de 𝑀 dans 𝑁 et 𝜋 celle de 𝑁 dans 𝑄. L’exercice précédent assure que 𝜄 est injective et 𝜋 est surjective.

    Montrons que 𝜋 admet un inverse à droite linéaire. Soit 𝑒:𝐼𝑄 une base de 𝑄 (qui existe, car on a supposé 𝑄 libre). Pour chaque 𝑖 dans 𝐼, on choisit une préimage 𝑛𝑖 de 𝑒𝑖 par 𝜋. La propriété universelle de la base 𝑒 appliquée à la fonction 𝑛:𝐼𝑁 fournit une application 𝑅-linéaire 𝑠:𝑄𝑁 telle que, pour tout 𝑖, 𝑠(𝑒𝑖)=𝑛𝑖. On a, pour tout 𝑖, 𝜋𝑠(𝑒𝑖)=𝑒𝑖 donc l’unicité dans la propriété universelle de 𝑒 appliqué à la fonction 𝑒 assure que 𝜋𝑠=Id𝑄. En particulier 𝑠 est injective.

    Montrons que 𝑁 est la somme directe de ses sous-modules 𝜄(𝑀) et 𝑠(𝑄), qui sont isomorphes à 𝑀 et 𝑄 respectivement par injectivité de 𝜄 et 𝑠.

    Montrons que l’intersection est nulle. Soit 𝑚𝑀 et 𝑞𝑄 tels que 𝜄(𝑚)=𝑠(𝑞). Montrons que cette valeur commune est nulle. On applique 𝜋 à l’égalité pour obtenir 𝜋(𝜄(𝑚))=𝜋(𝑠(𝑞)). Le membre de gauche est nul par exactitude de la suite en 𝑁. Le membre de droite vaut 𝑞. Donc 𝑞=0 et donc 𝑠(𝑞)=0 comme annoncé.

    Montrons que la somme est 𝑁 entier. Soit 𝑛𝑁. On veut 𝑚𝑀 et 𝑞𝑄 tels que 𝑛=𝜄(𝑚)+𝑠(𝑞). On pose naturellement 𝑞=𝜋(𝑛) et il reste à montrer que 𝑛𝑠(𝜋(𝑛)) est dans l’image de 𝜄. Or cette image est le noyau de 𝜋. Donc, il suffit de calculer 𝜋(𝑛𝑠(𝜋(𝑛)))=𝜋(𝑛)(𝜋𝑠)(𝜋(𝑛))=0.

    Remarque : Dans cette discussion, l’hypothèse que 𝑄 est libre est trop forte, la bonne hypothèse est celle de module projectif, mais cela ne jouera aucun rôle pour nous.

Exercice 6.72

Cet exercice explique comment « découper » une suite exacte longue en suites exactes courtes. On considère une suite exacte longue de modules.

On rappelle que le conoyau d’une application linéaire 𝑓:𝑀𝑁 est coker(𝑓)𝑁/im(𝑓) et sa co-image est coim(𝑓)𝑀/ker(𝑓), ces deux modules étant munis de leur projection canonique depuis 𝑁 et 𝑀 respectivement.

Montrer qu’on peut écrire seize suites exactes courtes deux à deux isomorphes de la forme

𝐴 et 𝐵 sont des noyaux, images, conoyaux ou co-images des 𝑓𝑗 pour 𝑖1𝑗𝑖+2. En particulier une de ces suites doit avoir 𝐴=coker(𝑓𝑖+2) et 𝐵=ker(𝑓𝑖1). Montrer que, parmi ces suites exactes, celles faisant intervenir à la fois 𝑓𝑖 et 𝑓𝑖+1 sont équivalentes à l’exactitude de la suite longue de départ en 𝑀𝑖.

On part de la suite exacte courte associée au sous-module ker(𝑓𝑖) :

Le premier théorème d’isomorphisme de Noether assure que, pour chaque 𝑖, 𝑓𝑖 induit un isomorphisme entre la co-image coim(𝑓𝑖)=𝑀𝑖/ker(𝑓𝑖) et im(𝑓𝑖). Par ailleurs l’hypothèse d’exactitude en 𝑀𝑖 assure que ker(𝑓𝑖)=im(𝑓𝑖+1) et donc coim(𝑓𝑖)=coker(𝑓𝑖+1).

On a donc

en utilisant l’exactitude en 𝑀𝑖 puis le théorème de Noether pour 𝑓𝑖+1 puis l’exactitude en 𝑀𝑖+1 et

en remplaçant 𝑖 par 𝑖1 (donc en utilisant l’exactitude en 𝑀𝑖1 et 𝑀𝑖 et le théorème de Noether pour 𝑓𝑖). On a donc quatre possibilités (dont coker(𝑓𝑖+2)) pour remplacer ker(𝑓𝑖) dans la suite exacte ci-dessus et quatre possibilités (dont ker(𝑓𝑖1)) pour remplacer coim(𝑓𝑖), ce qui donne seize possibilités.

Le fait que les suites exactes correspondantes sont deux à deux isomorphes est évident pour les réécritures venant d’égalités telles que ker(𝑓𝑖)=im(𝑓𝑖+1) et provient de la commutativité de

ou de l’analogue pour 𝑓𝑖+1 sinon.

En particulier ces suites exactes incluent

dont l’exactitude est équivalente à im(𝜄)=ker(𝜋), c’est-à-dire ker(𝑓𝑖)=im(𝑓𝑖+1) et

dont l’exactitude est équivalente à im(𝜄)=ker(𝜋), c’est-à-dire im(𝑓𝑖+1)=ker(𝑓𝑖) (et de même pour la variante faisant intervenir coim(𝑓𝑖+1)).

L’exercice précédent montre que la notion de suite exacte longue ne permet pas d’exprimer plus que ce qui est permis par la notion de suite exacte courte. Mais d’une part les suites longues sont parfois ce qui arrive naturellement, d’autre part les suites exactes courtes de l’exercice font intervenir des modules a priori plus compliqués, et surtout la profusion de suites courtes obtenues montre qu’il n’y a pas de façon préférée de remplacer une suite longue par une suite de suites courtes. De façon plus pragmatique, nous verrons dans les exemples qu’il y a très souvent des modules nuls ou des applications nulles dans les suites exactes longues, ce qui permet de simplifier directement la discussion sans utiliser l’exercice précédent.

Énoncé du théorème de Mayer-Vietoris

Théorème 6.5.2

Soit 𝑋 un espace topologique, 𝑈 et 𝑉 des parties de 𝑋 dont les intérieurs recouvrent 𝑋 : 𝑋=𝑈̊𝑉̊. On note

les inclusions. On a une suite exacte longue

Toute classe d’homologie de 𝑋 est représentée par un cycle 𝑐 de 𝑋 qui s’écrit 𝑐=𝑎+𝑏 avec 𝑎𝐶(𝑈), 𝑏𝐶(𝑉) et 𝜕𝑎=𝜕𝑏. En particulier 𝜕𝑎 et 𝜕𝑏 sont des chaînes dans 𝑈𝑉, mais pas nécessairement des bords dans 𝑈𝑉. On a alors 𝛿[𝑐]=[𝜕𝑎]=[𝜕𝑏] dans 𝐻(𝑈𝑉). De plus, si on échange 𝑈 et 𝑉 alors 𝛿 devient 𝛿. Le morphisme 𝛿 est appelé morphisme connectant.

Enfin cette suite exacte est fonctorielle au sens suivant. Soit 𝑌 un espace topologique recouvert par les intérieurs de parties 𝑈 et 𝑉. Pour toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, si 𝑓𝑈𝑈 et 𝑓𝑉𝑉 alors on a le morphisme de suites exactes :

Corollaire 6.5.3

Dans le contexte du théorème de Mayer-Vietoris, il existe pour chaque 𝑝 une suite exacte courte de la forme

𝐻𝑝(𝑈)𝐻𝑝(𝑈𝑉)𝐻𝑝(𝑉) est la somme amalgamée le long de 𝐻𝑝(𝜄𝑈) et 𝐻𝑝(𝜄𝑉), comme dans l’exercice 3.40. Ainsi lorsque cette suite est scindée, par exemple si 𝑅 est un corps,

donc on peut calculer 𝐻𝑝(𝑋) à partir de
et

Remarque : dans les énoncés précédents, on utilise la notation 𝜄𝑈 quand 𝑝 est clair sur le diagramme, et 𝐻𝑝(𝜄𝑈) sinon, mais ce sont bien les mêmes applications.

Faisons maintenant explicitement le lien entre ces énoncés précis et la discussion géométrique un peu vague de ce théorème esquissée dans le prologue de cette section 6.5. L’affirmation centrale du théorème est que 𝐻𝑝(𝑋) est « constitué » de deux morceaux (qui peuvent être de « taille » inégale).

Le premier morceau provient de 𝐻𝑝(𝑈)𝐻𝑝(𝑉), ce sont les classes de cohomologie qui existent déjà dans 𝑈 ou dans 𝑉. L’exactitude en 𝐻𝑝(𝑈)𝐻𝑝(𝑉) affirme que la « différence » entre ces classes provenant de 𝑈 ou 𝑉 et leurs images dans 𝑋 est entièrement expliquée par le fait que les classes provenant de 𝑈𝑉 sont « comptées deux fois » : les classes provenant de 𝑈 ou 𝑉 correspondent à 𝐻𝑝(𝑈)𝐻𝑝(𝑈𝑉)𝐻𝑝(𝑉).

L’autre morceau, correspondant à ker𝐻𝑝1(𝜄𝑈)ker𝐻𝑝1(𝜄𝑉), provient des classes dans 𝐻𝑝1(𝑈𝑉) représentées par des cycles 𝑐 de 𝑈𝑉 qui bordent à la fois un cycle 𝑎 dans 𝑈 et un cycle 𝑏 dans 𝑉 et donnent ainsi le cycle 𝑎+𝑏 dans 𝑋.

La façon dont ces deux morceaux sont combinés pour donner 𝐻𝑝(𝑋) est exprimée par la suite exacte courte en général. Dans le cas où cette suite est scindée, il s’agit simplement d’une somme directe.

Comme annoncé après l’exercice 6.72, ce corollaire est psychologiquement important, mais, en pratique, on utilisera directement le théorème, comme on va le voir dans la section suivante.

On note aussi, comme petite vérification de cohérence, que l’énoncé ci-dessus retrouve la proposition 6.3.10 dans le cas où 𝑈 et 𝑉 sont des composantes connexes par arcs distinctes de 𝑋 puisque 𝑈𝑉= et on obtient donc 𝐻(𝑋)𝐻(𝑈)𝐻(𝑉). La démonstration du théorème montrera à quel point invoquer Mayer-Vietoris ici est ridiculement trop compliqué.

Applications du théorème de Mayer-Vietoris

Ce théorème permet comme promis de calculer l’homologie des sphères.

Théorème 6.5.4
  • Pour tous entiers naturels 𝑛 et 𝑝,

  • Pour tout hyperplan vectoriel 𝑃 dans 𝑛+1, la symétrie orthogonale 𝑠𝑃 restreinte à 𝕊𝑛 vérifie 𝐻𝑛(𝑠𝑃)=Id𝐻𝑛(𝕊𝑛) si 𝑛>0 et échange les deux copies de 𝑅 si 𝑛=0.

Démonstration : Montrons ce théorème par récurrence sur 𝑛. On a calculé 𝐻(𝕊0) dans le corollaire 6.3.11 et l’action de la symétrie se calcule directement par la proposition 6.1.7. Supposons le théorème pour un entier 𝑛10 et montrons-le pour 𝑛.

Soit 𝑃 un hyperplan vectoriel dans 𝑛+1 et 𝑠 la symétrie orthogonale par rapport à 𝑃. On note 𝑁 et 𝑆 les deux points de 𝑃𝕊𝑛, 𝑈=𝕊𝑛{𝑆} et 𝑉=𝕊𝑛{𝑁}. On remarque que 𝑈 et 𝑉 sont ouverts, recouvrent 𝕊𝑛 et sont échangés par 𝑠.

Les ouverts 𝑈 et 𝑉 sont tous deux homéomorphes à 𝑛 (par exemple par projection stéréographique, voir l’exemple 4.9.6).

Ainsi 𝐻𝑝(𝑈)𝐻𝑝(𝑉)={𝑅si𝑝=00sinon. Par ailleurs 𝑈𝑉 se rétracte par déformation sur 𝑃𝕊𝑛 qui est homéomorphe à 𝕊𝑛1. En identifiant 𝑛+1 à 𝑃×, 𝑈𝑉={(𝑥,𝑧)𝑃×|𝑥2+𝑧2=1et𝑥0} et on peut utiliser comme rétraction

qui est bien définie, car 𝑥0 sur 𝑈𝑉. Le corollaire 6.4.5 assure donc que 𝐻(𝑈𝑉)𝐻(𝕊𝑛1) qui est connu par hypothèse de récurrence.

Le cas générique 𝑝>1 est le plus direct. La suite de Mayer-Vietoris contient alors

car 𝑝1>0. Ainsi, on obtient 𝐻𝑝(𝕊𝑛)𝐻𝑝1(𝕊𝑛1) pour tout 𝑝>1, ce qui donne bien le résultat annoncé vu l’hypothèse de récurrence.

Pour 𝑝=0, on a déjà le résultat par le corollaire 6.3.11 et la proposition 6.1.7.

Il reste à voir le cas 𝑝=1. La suite de Mayer-Vietoris contient

Donc 𝐻1(𝕊𝑛) est isomorphe au noyau de (𝜄𝑈,𝜄𝑉):𝐻0(𝑈𝑉)𝐻0(𝑈)𝐻0(𝑉).

Supposons d’abord que 𝑛>1. Dans ce cas 𝑈𝑉, 𝑈 et 𝑉 sont tous connexes par arcs et donc la matrice de (𝜄𝑈,𝜄𝑉) dans les bases canoniques est (1,1) donc cette application est injective et 𝐻1(𝕊𝑛)=0.

Supposons maintenant que 𝑛=1. Pour décrire plus facilement les choses, on se place dans des coordonnées euclidiennes pour lesquelles 𝑃={𝑦=0}, 𝑁=(0,1), 𝑆=(0,1), 𝑈={(𝑥,𝑦)|𝑥2+𝑦2=1et𝑦>1} et 𝑉={(𝑥,𝑦)|𝑥2+𝑦2=1et𝑦<1}. Dans ce cas 𝑈𝑉 a deux composantes connexes par arcs : 𝑊±={(𝑥,𝑦)|𝑥2+𝑦2=1et±𝑥>0} .

Comme 𝑈 et 𝑉 sont connexes par arcs, la matrice est (1111) dont le noyau est le 𝑅-module libre engendré par (1,1).

Il reste à voir l’action de la symétrie 𝑠𝑃, qu’on notera simplement 𝑠 ici. Les points clef sont la fonctorialité de Mayer-Vietoris et l’action de l’échange entre 𝑈 et 𝑉 qui renverse le 𝛿. Ici, on obtient si 𝑛>1,

De plus l’action de 𝑠 sur 𝐻𝑛1(𝑈𝑉) est triviale. En effet, notons 𝜄 l’inclusion de 𝕊𝑛1=𝑃𝕊𝑛 dans 𝑈𝑉. On a vu que 𝜄 induit un isomorphisme en homologie, et 𝑠 agit trivialement sur 𝑃 donc sur 𝕊𝑛1. On a donc 𝑠𝜄=𝜄 donc 𝑠𝜄=𝜄 et 𝑠=Id𝐻𝑛1(𝕊𝑛1). Vu le diagramme ci-dessus, on obtient bien 𝑠=Id sur 𝐻𝑛(𝕊𝑛).

Pour 𝑛=1, 𝛿 n’est plus un isomorphisme, mais il est toujours injectif et le même argument s’applique en remplaçant 𝐻0(𝑈𝑉) par le noyau de (𝜄𝑈,𝜄𝑉) (qui est aussi l’image de 𝛿).

Exercice 6.73

Le but de cet exercice est de décrire très explicitement un générateur de 𝐻𝑛(𝕊𝑛) pour tout 𝑛, en reprenant la démonstration du théorème théorème 6.5.4 (on utilisera vraiment la démonstration et pas seulement l’énoncé). On note 𝜄 l’inclusion de Δ𝑛 dans 𝑛+1. Pour tout 𝑖{0,,𝑛} on note 𝑠𝑖 la symétrie par rapport au 𝑖-ème hyperplan de coordonnés. Pour tout ensemble 𝐼{0,,𝑛} on note 𝑠𝐼 la composée des 𝑠𝑖 pour 𝑖𝐼 (ces transformations commutent donc l’ordre de composition n’a pas d’importance). On note |𝐼| le cardinal d’un tel ensemble. On note 𝑝:𝑛+1{0}𝕊𝑛 la projection radiale. Nous allons montrer que

est un cycle et que [𝑐𝑛] engendre 𝐻𝑛(𝕊𝑛) (pour tout anneau de coefficients).

  1. Faire un dessin de 𝑐𝑛 pour 𝑛{0,1,2}.

  2. Soit 𝐼 une partie de {0,𝑛} et 𝑖𝐼𝑐. Montrer que 𝑠𝐼𝜄𝜕𝑛𝑖=𝑠𝐼{𝑖}𝜄𝜕𝑛𝑖 où les 𝜕𝑛𝑖Σ𝑛1(Δ𝑛) sont les simplexes intervenant dans la définition de l’opérateur 𝜕.

    On a 𝜕𝑝𝑖=𝑠𝑝+1(𝑒0,,𝑒̂𝑖,,𝑒𝑝) par définition. Comme 𝑠𝐼 est linéaire, la composition est aussi de ce type.

    En utilisant que 𝑖𝐼, on a 𝑗𝑖,𝑠𝐼{𝑖}(𝑒𝑗)=𝑠𝐼(𝑒𝑗) et donc le résultat annoncé (le seul vecteur qui change est celui omis dans la liste).
  3. En déduire que 𝜕𝑐𝑛=0.

    L’opérateur de bord est une somme sur 𝑖 et, pour chaque 𝑖 on peut remplacer la somme sur 𝐼 qui intervient dans la définition de 𝑐𝑛 par une somme sur les 𝐼 ne contenant pas 𝑖 de la contribution de 𝐼 et de celle 𝐼{𝑖} puis utiliser la question précédente.

  4. On voit 𝕊𝑛1 comme l’intersection entre 𝕊𝑛 et l’hyperplan {𝑥𝑛=0} identifié à 𝑛. Comme dans la démonstration du théorème calculant l’homologie des sphères, on applique le théorème de Mayer-Vietoris à la décomposition 𝕊𝑛=𝑈𝑉𝑈=𝕊𝑛{(0,,0,1)} et 𝑉=𝕊𝑛{(0,,0,1)} de sorte que 𝑈𝑉 se rétracte par déformation sur 𝕊𝑛1 et le connectant 𝛿 peut être vu comme allant de 𝐻𝑛(𝕊𝑛) dans 𝐻𝑛1(𝕊𝑛1). Montrer que 𝛿[𝑐𝑛]=[𝑐𝑛1].

    On veut décomposer 𝑐𝑛 en somme d’une chaîne dans 𝑈 et d’une chaîne dans 𝑉. On pose bien sûr :

    Le théorème de Mayer-Vietoris assure que 𝛿[𝑐𝑛]=[𝜕𝑎𝑛]. Pour calculer 𝜕𝑎𝑛, on reprend le calcul de la question précédente, mais en mettant de côté le terme 𝑖=𝑛 de la somme externe. On obtient

    Et 𝜕𝑛𝑛 restreint à 𝑛 est simplement l’inclusion de 𝑛 dans 𝑛+1 donc on retrouve bien 𝑐𝑛1.

  5. Conclure.

    Montrons par récurrence sur 𝑛1 que 𝑐𝑛 engendre 𝐻𝑛(𝕊𝑛). Pour 𝑛=1, on a vu dans la démonstration du théorème 6.5.4 que 𝛿 fournit un isomorphisme entre 𝐻1(𝕊1) et le noyau de 𝐻0(𝑈𝑉)𝐻0(𝑈)𝐻0(𝑉). Or 𝑐0 engendre bien ce noyau donc 𝑐1 engendre 𝐻1(𝕊1) vu la question précédente.

    Supposons maintenant que 𝑐𝑛1 engendre 𝐻𝑛1(𝕊𝑛1) pour 𝑛2. On a vu dans la démonstration du théorème 6.5.4 que 𝛿 fournit un isomorphisme entre 𝐻𝑛(𝕊𝑛) et 𝐻𝑛1(𝕊𝑛1) donc la question précédente et l’hypothèse de récurrence permettent de conclure immédiatement.

Exercice 6.74

Cet exercice est la suite de l’exercice 6.69 dont il faut relire les trois premières questions (simplement les définitions et énoncés). Dans tout cet exercice, on fixe un entier 𝑛>0.

  1. Soit 𝑃 un hyperplan vectoriel de 𝑛+1, 𝑆𝕊𝑛1 la sphère équatoriale correspondante : 𝑆=𝕊𝑛𝑃. En utilisant la suite de Mayer-Vietoris associée à 𝑃 comme dans le calcul de l’homologie de 𝕊𝑛, montrer que si 𝑓:𝕊𝑛𝕊𝑛 préserve 𝑆 et chacun des hémisphères délimités par 𝑆 alors deg(𝑓)=deg(𝑓|𝑆).

    La suite exacte de Mayer-Vietoris associée à 𝑃 dans le cours montre que le connectant 𝛿 induit un isomorphisme 𝜑 de 𝐻𝑛(𝕊𝑛) dans 𝐻𝑛1(𝑆) (𝜑 est la composée de 𝛿 et de l’isomorphisme induit par la rétraction de l’intersection sur 𝑆). Comme 𝑓 préserve chaque hémisphère, la fonctorialité de la suite exacte de Mayer-Vietoris donne le diagramme commutatif suivant (où, contrairement à l’étude de la symétrie hyperplane, il n’y a pas de changement de signe, car 𝑓 n’échange pas les ouverts de la décomposition) :

    Ainsi deg(𝑓)Id𝐻𝑛(𝕊𝑛)=𝜑1(deg(𝑓|𝑆)Id𝐻(𝑛1)(𝑆))𝜑=deg(𝑓|𝑆)Id𝐻𝑛(𝕊𝑛) et donc deg(𝑓)=deg(𝑓|𝑆) en utilisant que 𝐻𝑛(𝕊𝑛) est libre et non trivial (ici, il suffirait de savoir qu’il admet un élément qui n’est pas de torsion).

On identifie à 2 comme d’habitude et on identifie 2 au complémentaire d’un point dans 𝕊2 par projection stéréographique.

  1. Soit 𝑃[𝑋] un polynôme de degré au moins 1. On notera également 𝑃 la fonction polynomiale associée. Montrer que cette fonction s’étend en fonction continue de 𝕊2 dans 𝕊2.

    Notons 𝑁 le point de 𝕊2 qui n’est pas dans 2. On étend la fonction en envoyant 𝑁 sur 𝑁. Il suffit de montrer que la fonction étendue est continue en tout point. Comme 2 est ouvert dans 𝕊2, et que la fonction de départ est continue, il suffit de montrer la continuité en 𝑁. Or la fonction de départ tend vers l’infini en l’infini donc l’extension est bien continue (voir le corollaire 4.9.7 pour plus de détails).

  2. Montrer que la fonction 𝑃 étendue est homotope à 𝑧𝑧deg(𝑃) étendue (parmi les fonctions de 𝕊2 dans 𝕊2), où deg(𝑃) désigne le degré de 𝑃 au sens de l’algèbre.

    Notons 𝑑 le degré (algébrique) de 𝑃. On écrit 𝑃=𝑎𝑋𝑑+𝑄 avec 𝑄 de degré au plus 𝑑1. Le complémentaire de 0 dans est connexe par arcs donc on obtient un chemin continu 𝛾:[0,1]* qui relie 𝑎 à 1. Parmi les fonctions de dans on considère l’homotopie (𝑡,𝑧)𝛾(𝑡)𝑧𝑑+(1𝑡)𝑄(𝑧). Il s’agit d’une homotopie parmi les fonctions polynomiales de degré deg(𝑃). Pour chaque 𝑡 on étend cette fonction à 𝕊2 en envoyant 𝑁 sur 𝑁. Une variante de l’argument de la question précédente assure qu’on obtient ainsi une homotopie d’applications entre 𝕊2 et 𝕊2 (il faut être un peu plus prudent pour la continuité).

  3. Montrer que le degré de 𝑃 au sens de cet exercice est égal à son degré algébrique.

    L’invariance par homotopie du degré topologique (provenant de l’invariance par homotopie de l’application induite en homologie) et la question précédente permettent de supposer que 𝑃=𝑋𝑑. La fonction associée préserve alors la sphère équatoriale 𝕊1 et chaque hémisphère. La question 7 permet donc de calculer le degré de 𝑃 comment étant le degré de 𝑧𝑧𝑑 vue comme application de 𝕊1 dans 𝕊1. Or l’homologie en degré 1 de 𝕊1 est engendrée par la chaîne 𝑡exp(2𝑖𝜋𝑡) qui fait une fois le tour. Cette chaîne est envoyée sur 𝑑 fois elle-même donc on a bien le résultat annoncé.
  4. Montrer le théorème de d’Alembert-Gauß : tout polynôme à coefficients dans de degré strictement positif admet une racine dans .

    Soit 𝑃 un polynôme de degré 𝑝>0. La question précédente assure que le degré topologique de 𝑃 vu comme fonction sur 𝕊2 est 𝑑. La question 2 de l’exercice 6.69 assure que cette fonction est surjective. En particulier 0 est dans son image. Comme 𝑁 n’est pas envoyé sur 0, on obtient bien 𝑧 tel que 𝑃(𝑧)=0.

    On notera que cette démonstration est jolie, mais ridiculement coûteuse par rapport à la difficulté du théorème de d’Alembert-Gauß puisque qu’elle utilise toute la technologie développée en cours sur l’homologie singulière.

Remarque 6.5.5
En particulier 𝐻1(𝕊1) est un module libre de rang 1 et l’exercice 6.74 montre qu’il admet pour base un cycle qui « fait le tour du cercle », disons dans le sens trigonométrique. On a vu qu’on peut représenter ce chemin par n’importe quelle somme de chemins faisant le tour puisque la somme correspond à la concaténation modulo bord, et l’invariance par homotopie montre qu’on peut reparamétrer. Si on note [𝕊1] ce générateur, on obtient, pour chaque lacet 𝛾:𝕊1𝑋 dans un espace topologique 𝑋, la classe 𝛾[𝕊1]𝐻1(𝑋) qui donne une façon géométriquement commode de décrire des classes d’homologie de degré 1. Plus généralement, on peut obtenir une classe dans 𝐻𝑝(𝑋) à partir d’une fonction continue de 𝕊𝑝 dans 𝑋.
Exercice 6.75

Le but de cet exercice est de calculer l’homologie d’un bouquet 𝑋 de deux cercles (un huit dans le plan). On utilise comme anneau de coefficients un anneau commutatif 𝑅 quelconque et on l’omet dans les notations. On note 𝐴 et 𝐵 les parties de 𝑋 suggérées par la figure ci-dessous (intersections entre 𝑋 et des bandes verticales).

On note 𝐴 le cercle de gauche et 𝐵 celui de droite. On voit sur le dessin que 𝐴 se rétracte par déformation sur 𝐴 et 𝐵 sur 𝐵, et que l’intersection 𝐴𝐵 se rétracte par déformation sur le point central.

  1. Calculer 𝐻0(𝑋).

    Comme 𝑋 est connexe par arc, 𝐻0(𝑋) est isomorphe à 𝑅 (vu comme 𝑅-module).

  2. La suite exacte de Mayer-Vietoris associée à 𝐴 et 𝐵 comporte pour chaque entier 𝑝,

    En déduire 𝐻𝑝(𝑋) pour 𝑝>1.

    Comme 𝐴 se rétracte par déformation sur le cercle 𝐴, on connait l’homologie de 𝐴 : c’est celle d’un cercle. Elle est isomorphe à 𝑅 en degré 0 et 1, et elle est nulle en tous les autres degrés. C’est la même chose pour 𝐵.

    L’intersection 𝐴𝐵 se rétracte par déformation sur un point donc son homologie est celle d’un point : isomorphe à 𝑅 en degré 0 et nulle pour tous les autres degrés.

    Dans le cas 𝑝>1, le morceau de suite exacte cité se réduit donc à 0𝐻𝑝(𝑋)0 et l’exercice 6.70 assure que 𝐻𝑝(𝑋)=0.

  3. La suite exacte de Mayer-Vietoris associée à 𝐴 et 𝐵 comporte

    En déduire 𝐻1(𝑋) est libre de rang 2 et en décrire une base.

    Vu les rétractions par déformation évoquées précédemment, on peut réécrire la suite exacte

    Il faut comprendre la dernière application en utilisant l’étude de 𝐻0 en cours. L’unique composante connexe de 𝐴𝐵 est envoyée par l’inclusion dans 𝐴 (resp. 𝐵) sur l’unique composante connexe de 𝐴 (resp. 𝐵). Donc l’application correspondante de 𝑅 dans 𝑅𝑅 est 𝑥(𝑥,𝑥) qui est injective. Donc son noyau est trivial. Ce noyau est l’image de l’application précédente dans la suite exacte. Cette application est donc nulle et on a la suite exacte

    On en déduit que 𝐻1(𝑋) est libre de rang 2. Mieux, l’application 𝐻1(𝐴)𝐻1(𝐵)𝐻1(𝑋) est un isomorphisme. Et on sait que le 𝐻1 du cercle est engendré par l’image du cycle « faire le tour du cercle ». Donc 𝐻1(𝑋) est engendré librement par l’image des deux chaînes qu’on imagine : une qui fait le tour du cercle de gauche et une pour le cercle de droite.

Exercice 6.76

L’espace projectif réel de dimension 𝑛 est l’ensemble 𝑃𝑛 des droites vectorielles dans 𝑛+1. Chaque droite vectorielle dans 𝑛+1 intersecte la sphère 𝕊𝑛 en deux points antipodaux. On peut donc voir 𝑃𝑛 comme le quotient de 𝕊𝑛 par la relation d’équivalence qui identifie les paires de points antipodaux. En particulier cela fournit une topologie sur 𝑃𝑛. On considère maintenant la boule fermée 𝔹𝑛 vu comme hémisphère sud dans 𝕊𝑛 (disons par projection stéréographique depuis le pôle Nord). La relation d’antipodie est presque triviale sur 𝔹𝑛, mais les points de l’équateur 𝕊𝑛1=𝜕𝔹𝑛 sont toujours identifiés par antipodie. Ainsi 𝑃𝑛 est également le quotient de 𝔹𝑛 par la relation qui identifie les points antipodaux du bord. On travaillera avec ces deux modèles. On note que l’image de l’équateur dans 𝑃𝑛 est une copie de 𝑃𝑛1 dans 𝑃𝑛. Nous allons calculer l’homologie de 𝑃𝑛 pour 𝑛3, en supposant que l’anneau de base 𝑅 soit ou pour 𝑛=3. Il n’y a pas d’obstruction à traiter le cas où 𝑛 et 𝑅 sont quelconques avec les outils introduits ici, mais cela devient plus technique.

  1. Montrer que 𝑃0 est un singleton. En déduire son homologie.

    C’est un quotient de la boule 𝔹0 qui est déjà un singleton. Alternativement, on peut aussi dire que c’est le quotient de 𝕊0 qui est une paire de points par la relation qui identifie les deux points. Son homologie est donc isomorphe à 𝑅 en degré zéro et nulle en tous les autres degrés.

  2. Montrer que 𝑃1 est homéomorphe à 𝕊1. En déduire son homologie.

    C’est un quotient de la boule 𝔹1=[1,1] par la relation qui identifie 1 et 1. On voit qu’on obtient un cercle. Montrons-le plus formellement. L’application 𝑓 de [1,1] dans le cercle 𝕊1 qui envoie 𝑡 sur (cos(𝜋𝑡),sin(𝜋𝑡)) est continue et compatible avec la relation d’équivalence donc descend en fonction continue 𝜑 de 𝑃1 dans 𝕊1. La fonction 𝑓 de départ est surjective donc 𝜋 aussi. De plus le défaut d’injectivité de 𝑓 est exactement la relation par laquelle on quotiente : 𝑓(𝑡)=𝑓(𝑡) si et seulement si {𝑡,𝑡}={1,1}. Donc 𝜑 est bijective. Comme 𝑃1 est compact (comme image continue du compact 𝔹1) et 𝕊1 est séparé, 𝜑1 est automatiquement continue par le lemme 4.8.8. Ainsi 𝜑 est un homéomorphisme.

    L’homologie de 𝑃1 est donc libre de rang 1 en degré 0 et 1, nulle en les autres degrés.

On note 𝑈𝑛 l’image de l’intérieur de 𝔹𝑛 dans 𝑃𝑛. De façon équivalente, 𝑈𝑛 est l’image dans 𝑃𝑛 du complémentaire de l’équateur dans 𝕊𝑛. On note 𝑉𝑛 l’image dans 𝑃𝑛 du complémentaire de la boule 12𝔹𝑛. De façon équivalente, 𝑉𝑛 est l’image d’une région tropicale de 𝕊𝑛.

  1. Montrer que les ensembles 𝑈𝑛 et 𝑉𝑛 sont ouverts et recouvrent 𝑃𝑛.

    Ces ensembles sont images d’ouverts saturés dans 𝔹𝑛 qui recouvrent 𝔹𝑛 donc on a bien des ouverts qui recouvrent 𝑃𝑛.

    Rappel : une partie 𝐴 d’un ensemble 𝑋 muni d’une relation d’équivalence est saturée si, pour tous 𝑥 et 𝑥 équivalents, 𝑥𝐴 implique 𝑥𝐴. Si (𝑌,𝜋) est un quotient de (𝑋,) alors 𝐴 est saturée si et seulement si 𝜋(𝜋𝐴)=𝐴. En particulier si 𝑋 est muni d’une topologie 𝑇 et qu’on munit 𝑌 de la topologie quotient 𝜋𝑇 alors l’image 𝜋𝐴 d’un ouvert saturé 𝐴 est ouverte puisque sa préimage 𝜋(𝜋𝐴) est ouverte.

  2. Montrer que 𝑈𝑛 se rétracte par déformation sur un point.

    L’ouvert 𝑈𝑛 est l’image d’une boule (ouverte non vide) sur laquelle la relation d’équivalence est triviale. Il est donc homéomorphe à une boule ouverte non vide de 𝑛. On a vu en cours qu’une telle boule se rétracte par déformation sur son centre.

  3. Montrer que 𝑉𝑛 se rétracte par déformation sur 𝑃𝑛1.

    Dans 𝔹𝑛, le complémentaire de la boule de rayon 1/2 se rétracte par déformation sur 𝕊𝑛 par (𝑥,𝑡)(1𝑡)𝑥+𝑡𝑥/𝑥.

    Cette homotopie entre l’identité et une rétraction descend en homotopie de 𝑉𝑛 puisque qu’elle est compatible avec la relation d’équivalence. L’image de la sphère est précisément le 𝑃𝑛1 dont parle l’énoncé, par définition.

  4. Montrer que 𝑈𝑛𝑉𝑛 se rétracte par déformation sur une sphère de dimension 𝑛1.

    L’intersection 𝑈𝑛𝑉𝑛 est l’image de {𝑥𝑛|1/2<𝑥<1}𝔹𝑛. Cet ensemble se rétracte par déformation sur la sphère de rayon 3/4 par exemple. En effet on peut utiliser l’homotopie radiale

    La relation d’équivalence est triviale sur cette région donc cette homotopie descend trivialement au quotient.

  5. Dans le cas 𝑛=2, 𝑈2𝑉2 et 𝑉2 sont tous deux homotopiquement équivalents à des cercles, donc leur 𝐻1 est isomorphe à 𝑅. Montrer que l’application induite entre ces 𝐻1 par l’inclusion de 𝑈2𝑉2 dans 𝑉2 est la multiplication par 2 quitte à changer de base pour l’un des deux.

    On sait que l’homologie en degré 1 d’un cercle est engendrée par tout cycle qui fait une fois le tour du cercle. On a vu que 𝑈2𝑉2 se rétracte sur le cercle de rayon 3/4 autour du centre de 𝔹2. On réalise ce cercle comme image d’un cycle 𝑐=𝑥+𝑦𝑥 et 𝑦 sont des 1-simplexes qui font un demi-tour. Disons par exemple que 𝑥 envoie 𝑡𝑒0+(1𝑡)𝑒1Δ1 sur 3/4(cos(𝜋𝑡),sin(𝜋𝑡)) et 𝑦 l’envoie sur 3/4(cos(𝜋+𝜋𝑡),sin(𝜋+𝜋𝑡)). La classe de 𝑐 dans 𝐻1(𝑈2𝑉2) engendre librement ce 𝑅-module, on la choisit comme base pour identifier 𝐻1(𝑈2𝑉2) à 𝑅.

    L’image de cette classe dans 𝐻1(𝑉2) est simplement la classe de 𝑐 vu comme cycle dans 𝑉2. La rétraction de 𝑉2 sur 𝑃1 envoie 𝑥 et 𝑦 sur le même cycle qui fait le tour de 𝑃1. En effet dans 𝔹2 elle les envoie bien sûr sur des demi-tours, mais le quotient identifie les points antipodaux et ces demi-tours deviennent le même tour complet. Ce tour complet engendre 𝐻1(𝑉2), on le choisit comme base pour identifier 𝐻1(𝑉2) à 𝑅. L’application linéaire induite par l’inclusion de 𝑈2𝑉2 dans 𝑉2 est bien la multiplication par 2 sur 𝑅 dans ces bases.

  6. En utilisant la suite exacte de Mayer-Vietoris, montrer que

    𝑇2𝑅{𝑥𝑅|2𝑥=0} est la 2-torsion de 𝑅. Expliciter ce que devient la formule ci-dessus dans les deux cas 𝑅= et 𝑅=.

    En toute dimension, l’espace projectif 𝑃𝑛 est connexe par arc, car c’est l’image de la boule 𝔹𝑛 qui est connexe par arc par la projection au quotient qui est continue. On a donc 𝐻0(𝑃𝑛)𝑅 pour tout 𝑛.

    Les questions précédentes et le calcul de l’homologie du point et des sphères en cours donnent :

    et

    Prenons un extrait de la suite exacte de Mayer-Vietoris.

    Si 𝑝3, les deux extrémités sont nulles donc on obtient 𝐻𝑝(𝑃2)=0.

    Pour 𝑝=2, il nous faut un extrait plus long :

    qu’on peut récrire au vu des isomorphismes ci-dessus

    L’exactitude en 𝐻2(𝑃2) assure que 𝐻2(𝑃2) est isomorphe à son image dans le premier 𝑅 de la suite. L’exactitude au terme suivant assure que cette image est le noyau de la dernière flèche, c’est-à-dire 𝑇2𝑅 par définition. On notera que ou n’ont pas de 2-torsion.

    Pour 𝑝=1, on a besoin d’un extrait encore plus long :

    qu’on peut récrire au vu des isomorphismes ci-dessus, de la question précédente et du fait que l’unique composante connexe par arcs de 𝑈2𝑉2 s’envoie dans l’unique composante de 𝑈2 et dans l’unique composante de 𝑉2 :

    La dernière flèche est injective donc l’image de l’avant dernière flèche est nulle donc on a la suite exacte

    Par exactitude, la flèche du milieu est surjective et 𝐻1(𝑃2) est isomorphe au quotient de 𝑅 par l’image de la première flèche, c’est-à-dire à 𝑅/2𝑅.

    On a bien obtenu les modules d’homologie annoncés. Les spécialisations demandées sont

    et

    Car tout rationnel est multiple de 2 donc /2=0.

  7. En utilisant la suite exacte de Mayer-Vietoris, montrer que si 𝑇2𝑅=0 alors

    Expliciter ce que devient la formule ci-dessus dans les deux cas 𝑅= et 𝑅=.

    Les questions précédentes et le calcul de l’homologie du point et des sphères en cours donnent :

    et

    Prenons un extrait de la suite exacte de Mayer-Vietoris.

    Si 𝑝4 ou 𝑝=2, les deux extrémités sont nulles donc on obtient 𝐻𝑝(𝑃3)=0.

    Pour 𝑝=3, il nous faut un extrait plus long :

    qu’on peut récrire au vu des questions précédentes

    Donc 𝐻3(𝑃3)𝑅.

    Pour 𝑝=1, on a besoin d’un extrait encore plus long :

    qu’on peut récrire au vu des questions précédentes et du fait que l’unique composante connexe par arcs de 𝑈3𝑉3 s’envoie dans l’unique composante de 𝑈3 et dans l’unique composante de 𝑉3 :

    La dernière flèche est injective donc l’image de l’avant dernière flèche est nulle donc on a la suite exacte

    Donc 𝐻1(𝑃3)𝑅/2𝑅.

    On a bien obtenu les modules d’homologie annoncés. Les spécialisations demandées sont

    et

On considère maintenant le groupe SO3() des rotations de l’espace euclidien de dimension 3. Une rotation est spécifiée par un axe de rotation, qui est une droite vectorielle orientée, et un angle. Chaque axe de rotation est dirigée par un unique vecteur dans 𝕊2. La rotation d’angle 𝜃 autour de l’axe dirigé par 𝑢 est égale à la rotation d’angle 𝜃 autour de l’axe dirigé par 𝑢 donc on peut se retreindre aux angles dans [0,𝜋]. On a donc une application surjective de 𝕊2×[0,𝜋] dans SO3() qui présente SO3() comme quotient de 𝕊2×[0,𝜋]. Cette relation n’est pas triviale. D’abord toutes les rotations d’angle 0 sont Id, donc tout 𝕊2×{0} est quotienté sur un point pour transformer 𝕊2×[0,𝜋] en boule de rayon 𝜋. Ensuite la rotation d’axe dirigé par 𝑢 et d’angle 𝜋 est égale à la rotation d’axe dirigé par 𝑢 et d’angle 𝜋. Donc SO3() est le quotient d’une boule fermée de dimension 3 par la relation qui identifie les points antipodaux du bord. On admet que la topologie ainsi obtenue sur SO3() coïncide avec sa topologie induite par ℳ︀3(). Ainsi SO3() est homéomorphe à 𝑃3 donc on connait son homologie.

On termine par un peu de maths appliquées. On considère un bras robotique au bout duquel est fixé un pointeur laser. La direction pointée par le laser est une droite orientée dans 3, et l’espace de ces droites est naturellement une sphère 𝕊2. Ce bras est articulé et commandé par un certain nombre de curseurs dont l’état forme un espace topologique 𝑋. Par exemple on peut imaginer que 𝑋 est un produit de cercles et d’intervalles si les articulations sont des liaisons pivots dont certaines peuvent faire un tour complet et d’autres non. On obtient donc une application continue 𝜑:𝑋𝕊2. On suppose le bras suffisamment complexe pour assurer que 𝜑 est surjective (on peut réaliser cela avec deux liaisons pivot). En comparant l’orientation du morceau de robot qui tient le pointeur laser avec une orientation de référence, on voit que 𝜑 se factorise à travers l’action de SO3() sur 𝕊2:

  1. Montrer que 𝜑 n’admet aucun inverse à droite continu : on ne peut pas choisir continument la commande du bras robotique en fonction de la direction souhaitée pour le rayon laser.

    Supposons qu’il existe un inverse à droite 𝜃 de 𝜑. On a alors le diagramme

    Avec 𝜑𝜃=Id𝕊² et 𝜓𝑓=𝜑 donc 𝜓𝑓𝜃=Id𝕊² qui donne le diagramme suivant en homologie en degré 2.

    On utilise l’homologie à coefficients dans et les calculs des questions précédentes pour convertir ce diagramme en

    qui est absurde puisqu’il factorise l’identité de à travers un groupe abélien trivial.

6.6. Lemme des petites chaînes

Dans cette section, on met en place le processus de subdivision de simplexes esquissé dans le prologue au théorème de Mayer-Vietoris. Il s’agit du passage le plus technique de la mise en place de l’homologie singulière, mais il est également crucial pour le théorème d’excision démontré dans l’exercice 6.77 et qui complète cette mise en place.

Définition 6.6.1
Soit 𝑋 un espace topologique et 𝑈:Α𝒫(𝑋) une famille de parties de 𝑋. On note 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) le sous-𝑅-module de 𝐶(𝑋,𝑅) engendré par les 𝜎:Δ𝑝𝑋 pour lesquels il existe 𝛼Α tel que 𝜎Δ𝑝𝑈𝛼. Comme l’image de chaque face du bord d’un simplexe est incluse dans l’image de ce simplexe, il s’agit d’un sous-complexe de 𝐶(𝑋,𝑅) appelé complexe des petites chaînes (par rapport à 𝑈). En particulier il possède une homologie notée 𝐻𝑈(𝑋,𝑅).
Théorème 6.6.2
Soit 𝑈:Α𝒫(𝑋) une famille de parties d’un espace topologique 𝑋. Si les intérieurs des 𝑈𝛼 recouvrent 𝑋 alors l’inclusion de 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) dans 𝐶(𝑋,𝑅) est une équivalence d’homotopie (algébrique).
Notation 6.6.3
On note 𝐿(𝑛) le sous-𝑅-module de 𝐶(𝑛,𝑅) engendré par l’ensemble Σ𝐿(𝑛) des simplexes linéaires, c’est-à-dire des 𝑠(𝑥0,,𝑥𝑘). Il s’agit d’un sous-complexe, car toute face d’un simplexe linéaire est un simplexe linéaire.

En pratique les 𝑛 interviendrons comme espaces contenant les simplexes standards. En réalité les constructions utiliseront uniquement la structure d’espace affine de 𝑛 (en voyant les 𝑠 comme des applications affines). Toutes les définitions et lemmes suivants sont implicitement précédés d’un quantificateur 𝑛. Les 𝑠 apparaissant sont les 𝑠𝑛 de la notation 6.3.2.

Définition 6.6.4

Pour tout 𝑝-simplexe linéaire 𝜎=𝑠(𝑣0,,𝑣𝑝)Σ𝐿(𝑛) et tout 𝑣𝑛, le cône sur 𝜎 de sommet 𝑣 est le (𝑝+1)-simplexe linéaire

On utilise la même notation 𝑐𝑣𝑐 pour l’application linéaire de 𝐶𝑝(𝑛,𝑅) dans 𝐶𝑝+1(𝑛,𝑅) obtenue en appliquant le foncteur 𝐿𝑅 à 𝜎𝑣𝜎.

Le dessin ci-dessus montre ce qui se passe pour 𝑝{0,1,2}.

On note 𝜀:𝐶0(𝑛,𝑅)𝑅 l’application linéaire étendant 𝜎1.

Lemme 6.6.5

Pour tous 𝑣𝑛 et 𝑐𝐿𝑝(𝑛), on a

Sur le dessin du cas 𝑝=1, le triangle est hachuré pour insister sur le fait que c’est un 2-simplexe.

Démonstration : Il suffit de montrer la formule quand 𝑐 est un simplexe 𝑠(𝑣0,,𝑣𝑝). Supposons d’abord que 𝑝=0. On calcule 𝜕(𝑣𝑠(𝑣0))=𝜕𝑠(𝑣,𝑣0)=𝑠(𝑣0)𝑠(𝑣)=𝑐𝜀(𝑐)𝑠(𝑣).

Supposons maintenant 𝑝>0. On calcule

Définition 6.6.6

Le barycentre d’un 𝑝-simplexe linéaire 𝜎=𝑠(𝑣0,,𝑣𝑝) est le point

L’opérateur de subdivision barycentrique 𝐵:𝐿𝑝(𝑛)𝐿𝑝(𝑛) est défini par extension de

On notera qu’il s’agit d’une définition récursive : pour 𝑝>0 on subdivise le bord qui est une (𝑝1)-chaîne linéaire puis on prend le cône de sommet le barycentre 𝜎_.

Le dessin suivant montre les cas 𝑝=0 et 𝑝=1

Le dessin suivant montre les cas 𝑝=2

Lemme 6.6.7
L’opérateur de subdivision barycentrique est un morphisme de complexes.

Démonstration : Par unicité dans la propriété universelle des bases, il suffit de montrer que, pour tout 𝑝 et tout 𝜎Σ𝑝𝐿(𝑛), 𝐵𝜕𝜎=𝜕𝐵𝜎. On le démontre par récurrence sur 𝑝. L’idée intuitive est que tous les simplexes de 𝜕𝐵𝜎 qui ne viennent pas de 𝐵𝜕𝜎 s’annulent deux à deux grâce à 𝜕𝜕=0, comme on peut le voir sur le dessin précédent dans le cas 𝑝=2.

Pour 𝑝=0, 𝐵(𝜕𝜎)=𝐵(0)=0=𝜕𝜎=𝜕𝐵(𝜎).

Pour 𝑝=1, on calcule

Supposons maintenant le résultat pour un 𝑝1 et montrons-le pour 𝑝+1.

L’objectif suivant est de monter que l’opérateur de subdivision barycentrique est homotope à l’identité. On cherche donc 𝐾:𝐿(𝑛)𝐿(𝑛) de degré 1 tel que Id𝐵=𝐾𝜕+𝜕𝐾. Ici il y a plusieurs méthodes possibles. L’idée est toujours de construire 𝐾𝑝 par récurrence sur 𝑝. La méthode abstraite utilise que 𝑛 est contractile et l’invariance par homotopie pour progresser dans la récurrence. C’est élégant, mais cela obscurcit la géométrie de la construction en faisant économiser assez peu d’efforts. Il y a au moins deux méthodes explicites. On suit ici celle qui est exposée par exemple dans le livre de Hatcher et qui est la plus dessinable. Pour une alternative on peu consulter le livre de Bredon.

On définit 𝐾𝑝 par récurrence sur 𝑝 (avec 𝐾𝑝=0 pour 𝑝<0).

Cet opérateur est compliqué à dessiner, car il construit des (𝑝+1)-simplexes dont l’image est incluse dans celle du 𝑝-simplexe de départ, donc tout est écrasé. L’astuce est de dessiner une chaîne dans le prisme Δ𝑝×[0,1] à partir de laquelle 𝐾𝑝𝜎 s’obtient en projetant sur Δ𝑝 puis en appliquant 𝜎.

Pour 𝑝=1 on obtient ainsi

où les deux segments horizontaux en haut correspondent à 𝐵𝜎 et les segments verticaux sont les 1-simplexes constants aux deux extrémités de 𝜎. Ce dessin permet de voir la combinatoire de la situation. Mais il est un peu piégeux, car les trois segments partant de 𝜎_ et allant vers la droite correspondent dans 𝐾1𝜎 au même segment reliant 𝜎_ au point d’arrivée de 𝜎 (et pareil avec les chemins allant vers la droite et le point de départ) puisque la dimension verticale du dessin est complètement artificielle. De façon cruciale, on note que l’opération de cône sur 𝜎_ fait apparaître la subdivision 𝐵𝜎 sur le haut du dessin.

Pour 𝑝=2 on obtient

qui n’est pas évident à lire. La face du dessous du prisme est le simplexe 𝜎 de départ, non subdivisé. Sur chaque rectangle latéral, on voit le dessin de 𝑝=1, c’est le côté récursif de la construction. Les traits les plus fins sont les arêtes qui sont à l’intérieur du prisme. Le barycentre de 𝜎 est dessiné sur la face du haut. Comme les subdivisions des faces (ici des côtés) de 𝜎 apparaissent en haut des rectangles, on obtient 𝐵𝜎 sur la face du haut. En contemplant ce dessin, suffisamment longtemps, on peut ainsi se convaincre que le lemme suivant est crédible si tous les signes coopèrent (en particulier si les faces intérieures se compensent), et surtout qu’on aura besoin que l’algèbre vienne en aide à l’intuition géométrique pour le démontrer.

Lemme 6.6.8
On a Id𝐵=𝐾𝜕+𝜕𝐾.

Démonstration : Montrons par récurrence sur 𝑝 que Id𝐵𝑝=𝐾𝑝1𝜕𝑝+𝜕𝑝+1𝐾𝑝. Il suffit de le vérifier sur les simplexes.

Pour 𝑝=0, on a 𝜎𝐵𝜎=𝜎𝜎=0 et 𝐾1𝜕0𝜎+𝜕1𝐾0𝜎=0+𝜕(𝜎𝜎)=0.

Supposons maintenant le résultat pour 𝑝 et montrons-le pour 𝑝+1. Soit 𝜎 un (𝑝+1)-simplexe linéaire dans 𝑛.

or

on a donc 𝜕𝐾𝑝+1𝜎=𝜎𝐾𝑝𝜕𝜎𝜎_𝐵𝜕𝜎=𝜎𝐾𝑝𝜕𝜎𝐵𝜎 en utilisant la définition récursive de 𝐵 pour la dernière égalité.

Tous les résultats précédents sont essentiellement de nature combinatoire. Le lemme des petites chaînes nécessitera aussi un ingrédient géométrique.

Lemme 6.6.9
Pour tout 𝑝-simplexe linéaire 𝜎 dans 𝑛, les simplexes intervenant dans 𝐵𝜎 sont de diamètre au plus 𝑝𝑝+1diam(𝜎). Ici on appelle diamètre d’un simplexe le diamètre de son image. L’important dans le facteur 𝑝𝑝+1 est qu’il soit strictement inférieur à 1 et indépendant de 𝜎.

En fait la démonstration montrera que le diamètre est réalisé par la distance entre 𝜎_ et les sommets d’origine et le 𝑝𝑝+1 est une généralisation du 23 qui intervient dans le classique : « le centre de gravité d’un triangle est situé aux deux tiers de chaque médiane en partant du sommet », chaque médiane étant bien sûr de longueur inférieure au diamètre du triangle.

Démonstration : La démonstration repose sur deux affirmations concernant les simplexes linéaires :

  1. Pour tout 𝑣 dans l’image de 𝑠(𝑣0,,𝑣𝑝), pour tout 𝑣𝑞+1, 𝑣𝑣max𝑖𝑣𝑣𝑖.
  2. Le diamètre de 𝑠(𝑣0,,𝑣𝑝) est max𝑖,𝑗𝑣𝑗𝑣𝑖.

Il n’y a pas grand chose à perdre à ne pas lire la démonstration de ces faits géométriquement clairs. Le point clef ici est que l’image de 𝑠(𝑣0,,𝑣𝑝) est l’enveloppe convexe de l’ensemble des 𝑣𝑖. Montrons le premier point. Soit 𝑣 dans cette image. On peut donc écrire 𝑣=𝑖=0𝑝𝜆𝑖𝑣𝑖 pour des 𝜆𝑖[0,1] avec 𝑖=0𝑝𝜆𝑖=1. On calcule

Montrons maintenant le second point. Soit 𝑣 et 𝑣 deux éléments de l’image du simplexe. Par le premier point appliqué à 𝑣 et 𝑣, on a 𝑣𝑣max𝑖𝑣𝑣𝑖 puis, pour chaque 𝑖, on applique le premier point à 𝑣 et 𝑣𝑖 pour obtenir 𝑣𝑣𝑖max𝑗𝑣𝑗𝑣𝑖 et on obtient bien l’estimée de diamètre annoncée.

Revenons maintenant à l’énoncé du lemme. Soit 𝜎 un simplexe linéaire. On démontre le résultat par récurrence sur 𝑝. Pour 𝑝=0 il n’y a rien à démontrer puisque 𝐵𝜎=𝜎 est de diamètre nul. Supposons le résultat pour 𝑝1 et montrons-le pour 𝑝. Soit 𝜎 un 𝑝-simplexe linéaire. On veut estimer le diamètre des simplexes intervenant dans 𝐵𝜎. Par le second point ci-dessus, on peut se concentrer sur leurs sommets. Pour chaque simplexe 𝜎 de 𝐵𝜎 les sommets sont soit 𝜎_ soit un point d’une face 𝜎𝑖𝜎𝜕𝑝𝑖𝑖 dépend de 𝜎, mais pas du sommet. Dans le cas de deux sommets 𝑣 et 𝑣 provenant d’une face 𝜎𝑖, l’hypothèse de récurrence appliquée à 𝜎𝑖 assure que

En effet la fonction 𝑡𝑡𝑡+1 est croissante sur + et diam(𝜎𝑖)diam(𝜎). Il reste à traiter le cas où 𝑣 est un point du bord de 𝜎 et 𝑣=𝜎_. Le premier point appliqué à 𝑣=𝜎_ assure qu’on peut supposer que 𝑣 est un sommet 𝑣𝑖 de 𝜎. On pose

(il s’agit du barycentre de la face 𝜎𝑖). On a

(il s’agit d’une généralisation du fait classique que le barycentre d’un triangle est aux deux tiers de chaque médiane en partant du sommet). On en déduit

On remarque que le lemme précédent est vraiment un lemme de géométrie dans un espace affine sur un -evn. Il n’utilise pas la base canonique de 𝑛 ni son origine ni le fait que sa norme soit euclidienne par exemple.

On passe maintenant aux chaînes non linéaires. Soit 𝑋 un espace topologique.

Définition 6.6.10
L’opérateur de subdivision barycentrique des 𝑝-chaînes singulières dans 𝑋 est 𝐵:𝐶𝑝(𝑋,𝑅)𝐶𝑝(𝑋,𝑅) obtenu par extension de 𝜎𝜎#𝐵𝐼𝑝, et l’opérateur d’homotopie correspondant est 𝐾 défini par extension de 𝜎𝜎#𝐾𝐼𝑝. Dans les deux cas on peut appliquer 𝜎#, car les chaînes sont à valeurs dans Δ𝑝.

Cette définition étend bien les opérations définies précédemment sur 𝐿𝑝(𝑛).

Remarque 6.6.11
Pour tout simplexe 𝜎, les images des simplexes intervenant dans 𝐵𝜎 et 𝐾𝜎 ont leur image incluse dans l’image de 𝜎.

Le lemme suivant généralise aux chaînes non linéaires toutes les propriétés algébriques de 𝐵 et 𝐾 mise en place pour les chaînes linéaires. Il n’y a aucune difficulté, la fonctorialité fait tout le travail.

Lemme 6.6.12

Pour tout 𝑝, les opérations 𝐵𝑝 et 𝐾𝑝 ainsi associées à chaque espace topologique forment les composantes de transformation naturelles entre 𝐶𝑝(·,𝑅) et 𝐶𝑝(·,𝑅) et entre 𝐶𝑝(·,𝑅) et 𝐶𝑝+1(·,𝑅) respectivement : pour toute fonction continue 𝑓:𝑋𝑌, on a 𝐵𝑝𝑓#=𝑓#𝐵𝑝 et 𝐾𝑝𝑓#=𝑓#𝐾𝑝.

De plus, pour chaque espace 𝑋, 𝐵 est un morphisme de complexes et 𝐾 est une homotopie entre Id et 𝐵.

Démonstration : La naturalité vient directement de l’associativité de la composition. Par exemple pour 𝐵 on calcule, pour tout 𝜎Σ(𝑋),

(et comme d’habitude cette vérification sur Σ(𝑋) suffit à obtenir le cas général de 𝐶(𝑋,𝑅)).

Montrons maintenant que 𝐵 est un morphisme de complexes. Soit 𝜎 un simplexe. On calcule

De même, la première partie de ce lemme et le lemme 6.3.6 montrent que 𝐾𝜕𝜎=𝜎#𝐾𝜕𝐼𝑝 et 𝜕𝐾𝜎=𝜎#𝜕𝐾𝐼𝑝. On peut donc calculer

Comme annoncé, nous aurons besoin d’itérer l’opérateur 𝐵 de subdivision barycentrique. Nous aurons donc également besoin d’une version itérée de l’homotopie 𝐾. Les lemme 6.4.9 et lemme 6.4.10 montrent qu’une telle homotopie existe. Mais nous allons le redémontrer explicitement pour avoir un contrôle du support des simplexes en jeu.

Lemme 6.6.13

Pour tout entier naturel 𝑙, l’opérateur

est une homotopie entre Id et l’opérateur itéré 𝐵𝑙.

Démonstration : On peut vérifier directement que cette formule fonctionne, mais il est plus instructif de voir d’où elle vient en montrant par récurrence sur 𝑙 l’existence d’une homotopie entre Id et 𝐵𝑙. Pour 𝑙=0, 𝐾(0)=0 convient. Supposons 𝐾(𝑙) construit et construisons 𝐾(𝑙+1). On a

en utilisant que 𝐵 est un morphisme de complexes. Donc, on peut définir 𝐾(𝑙+1)=𝐾𝐵𝑙+𝐾(𝑙) (qui est bien de degré 1). Cette définition par récurrence donne clairement la somme annoncée.

Muni de tous ces préparatifs, nous pouvons retourner enfin au contexte des petites chaînes et énoncer un dernier lemme combinant l’estimée de diamètre du lemme 6.6.9 et le lemme du nombre de Lebesgue (proposition 4.8.11)

Lemme 6.6.14
Soit 𝑈:Α𝒫(𝑋) une famille de parties d’un espace topologique 𝑋. Si les intérieurs des 𝑈𝛼 recouvrent 𝑋 alors, pour toute chaîne 𝜎Σ(𝑋), il existe un entier naturel 𝑙 tel que 𝐵𝑙𝜎𝐶𝑈(𝑋,𝑅).

Démonstration : On note 𝑉 la famille des intérieurs des 𝑈𝛼. Par hypothèse, elle recouvre 𝑋. Comme 𝐶𝑉(𝑋,𝑅)𝐶𝑈(𝑋,𝑅), il suffit de montrer le résultat pour 𝑉.

Soit 𝜎 un 𝑝-simplexe dans 𝑋. Comme les 𝑉𝛼 sont des ouverts qui recouvrent 𝑋 et que 𝜎 est continue, les préimages 𝜎𝑉𝛼 sont des ouverts qui recouvrent Δ𝑝. La compacité de Δ𝑝 et la proposition 4.8.11 du nombre de Lebesgue fournissent un rayon 𝜀>0 tel que toute boule de rayon au plus 𝜀 dans Δ𝑝 est contenue dans un des 𝜎𝑉𝛼. En particulier les ensembles de diamètre au plus 𝜀 ont également cette propriété. Le lemme 6.6.9 fournit 𝑙 tel que tous les simplexes de 𝐵𝑙𝐼𝑝 ont cette propriété : il suffit de choisir 𝑙 tel que (𝑝𝑝+1)𝑙𝜀. Ce 𝑙 convient puisque 𝐵𝑙𝜎=𝜎𝐵𝑙𝐼𝑝 par définition.

On peut enfin démontrer le lemme des petites chaînes.

Démonstration : Soit 𝑈:Α𝒫(𝑋) une famille de parties dont les intérieurs recouvrent un espace topologique 𝑋. Montrons que l’inclusion 𝜄 de 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) dans 𝐶(𝑋,𝑅) est une équivalence d’homotopie. Le lemme 6.6.14 fournit pour chaque simplexe 𝜎 un entier 𝑙(𝜎) tel que 𝐵𝑙(𝜎)𝜎𝐶𝑈(𝑋,𝑅) (disons que 𝑙(𝜎) est le plus petit entier qui convient pour éviter une utilisation gratuite de l’axiome du choix).

La première idée naturelle pour construire 𝜌:𝐶(𝑋,𝑅)𝐶𝑈(𝑋,𝑅) qui soit inverse de 𝜄 modulo homotopie est d’utiliser l’unique application linéaire qui étend 𝜎𝐵𝑙(𝜎)𝜎. Mais cette application n’est pas un morphisme de complexes, car il existe des simplexes 𝜎 ayant un 𝑙(𝜎) strictement plus grand que celui de leurs faces. Par exemple dans le recouvrement intervenant pour calculer l’homologie des sphères dans le théorème 6.5.4, on peut considérer un simplexe dont l’intérieur contient les deux pôles, mais dont les faces évitent les pôles.

L’astuce consiste à définir d’abord l’homotopie (qui n’a pas de contrainte de commutation avec 𝜕) puis définir 𝜌. On considère donc l’unique application linéaire 𝐻 qui étend 𝜎𝐾(𝑙(𝜎))𝜎 et on pose 𝜌=Id𝐶(𝑋,𝑅)(𝐻𝜕+𝜕𝐻). Ce 𝜌 est clairement un morphisme de complexes. Il reste à montrer qu’il prend ses valeurs dans 𝐶𝑈(𝑋,𝑅), de sorte qu’on puisse réécrire cette égalité comme Id𝜄𝜌=𝐻𝜕+𝜕𝐻, montrant ainsi que 𝐻 est une homotopie entre 𝜄𝜌 et Id.

Soit 𝜎 un 𝑝-simplexe dans 𝑋. Pour chaque face 𝜎𝑖=𝜎𝜕𝑝𝑖 qui apparait dans 𝜕𝜎, on a 𝑙(𝜎𝑖)𝑙(𝜎) puisque l’image de 𝜎𝑖 est contenue dans celle de 𝜎. Le lemme 6.6.13 assure que 𝜎=𝐵𝑙(𝜎)𝜎+𝐾(𝑙(𝜎))𝜕𝜎+𝜕𝐾(𝑙(𝜎))𝜎 donc on a

Le premier terme est bien dans 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) par définition de 𝑙(𝜎). Le reste vaut

en utilisant les définitions de 𝜕, 𝐻 et 𝐾(𝑙). On observe alors que tous les 𝐵𝑗𝜎𝑖 intervenant sont dans 𝐶𝑈(𝑋,𝑅), car 𝑗𝑙(𝜎𝑖) et 𝐾 préserve 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) par la remarque 6.6.11.

Ainsi 𝜌 est bien à valeur dans 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) et Id𝜄𝜌=𝐻𝜕+𝜕𝐻. Par ailleurs 𝜌𝜄=Id, car 𝐻 restreint à 𝐶𝑈(𝑋,𝑅) est nul et 𝜕 préserve 𝐶𝑈(𝑋,𝑅).

Remarque 6.6.15
Dans la démonstration du théorème 6.6.2, la construction de l’inverse modulo homotopie est assez subtile. On peut également démontrer directement que l’application induite par 𝜄 en homologie est un isomorphisme en utilisant deux fois le lemme 6.6.14, une fois pour montrer l’injectivité et une fois pour montrer la surjectivité. On obtient alors une version légèrement plus faible du théorème, mais qui suffit complètement en pratique. Cette démonstration est plus facile à trouver directement, mais elle n’est pas non plus complètement directe, et elle utilise exactement les mêmes ingrédients.

6.7. Suites exactes courtes et longues

Le second ingrédient du théorème de Mayer-Vietoris est un théorème fondamental de l’algèbre homologique qui n’a rien de spécifique à l’homologie singulière. En particulier il généralise toute la partie algébrique de la discussion du prologue de la section 6.5.

Théorème 6.7.1

Pour toute suite exacte courte de complexes de 𝑅-modules,

il existe une application 𝑅-linéaire 𝛿:𝐻(𝐶)𝐻(𝐴) de degré 1, appelée connectant, donnant une suite exacte longue :

De plus, pour tout cycle 𝑐𝐶 et tout 𝑏𝜋{𝑐}, il existe unique 𝑎𝐴 tel que 𝑑𝑏=𝜄𝑎 et ce 𝑎 est un cycle et vérifie 𝛿[𝑐]=[𝑎].

De plus 𝛿 est naturel : pour tout morphisme de suites exactes courtes de complexes

le diagramme

commute.

Démonstration : On commence par la forme la plus traditionnelle de la discussion de la construction de 𝛿. On fixe 𝑝 et 𝛾𝐻𝑝(𝐶). On veut définir 𝛿(𝛾). Le diagramme ci-dessous montre en gras les éléments 𝑎, 𝑏 et 𝑐 qui interviennent dans la construction.

On choisit un cycle 𝑐𝐶𝑝 tel que 𝛾=[𝑐]. L’exactitude de la suite courte en 𝐶 assure que 𝜋 est surjective. On obtient ainsi 𝑏𝐵𝑝 tel que 𝜋(𝑏)=𝑐. Comme 𝜋 est un morphisme de complexes, on a 𝜋(𝑑(𝑏))=𝑑(𝜋(𝑏))=𝑑𝑐=0. Donc 𝑑(𝑏)ker𝜋. L’exactitude de la suite courte en 𝐵 assure donc que 𝑑(𝑏) est dans l’image de 𝜄. On obtient donc 𝑎𝐴𝑝1 tel que 𝜄(𝑎)=𝑑(𝑏). Comme 𝜄 est un morphisme de complexes, 𝜄(𝑑(𝑎))=𝑑(𝜄(𝑎))=𝑑(𝑑(𝑏))=0. L’exactitude de la suite courte en 𝐴 assure que 𝜄 est injective donc on obtient 𝑑(𝑎)=0. On veut définir 𝛿(𝛾)=[𝑎].

Il faut donc « vérifier que [𝑎] ne dépend que de 𝛾 » puis vérifier que le 𝛿 construit est linéaire (puis vérifier l’exactitude de la suite longue). Ici, il faut plisser un peu les yeux pour reconnaître le contexte habituel de descente d’une application linéaire à un quotient. On introduit le 𝑅-module gradué 𝐷 défini par

et le diagramme de descente

𝜑(𝑎,𝑏,𝑐)=[𝑎] et 𝜓(𝑎,𝑏,𝑐)=[𝑐]. Le paragraphe précédent montre que 𝜓 est surjective, donc 𝐻𝑝(𝐶) est un quotient de 𝐷𝑝 par ker𝜓. On veut montrer que 𝜑 descend bien. On applique le critère habituel : il s’agit de montrer que ker𝜓ker𝜑.

Soit (𝑎,𝑏,𝑐)ker𝜓, c’est-à-dire [𝑐]=0. On veut montrer que 𝜑(𝑎,𝑏,𝑐)=0, c’est-à-dire montrer que 𝑎 est un bord. Par définition de 𝐻𝑝(𝐶), on obtient 𝑐𝐶𝑝+1 tel que 𝑐=𝑑(𝑐). La surjectivité de 𝜋 fournit 𝑏𝐵𝑝+1 tel que 𝜋(𝑏)=𝑐. On a donc 𝜋(𝑏)=𝑐=𝑑(𝑐)=𝑑(𝜋(𝑏))=𝜋(𝑑(𝑏)) donc 𝑏𝑑(𝑏)ker𝜋=im𝜄 donc on obtient 𝑎𝐴𝑝 tel que 𝑏=𝑑(𝑏)+𝜄(𝑎). On a donc 𝜄(𝑎)=𝑑(𝑏)=𝑑(𝑑(𝑏))+𝑑(𝜄(𝑎))=𝜄(𝑑(𝑎)). Par injectivité de 𝜄, on en déduit que 𝑎=𝑑(𝑎) donc 𝑎 est bien un bord.

Montrons maintenant que la suite longue obtenue est exacte. Dans toute la suite, il faut bien garder en tête que 𝜄 est injective et 𝜋 est surjective, mais cela n’implique absolument pas l’injectivité de 𝜄 ni la surjectivité de 𝜋 en général.

Il ne reste qu’à démontrer la naturalité de 𝛿. Nous aurons besoin d’une application auxiliaire notée 𝜃 dans le diagramme suivant.

On définit 𝜃 par 𝜃(𝑎,𝑏,𝑐)=(𝑓(𝑎),𝑔(𝑏),(𝑐)). Il faut vérifier que 𝜃 arrive bien dans 𝐷𝑝. On calcule

et

Par ailleurs, il est clair que 𝜃 forme un « carré » commutatif avec les trois flèches verticales alignées : 𝜓=𝜓𝜃 et un autre qui fait tout le tour extérieur du diagramme : 𝑓𝜑=𝜑𝜃. En effet, pour tout (𝑎,𝑏,𝑐)𝐷𝑝, on a 𝑓(𝜑(𝑎,𝑏,𝑐))=𝑓([𝑎])=[𝑓(𝑎)]=𝜑(𝜃(𝑎,𝑏,𝑐)) et (𝜓(𝑎,𝑏,𝑐))=[𝑐]=[(𝑐)]=𝜓(𝜃(𝑎,𝑏,𝑐)).

Après ces préparatifs, revenons à la naturalité. L’objectif est de montrer la commutativité du carré central. Par surjectivité de 𝜓, il suffit de montrer cette commutativité après précomposition par 𝜓, c’est-à-dire 𝑓𝛿𝜓=𝛿𝜓. En contemplant le diagramme, on voit une déformation d’un chemin en l’autre en utilisant les commutativités déjà établies. Algébriquement, on peut écrire

Remarque 6.7.2
La démonstration précédente utilise une technique de démonstration historiquement appelée « chasse dans le diagramme ». Pour éviter ce type de métaphore, on peut simplement parler de « promenade dans le diagramme ».

Nous avons maintenant tous les ingrédients pour démontrer le théorème de Mayer-Vietoris.

Démonstration : Il s’agit essentiellement de combiner le lemme des petites chaînes et le théorème précédent. Soit 𝑋 un espace topologique, 𝑈 et 𝑉 des parties de 𝑋 dont les intérieurs recouvrent 𝑋 : 𝑋=𝑈̊𝑉̊. On note

les inclusions. On note (𝑈,𝑉) le recouvrement de 𝑋 par les intérieurs de 𝑈 et 𝑉.

Exercice 6.77

Cet exercice présente une autre application des ingrédients du théorème de Mayer-Vietoris (lemme des petites chaînes et suite exacte longue en homologie associée à une suite exacte courte de complexes). Elle n’est pas au programme de l’examen, mais il est vivement conseillé de prendre le temps de faire cet exercice durant les vacances si vous voulez profiter à fond de ce chapitre, y compris les techniques de démonstrations des théorèmes fondamentaux.

On fixe un anneau commutatif qu’on ne fait pas apparaître dans les notations, mais qui sert d’anneau des scalaires pour tous nos modules.

  1. Soit 𝑀 un module gradué et 𝑁 un sous-module. Montrer qu’il existe une unique graduation sur le quotient 𝑀/𝑁 telle que la projection 𝜋:𝑀𝑀/𝑁 soit une application graduée de degré 0. Montrer que, pour tout 𝑛, 𝜋 induit un isomorphisme de 𝑀𝑛/(𝑀𝑛𝑁) vers (𝑀/𝑁)𝑛.

    Montrons l’unicité. Comme 𝜋 est surjective et graduée de degré 0, on a nécessairement, pour tout 𝑛, (𝑀/𝑁)𝑛=𝜋(𝑀𝑛). La deuxième partie de la question est alors automatique par le cours d’algèbre linéaire (c’est une version du second théorème d’isomorphisme de Noether).

    Pour l’existence, on définit la graduation 𝑛𝜋(𝑀𝑛) comme suggéré par l’unicité. On a bien une famille de sous-modules, car 𝜋 est linéaire. La somme de ces sous-modules est l’image de la somme des 𝑀𝑛 donc totale. Il reste à montrer que ces sous-modules sont en somme directe.

    On munit 𝑁 de la graduation induite par 𝑀 : 𝑛𝑁𝑀𝑛. Soit 𝑛 et 𝑚 entiers distincts et soit 𝑧(𝑀/𝑁)𝑛(𝑀/𝑁)𝑚. Par construction, on obtient 𝑥𝑀𝑛 et 𝑦𝑀𝑚 tels que 𝑧=𝜋(𝑥)=𝜋(𝑦). Ainsi 𝑥𝑦ker𝜋=𝑁. De plus 𝑥𝑦 est dans 𝑀𝑛𝑀𝑚 dont l’intersection avec 𝑁 est dans 𝑁𝑛𝑁𝑚. Donc, on obtient 𝑥𝑁𝑛 et 𝑦𝑁𝑚 tels que 𝑥𝑦=𝑥+𝑦. On a donc 𝑥𝑥=𝑦+𝑦 et cette value commune est dans 𝑀𝑛𝑀𝑚 qui est trivial donc 𝑥=𝑥 (et 𝑦=𝑦). Or 𝑧=𝜋(𝑥) donc 𝑧=𝜋(𝑥)=0.

  2. Soit (𝐶,𝑑) un complexe différentiel et 𝐶 un sous-complexe, c’est-à-dire un sous-module stable par 𝑑. Montrer qu’il existe une unique structure de complexe différentiel sur 𝐶/𝐶 telle que la projection soit un morphisme de complexes.

    Soit 𝐷 une différentielle sur le module gradué quotient 𝐶/𝐶. Demander à 𝜋 d’être un morphisme de modules différentiels signifie demander 𝜋𝑑=𝐷𝜋. La théorie des modules quotients affirme que 𝐷 existe comme application linéaire si et seulement si 𝑑 envoie 𝐶 dans 𝐶, ce qui est précisément l’hypothèse de stabilité, et qu’il est alors unique. Il reste à voir que 𝐷 est bien de carré nul : 𝐷𝐷=0. Comme 𝜋 est surjective, il suffit de vérifier que 𝐷𝐷𝜋=0. Or 𝐷𝐷𝜋=𝐷𝜋𝑑=𝜋𝑑𝑑=0.

Soit 𝑋 un espace topologique et 𝐴 une partie de 𝑋. On voit naturellement le complexe 𝐶(𝐴) des chaînes singulières dans 𝐴 comme une partie de 𝐶(𝑋).

  1. Montrer que 𝐶(𝐴) est un sous-complexe de 𝐶(𝑋).

    Il s’agit de montrer que 𝐶(𝐴) est préservé par 𝜕. C’est clair, car les simplexes intervenant dans le bord d’une chaîne ont leur image incluse dans l’image des simplexes intervenant dans la chaîne.

Les questions précédentes fournissent une structure de module différentiel sur le module quotient 𝐶(𝑋,𝐴)𝐶(𝑋)/𝐶(𝐴). On note 𝐻(𝑋,𝐴) son homologie et on l’appelle l’homologie de 𝑋 relativement à 𝐴.

  1. Décrire géométriquement les cycles de 𝐶(𝑋,𝐴).

    Soit 𝑐 un élément 𝐶(𝑋,𝐴). Par définition 𝑐 est l’image d’une chaîne 𝑐 de 𝐶(𝑋) et 𝜕𝑐=𝜋(𝜕𝑐). Donc 𝑐 est un cycle si et seulement si il existe 𝑐 tel que 𝜋(𝑐)=𝑐 et 𝜕𝑐𝐶(𝐴). Autrement dit les cycles de 𝐶(𝑋,𝐴) sont représentés par les chaînes de 𝑋 dont le bord est dans 𝐴.

  2. La catégorie des paires d’espaces topologiques est la catégorie dont les objets sont des paires (𝑋,𝐴)𝑋 est un espace topologique et 𝐴 une partie de 𝑋, et un morphisme de (𝑋,𝐴) vers (𝑌,𝐵) est une fonction continue de 𝑋 dans 𝑌 telle que l’image directe de 𝐴 est contenue dans 𝐵. Montrer que (𝑋,𝐴)𝐻(𝑋,𝐴) s’étend en foncteur de cette catégorie vers la catégorie des 𝑅-modules gradués. Ce foncteur peut se voir comme une collection de foncteurs 𝐻𝑛 vers les 𝑅-modules pour chaque entier 𝑛.

    Il s’agit de définir l’action de ce foncteur sur les morphismes et de vérifier la compatibilité avec les identités et les compositions. Soit 𝑓:𝑋𝑌 une application continue entre espaces topologiques. Soit 𝐴𝑋 et 𝐵𝑌 tels que 𝑓(𝐴)𝐵. Montrons que 𝑓 induit une application linéaire 𝑓 graduée de degré zéro de 𝐻(𝑋,𝐴) dans 𝐻(𝑌,𝐵). On sait déjà comment 𝑓 induit 𝑓#:𝐶(𝑋)𝐶(𝑌). Pour montrer que 𝑓# descend en application linéaire, également notée 𝑓# de 𝐶(𝑋,𝐴) vers 𝐶(𝑌,𝐵), il suffit d’observer qu’elle envoie bien 𝐶(𝐴) dans 𝐶(𝐵), car l’image directe par 𝑓 envoie 𝐴 dans 𝐵.

    Il faut comprendre pourquoi 𝑓#:𝐶(𝑋,𝐴)𝐶(𝑌,𝐵) est un morphisme de complexes. Il suffit de jeter un œil au diagramme suivant.

    L’affirmation est que le grand rectangle extérieur commute. Comme 𝜋 est surjective, il suffit de le montrer après précomposition par 𝜋, c’est-à-dire montrer que 𝜕𝑓#𝜋=𝑓#𝜕𝜋. Le petit rectangle au centre commute, car 𝑓#:𝐶(𝑋)𝐶(𝑌) est un morphisme de complexes. Les quatre trapèzes qui l’entourent commutent, car ils correspondent à la descente au quotient d’applications linéaires pour définir soit les opérateurs de bord sur les complexes quotients soit le nouveau 𝑓#:𝐶(𝑋,𝐴)𝐶(𝑌,𝐵). Donc, on peut bien déformer les deux compositions l’une en l’autre à travers des quadrilatères commutatifs.

    Puisque 𝑓# est un morphisme de complexes, elle induit un morphisme en homologie 𝑓:𝐻𝑛(𝑋,𝐴)𝐻𝑛(𝑌,𝐵).

    Les compatibilités requises avec les identités et les compositions proviennent directement des énoncés analogues pour la descente d’applications linéaires aux quotients.

  3. Montrer qu’il existe une suite exacte longue de la forme

    Montrer que, pour tout 𝑛, l’application de 𝐻𝑛(𝑋,𝐴) dans 𝐻𝑛1(𝐴) est la composante en (𝑋,𝐴) d’une transformation naturelle entre les foncteurs (𝑋,𝐴)𝐻𝑛(𝑋,𝐴) et (𝑋,𝐴)𝐻𝑛1(𝐴).

    Par définition de 𝐶(𝑋,𝐴) et de son application bord, on a une suite exacte courte de complexes :

    Le cours fournit la suite exacte longue désirée en homologie. De plus tout morphisme de (𝑋,𝐴) vers (𝑋,𝐵) induit un morphisme de suites exactes longues tel que, pour chaque 𝑛, le diagramme

    commute. Le 𝑓 de gauche est l’action du foncteur (𝑋,𝐴)𝐻𝑛(𝑋,𝐴) sur le morphisme 𝑓 et celui de droite est l’action de (𝑋,𝐴)𝐻𝑛1(𝐴) sur ce morphisme. Ainsi la commutativité de ce diagramme est exactement la condition de naturalité.

  4. En examinant la démonstration de l’invariance par homotopie de l’homologie singulière, montrer que si 𝑓 et 𝑔 de 𝑋 dans 𝑌 sont homotopes parmi les applications envoyant 𝐴 dans 𝐵 alors elles induisent la même application en homologie relative.

    Supposons 𝑓 et 𝑔 liés par une homotopie parmi les applications envoyant 𝐴 dans 𝐵. Le cours fournit un opérateur d’homotopie algébrique entre 𝑓# et 𝑔# de 𝐶(𝑋) dans 𝐶(𝑌) obtenu en triangulant des prismes Δ𝑝×[0,1] auxquels on applique ensuite (𝜎×Id) pour chaque simplexe singulier 𝜎. En particulier l’opérateur d’homotopie algébrique 𝐾𝑝 envoie tout 𝜎Σ𝑝(𝑋) sur une chaîne de 𝐶𝑝+1(𝑌) dont les simplexes ont tous un support inclus dans l’image de (𝜎×IdΔ𝑝). Vu l’hypothèse sur , cela prouve que 𝐾𝑝 envoie 𝐶𝑝(𝐴) dans 𝐶𝑝+1(𝐵). Ainsi 𝐾 descend en application graduée de degré +1 entre 𝐶(𝑋,𝐴) et 𝐶(𝑌,𝐵). Il reste à vérifier que cette application descendue est une homotopie algébrique entre 𝑔# et 𝑓#. Comme 𝜋:𝐶(𝑋)𝐶(𝑋,𝐴) est surjective, il suffit de vérifier l’égalité voulue après précomposition par 𝜋 et tout fonctionne.

On considère maintenant 𝑍𝐴𝑋 tels que l’adhérence de 𝑍 est incluse dans l’intérieur de 𝐴. Le théorème d’excision affirme que l’inclusion de 𝑋𝑍 dans 𝑋 induit un isomorphisme entre 𝐻(𝑋𝑍,𝐴𝑍) et 𝐻(𝑋,𝐴).

  1. Montrer que le théorème d’excision est équivalent à l’énoncé suivant : pour toutes parties 𝐴 et 𝐵 dont les intérieurs recouvrent 𝑋, l’inclusion de 𝐵 dans 𝑋 induit un isomorphisme entre 𝐻(𝐵,𝐴𝐵) et 𝐻(𝑋,𝐴).

    Pour passer de 𝑍 à 𝐵 il suffit de poser 𝐵=𝑋𝑍 et d’observer que l’intérieur de 𝐵 est le complémentaire de l’adhérence de 𝑍.

  2. Montrer cet énoncé en utilisant le lemme des petites chaînes.

    Le lemme des petites chaînes assure qu’on peut calculer 𝐻(𝑋) à partir du complexe 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋) des chaînes à valeurs dans 𝐴 ou 𝐵. Le complexe 𝐶(𝐴) est un sous-complexe de 𝐶(𝑋), mais aussi de 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋). On note 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋,𝐴) le complexe quotient. L’inclusion de 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋) dans 𝐶(𝑋) induit donc une « inclusion » entre leurs quotients 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋,𝐴) et 𝐶(𝑋,𝐴). La démonstration du lemme des petites chaînes à partir des propriétés de l’opérateur de subdivision barycentrique 𝐵 et de son homotopie à l’identité 𝐾 montre que cette inclusion induit un isomorphisme en homologie. En effet, 𝐵 et 𝐾 préservent le support des chaînes donc préservent 𝐶(𝐴) et descendent au quotient. On obtient ainsi un isomorphisme entre les homologies des complexes 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋,𝐴) et 𝐶(𝑋,𝐴). Par ailleurs 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋,𝐴) est la somme de ses sous-modules 𝐶(𝐴) et 𝐶(𝐵) par définition donc le second théorème d’isomorphisme de Noether donne un isomorphisme entre 𝐶{𝐴,𝐵}(𝑋,𝐴) et 𝐶(𝐵)/(𝐶(𝐴)𝐶(𝐵)). Or 𝐶(𝐴)𝐶(𝐵)=𝐶(𝐴𝐵) donc 𝐶(𝐵)/(𝐶(𝐴)𝐶(𝐵))=𝐶(𝐵,𝐵𝐴) et on a bien le théorème.

L’exercice suivant est un autre grand classique de l’homologie singulière qui n’est pas au programme de l’examen, mais permet de vérifier que vous avez compris en profondeur les techniques de démonstration des théorèmes fondamentaux de ce chapitre. Il calcule l’homologie de 𝑃𝑛 à coefficients dans /2 en utilisant encore une autre suite exacte longue, puis démontre le théorème de Borsuk-Ulam : pour toute fonction continue 𝑓:𝕊𝑛𝑛, il existe 𝑥 tel que 𝑓(𝑥)=𝑓(𝑥).

Exercice 6.78

Dans tout cet exercice, on utilise l’homologie à coefficients dans /2 partout, sans le signaler dans les notations pour alléger. On rappelle que l’espace projectif réel 𝑃𝑛 est le quotient de 𝕊𝑛 par la relation d’équivalence qui relie tout point 𝑥 avec (lui-même et) son antipode 𝐴(𝑥)𝑥. On note 𝜋:𝕊𝑛𝑃𝑛 la projection correspondante. On rappelle que, pour tout anneau 𝑅, 𝐻𝑝(𝑃𝑛,𝑅) est nul lorsque 𝑝>𝑛. On admet que, pour tout simplexe singulier 𝜎Σ(𝑃𝑛), il existe exactement deux simplexes singuliers 𝜎̂,𝜎̂Σ(𝕊𝑛) qui relèvent 𝜎, c’est-à-dire que 𝜋𝜎̂=𝜋𝜎̂=𝜎, chacun étant la composée de l’autre par 𝐴. (Ce résultat sera démontré au second semestre dans le cours de géométrie). On note 𝑡 l’unique application linéaire de 𝐶(𝑃𝑛) dans 𝐶(𝕊𝑛) qui envoie chaque 𝜎 sur 𝜎̂+𝜎̂.

  1. Montrer que, pour tous 𝜎Σ𝑝(𝑃𝑛) et 𝑠Σ𝑝1(Δ𝑝), les relevés de 𝜎𝑠 sont 𝜎̂𝑠 et 𝜎̂𝑠. En déduire que 𝑡 est un morphisme de complexes de /2-espaces vectoriels. On notera

    le morphisme induit par 𝑡 en homologie.

    Soit 𝑝, 𝜎 et 𝑠 comme dans l’énoncé. On a bien 𝜋(𝜎̂𝑠)=(𝜋𝜎̂)𝑠=𝜎𝑠 et de même avec 𝜎̂. De plus 𝜎̂𝑠=(𝐴𝜎̂)𝑠=𝐴(𝜎̂𝑠)𝜎̂𝑠 donc on a trouvé les deux relevés.

    Montrons maintenant que 𝑡 est un morphisme de complexes. Il suffit de le vérifier sur les simplexes. Soit 𝜎Σ𝑝(𝑃𝑛). Montrons que 𝜕(𝑡(𝜎))=𝑡(𝜕(𝜎)).

  2. Montrer que

    est une suite exacte courte de complexes de /2-espaces vectoriels. On obtient ainsi une suite exacte longue en homologie.

    Montrons d’abord l’injectivité de 𝑡. Soit 𝑐=𝑖𝑎𝑖𝜎𝑖 un élément de ker𝑡 où les 𝜎𝑖 sont des simplexes deux à deux distincts et les 𝑎𝑖 des éléments de /2. On a 𝑖𝑎𝑖𝑡(𝜎𝑖)=0, donc 𝑖𝑎𝑖(𝜎̂𝑖+𝜎̂𝑖)=0. Par ailleurs chaque 𝜎̂𝑖 est différent du 𝜎̂𝑖 correspondant (cela fait partie de l’énoncé admis et découle également de l’affirmation 𝜎̂𝑖=𝐴𝜎̂𝑖 et du fait que 𝐴 n’a aucun point fixe). Les simplexes 𝜎̂𝑖 et 𝜎̂𝑖 sont également différents des 𝜎̂𝑗 et 𝜎̂𝑗 pour 𝑗𝑖 puisque leur composées 𝜎𝑖 et 𝜎𝑗 avec 𝜋 sont différentes. Ainsi 𝑖𝑎𝑖(𝜎̂𝑖+𝜎̂𝑖) est bien une combinaison linéaire de simplexes deux à deux distincts donc les 𝑎𝑖 sont tous nuls.

    La surjectivité de 𝜋# découle immédiatement de l’énoncé admis, puisque chaque élément de la base canonique au but admet une préimage (et l’image d’une application linéaire est un sous-espace vectoriel).

    Il reste l’exactitude au milieu. Montrons d’abord que im𝑡ker𝜋#, c’est-à-dire 𝜋#𝑡=0. Par unicité dans la propriété universelle de la base canonique de 𝐶(𝑃𝑛), il suffit de le vérifier sur les simplexes. Soit 𝜎Σ(𝑃𝑛). On a 𝜋#(𝑡(𝜎))=𝜋#(𝜎̂+𝜎̂)=𝜋#(𝜎̂)+𝜋#(𝜎̂)=𝜎+𝜎=0, en utilisant le fait que 2=0 dans /2 pour la dernière égalité.

    Réciproquement, montrons que ker𝜋#im𝑡. Soit 𝑐=𝜎𝑆𝑎(𝜎)𝜎 un élément du noyau. Ici 𝑎 est une fonction de Σ(𝕊𝑛) dans /2 dont le support 𝑆 est fini. On choisit 𝑆𝑆 tel que, pour tout 𝜎𝑆, 𝐴𝜎𝑆. On a

    Et la deuxième somme est une somme de simplexes deux à deux distincts. Ainsi, 𝜎𝑆,𝑎(𝜎)+𝑎(𝐴𝜎)=0. En utilisant que 1=1 dans /2, on peut réécrire cela 𝜎𝑆,𝑎(𝜎)=𝑎(𝐴𝜎). Et donc 𝑐=𝜎𝑆𝑎(𝜎)(𝜎+𝐴𝜎)=𝜎𝑆𝑎(𝜎)𝑡(𝜋𝜎)=𝑡(𝜎𝑆𝑎(𝜎)𝜋𝜎) qui est dans l’image de 𝑡.

  3. Montrer que 𝑡𝜋#=Id+𝐴#. En déduire que l’application 𝑇𝜋 est nulle (attention : ne pas confondre avec 𝜋𝑇 qui apparait dans la suite exacte longue).

    Il suffit de le montrer sur les simplexes. Soit 𝜎Σ(𝕊𝑛). On a 𝑡(𝜋#(𝜎))=𝜎+𝐴𝜎, car 𝜎 relève 𝜋𝜎 par construction (ce fait était mentionné dans l’énoncé dès la définition de 𝑡, on pouvait donc l’utiliser sans démonstration).

    On en déduit immédiatement 𝑇𝜋=Id+𝐴 par fonctorialité du passage des morphismes de chaînes aux morphismes en homologie. Or tous les 𝐻𝑝(𝕊𝑛) sont des /2-espaces vectoriels de dimension zéro ou un. Donc, ils ont exactement un endomorphisme inversible (qui peut être nul lorsque l’espace est trivial). Comme 𝐴 est un homéomorphisme, 𝐴 est inversible donc 𝐴=Id et Id+𝐴=0.

  4. Montrer que, en degré 𝑛, 𝑇𝑛 est injective et 𝜋:𝐻𝑛(𝕊𝑛)𝐻𝑛(𝑃𝑛) est nulle, (on pourra commencer par montrer que cette application est soit nulle, soit injective).

    Comme 𝐻𝑛(𝕊𝑛)/2, toute application /2-linéaire partant de cet espace est soit nulle, soit injective. De plus 𝑇𝑛:𝐻𝑛(𝑃𝑛)𝐻𝑛(𝕊𝑛) est injective, car son noyau est l’image de 𝛿𝑛+1:𝐻𝑛+1(𝑃𝑛)𝐻𝑛(𝑃𝑛) dont la source est nulle. Ainsi 𝜋 ne saurait être injective puisque, d’après la question précédente, la composée 𝑇𝜋 est nulle.
  5. Dans cette question, on fixe 𝑛1. Montrer que, pour tout 1𝑝𝑛, 𝛿𝑝 est un isomorphisme, (on pourra traiter de façon séparée 𝑝=𝑛>1 puis 1<𝑝<𝑛 puis 𝑝=1).

    Montrons d’abord que 𝛿𝑛 est un isomorphisme en supposant 𝑛>1. Dans la suite longue, on voit

    On a 𝐻𝑛1(𝕊𝑛)=0, car 0<𝑛1<𝑛. Et la question précédente assure que 𝜋=0 donc 𝛿𝑛 est un isomorphisme.

    Soit 𝑝 tel que 1<𝑝<𝑛. L’extrait de suite exacte devient

    où les deux groupes d’homologie de 𝕊𝑛 sont nuls puisque 𝑝 et 𝑝1 ne sont ni 0 ni 𝑛. On obtient donc que 𝛿𝑝 est un isomorphisme.

    Pour le cas 𝑝=1 (y compris si 𝑛 aussi vaut 1), on a

    Le 𝜋 de droite est un isomorphisme puisque 𝕊𝑛 et 𝑃𝑛 ont exactement une composante connexe par arcs. Donc 𝑇0 est nulle par exactitude de la suite en 𝐻𝑛(𝕊𝑛). Le 𝜋 de gauche est également nul, soit parce que 𝐻1(𝕊𝑛)=0 dans le cas 𝑛>1, soit par la question 4 si 𝑛=1. Ainsi 𝛿1 est un isomorphisme.

  6. Calculer 𝐻𝑝(𝑃𝑛) pour tout 𝑝 et tout 𝑛0 (pour 𝑛=0, on utilisera que 𝑃𝑛 est homéomorphe à un espace déjà étudié).

    Soit 𝑛1. On sait que 𝐻0(𝑃𝑛)/2, car 𝑃𝑛 est connexe par arcs (comme image de 𝕊𝑛 qui est connexe par arcs puisque 𝑛>0). À l’autre bout, on voit

    Le premier groupe est nul, car 𝑛+1>𝑛 et la question 4 assure que le 𝜋 apparaissant est nul. Donc 𝑇𝑛 est un isomorphisme et 𝐻𝑛(𝑃𝑛)𝐻𝑛(𝕊𝑛)/2.

    On a vu que tous les 𝛿𝑝 pour 1𝑝𝑛 sont des isomorphismes donc, par récurrence immédiate, 𝐻𝑝(𝑃𝑛)𝐻𝑛(𝑃𝑛) pour tout 1𝑝𝑛. On a donc, pour tout 𝑛1,

    Par ailleurs, on connait déjà l’homologie de 𝑃𝑛 pour 𝑛=0, car 𝑃0 est un point. La formule ci-dessus s’applique dans ces deux cas.

  7. Soit Φ:𝕊𝑛𝕊𝑚 une application continue telle que, pour tout 𝑥, Φ(𝑥)=Φ(𝑥). Cette condition d’équivariance signifie exactement qu’il existe 𝜑:𝑃𝑛𝑃𝑚 telle que

    commute. Montrer que 𝜑 et Φ induisent un morphisme entre les suites exactes courtes de la question 2 en dimension 𝑛 et 𝑚 (et donc un morphisme entre les suites exactes longues correspondantes).

    Le diagramme liant Φ et 𝜑 est compatible avec l’opération de relèvement : pour tout 𝜎Σ(𝑃𝑛), Φ𝜎̂ est un relevé de 𝜑𝜎 puisque 𝜋(Φ𝜎̂)=𝜑𝜎. On en déduit le morphisme de suites exactes courtes annoncé
  8. Supposons maintenant que 𝑛>𝑚1 et montrons une contradiction (ce qui montre qu’une telle fonction Φ ne peut pas exister). Montrer que 𝜑:𝐻𝑝(𝑃𝑛)𝐻𝑝(𝑃𝑚) est un isomorphisme pour 0𝑝𝑚 puis conclure.

    Le morphisme de suites exactes longues obtenu ci-dessus contient

    où les deux applications horizontales sont des isomorphismes pour 1𝑝𝑚. De plus 𝜑:𝐻0(𝑃𝑛)𝐻0(𝑃𝑚) est un isomorphisme. Par récurrence immédiate, on obtient donc que 𝜑:𝐻𝑝(𝑃𝑛)𝐻𝑝(𝑃𝑚) est un isomorphisme pour 0𝑝𝑚. Le morphisme de suites exactes longues contient aussi

    C’est absurde, car on vient de montrer que la flèche de gauche est un isomorphisme, et la flèche du bas en est un par la question 4 et le calcul de 𝐻𝑚(𝑃𝑚) et 𝐻𝑚(𝕊𝑚) (une application linéaire injective de /2 dans lui-même est un isomorphisme). On a donc factorisé un isomorphisme de /2 à travers 𝐻𝑚(𝕊𝑛) qui est nul.

  9. En déduire le théorème de Borsuk-Ulam : pour toute fonction continue 𝑓:𝕊𝑛𝑛, il existe 𝑥𝕊𝑛 tel que 𝑓(𝑥)=𝑓(𝑥). On supposera 𝑛>1 pour utiliser directement les questions précédentes.

    Soit 𝑓:𝕊𝑛𝑛 une fonction continue. Supposons par l’absurde qu’il n’existe pas 𝑥𝕊𝑛 tel que 𝑓(𝑥)=𝑓(𝑥). On peut alors définir Φ:𝕊𝑛𝕊𝑛1 par 𝑥(𝑓(𝑥)𝑓(𝑥))/𝑓(𝑥)𝑓(𝑥) qui contredit la question précédente avec 𝑚=𝑛1 (on utilise l’hypothèse 𝑛>2 pour assurer que 𝑚>1 et appliquer la question précédente).
  10. La démonstration précédente supposait 𝑛>1 pour éviter des cas particuliers dans les arguments. Le cas 𝑛=0 est évident. Démontrer le théorème pour 𝑛=1 en adaptant la démonstration homologique ci-dessus ou bien de façon élémentaire.

    On reprend l’extrait de morphisme de suites exactes

    On a déjà expliqué que le 𝑇0 du haut est nul. Par ailleurs le 𝜑 est automatiquement un isomorphisme, car 𝑃1 et 𝑃0 sont connexes par arcs. Enfin le 𝑇0 du haut est injectif donc on obtient une contradiction.

    L’argument ci-dessus repose uniquement sur le 𝐻0 donc on s’attend à une démonstration élémentaire basée uniquement sur le théorème des valeurs intermédiaires. Soit 𝑓:𝕊1 continue. La fonction Φ correspondante va de 𝕊1 dans 𝕊0 et l’équivariance (et le fait que 𝕊1 n’est pas vide) montre qu’elle est surjective, ce qui contredit le théorème des valeurs intermédiaires. On notera que c’est exactement la même démonstration qu’au paragraphe précédent, mais sans le formalisme algébrique qui n’est pas utile ici.

  1. 4La communauté mathématique n’est pas 100% cohérente sur la question de la connexité du vide. Dans ce cours, on se place du côté de la raison et l’ensemble vide n’est ni connexe ni connexe par arcs.
  2. 5La section 6.5.1 contient des rappels sur la notion de suite exacte si nécessaire.